NEW YORK IS MONEY (1)

Dwayne, enfant de New York, m’a dit : « suivez-moi, je vais vous dire pourquoi vous voudrez bientôt vivre dans ma ville ».

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Dwayne, enfant de New York, m’a dit : « suivez-moi, je vais vous dire pourquoi vous voudrez bientôt vivre dans ma ville ».

 

Dwayne, ce noir qui vit aujourd’hui dans le New Jersey, exerce le métier de maître de formations des enseignants. Il chapeaute seize écoles et travaille une ou deux fois par semaine comme guide. Il a appris notre langue à Neuchâtel, au Locle, à Bordeaux et dans l’Essone. Il ne confond pas les blancs made à New York avec le Chablis ou l’Yqem. Il peut donc expliquer aux Jacobins parisiens ou provinciaux pourquoi les Suisses comprennent le système confédéral américain qu’eux-mêmes ne voudront pas même aborder. Il est fier que tous les arrondissements de Big Apple aient choisi pour les élections de mi-mandat les candidats démocrates. Mais les États-Unis forment une union avec toutes les incertitudes liées au système politique des Grands Électeurs : « That’s America, OKAY. No problem ».

 

Pas de problème, en effet, pour Dwayne, d’autant plus que, pour lui, « tous les chemins mènent à … ». Dîtes « New York », et votre guide sourira de satisfaction. Le message a diablement bien passé.

 

Bon, il faut dire, que Dwayne est servi par une ville à nulle autre pareille, dont le langage, « Time is money », sert les intérêts de toute la cité. Et voici la démonstration immanquable. Admirez ce bâtiment, style art déco, baptisé « Hearst Building », non en l’honneur des scandales à répétition qui ont frappé Patricia et les siens dans les années 1970, mais parce que l’argent leur a permis de devenir propriétaire à plus de 50 % de ce bâtiment inimitable. Vous ne comprenez pas son propos jusqu’à ce que Dwight, le chauffeur, fasse le tour de Colombus Circle et que Dwayne vous propose de jeter un autre regard sur le même immeuble. Et il explique que les New Yorkais construisent lorsque l’argent, la langue du New Yorkais, coule à flots, mais qu’il cesse de le faire en période de crise, pour recommencer de plus belle dès la première éclaircie. Et Random Hearst, ou un autre de la dynastie, d’avoir acheté son building après le krach de 1929 et d’avoir continué la construction en renonçant au style art déco pour préférer du verre en façade supérieure. Telle est New York, de l’imprévu à chaque coin de rue, et des gens qui ont décidé d’y vivre pour un monde meilleur. Dwayne ne sait pas au juste, ce qu’est un monde meilleur, mais New York le sait pour lui.

 

Dwight nous conduit vers Harlem. L’argent y a écarté beaucoup de Noirs. La langue préférée des Blancs a, c’est Dwayne, le black du Locle, qui l’affirme, développé ce quartier et provoqué une forte hausse des prix. Le prix au m2 se négocie à 7’000 US Dollars. On comprend à la vue de la maison d’Hamilton et du City College qu’il doit faire vraiment bon y vivre. Et la Cadillac 1964 de plonger vers l’Apollo, l’Alcazar ou l’Olympia de là-bas, la fierté de Harlem, puisque les « descendants » des Hollandais et des Africains de l’Ouest y ont vu les premiers l’éclat de Aretha Franklin, de Louis Armstrong, de Ella Fitzgerald et de quelques autres dont les voix, les sons et les rythmes, venus d’ailleurs, ont été aimés de New York. Oui, New York doit dire OUI avant que le monde ne lui réponde. Et voyez le Hip Hop, il est né dans Le Bronx, dans les Blocks Partys; Cardi b a été célébrée ici dans Le Bronx avant d’être avalisée par le monde du rap, et il n’est plus étonnant que l’un de ses titres phares soit tout simplement « money » : « but nothing in this world that I like more than checks », pas même faire l’amour au petit matin. Parole d’une ex-stripteaseuse devenue par la grâce de New York une star du rap.

 

Tout est possible à NY. Mais le New Yorkais, avertit Dwayne, n’aura pas l’outrecuidance de se promener à Boston avec une casquette des Yankees, la faute à Babe Ruth qui a quitté les Yankees pour les Red Sox, l’argent des catholiques irlandais ayant, semble-t-il, dominé les dollars de la première capitale des États de l’Union.

 

Dwayne est intarissable sur sa ville. Et le voici ordonnant à Dwight de s’arrêter devant l’église thessalonique anabaptiste de Harlem. Il nous propose une halte religieuse d’une heure pour découvrir le vrai Gospel, celui de Harlem expatrié dans Le Bronx. Mais où donc nous mène-t-il ? En m’asseyant dans l’une des rangées de droite, je me souviens de ce que je n’avais cru ne jamais avoir vécu : en juillet 1989, je me trouvai dans la même église, un soir d’été, ou peut-être était-ce un matin, et je reconnais cette ancienne synagogue transformée par la vertu de l’argent en terre anabaptiste. Que s’y passa-r-il ? Plus d’une heure de gentillesse, de joie, de bienveillance et de puissance vocale inimitable, « I am redeemed », par la grâce de la «  power » de Lord. De ce temps suspendu, je retiendrai cette femme, cheveux rasés au plus près, mains levées, accompagnant avec conviction et désir le pasteur, ses assistants et toute sa communauté, certainement sa deuxième famille, sa vraie maison peut-être.

Près de l’Apollo, un vendeur à la sauvette me présenta un disque de jazz. Je lui ai dit : « how much ». Il m’a répondu : « Ten dollars, on dollar for one song ». Je lui tendis une coupure de dix dollars. Il m’a dit : « thank you ». Je lui ai alors demandé si c’était sa musique. Il m’a répondu « yeah » en me disant qu’il y avait plusieurs artistes sur la pochette. Je lui ai alors demandé lequel de ces chanteurs il était : « Black Jesus », m’a-t-il répondu. « May I take a picture ? ». « Yes, absolutely ». Ambre appuya sur le déclencheur de l’appareil photographique.

Quoi de plus naturel finalement que d’appeler un chauffeur de taxi sur Times Square, de lui demander de nous amener un dimanche du côté de Harlem, de songer à suivre un office religieux dans Le Bronx et de pouvoir se faire photographier avec Black Jesus, joueur de jazz, artiste du Christ et ami de passage ?

Dwayne consulte tout du long son portable. Le ciel est d’un bleu magnifique, mais notre guide se veut aussi amateur de météorologie, Avec l’aide Facebook, il parvient à croire les informations du jour à la radio : la neige et la tempête s’abattront sur New-York en soirée.

Je rentre à pied dans la nuit noire de New-York. 

New-York est insaisissable. New-York est imprévisible. New-York est désarticulée. 

 

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