NEW YORK IS MONEY (2)

Le New Yorkais, tous vous le diront, adulent deux signifiants, et deux seuls : work et money.

8b936d85-3b60-48c4-97e4-ddfa8c629648
Le New Yorkais, tous vous le diront, adulent deux signifiants, et deux seuls : work et money. 

Archibald, originaire du Bengladesh, est testeur de logiciels informatiques; Pac, du Pakistan, est chauffeur de taxi; Charles, de Haiti, est vendeur de fringues et conducteur de machines de chantier; Nicole, du Texas, est dans la brocante et vit de la vente de ses sacs, et de ses bijoux; Frank, probablement un diminutif de Francisco, vient du Porto-Rico, et vend des hot-dogs sur Times Square. Tous le disent, avec Dwayne : ils vivent à New York pour travailler et faire de l’argent, le plus d’argent possible. Alors, ils bossent, ils triment, ils se donnent à fond dans leur job, et y passent quinze heures par jour, parfois plus avec les déplacements. Même les plus riches, qui vivent sur Park Avenue, passent parfois aux heures de pointe, deux heures par jour pour avoir accès à leur place de travail dans le Financial District, près du Mur (Wall Street).

Quand on travaille autant, on n’a plus de temps pour faire mijoter des ragoûts, éplucher des pommes de terre, faire mariner une pièce de boeuf ou même faire cuire des pâtes. Les New Yorkais se déplacent alors dans leur épicerie de quartier et achètent leur subsistance empaquetés le plus souvent dans des tonnes de plastique, qui finissent dans des sacs de poubelle amassés sur le trottoir : des morceaux de poulets frits à la mode du Kentucky, des lasagnes végétariennes chaudes, de la purée de patates douces, du melon ou de l’ananas découpés en très gros morceaux, du fromage européen provenant de tous les pays, des chips et des petits salés de toutes les couleurs, des céréales et des yoghourts Danone, des soupes déjà apprêtées dans de gros bols en plastiques, du fenouil ou des carottes accompagnées de sauces fermes à l’ail ou au beurre tomaté, des sushis de grande qualité. Les épiceries, souvent confinées dans les sous-sols d’immenses immeubles sont comme de vastes entrepôts d’aliments frais très bien achalandés ayant pour fonction de servir le client et de le fidéliser. 

Le New Yorkais, en journée, s’arrêtera au coin d’une rue, achètera un bout de pizza, un burger vite cuit, une saucisse épicée glissée dans du pain mou, des muffins, des petits pains fourrés de confiture recouverts de sucre glacé, des glaces avec un biscuit. Ou il préfèrera s’attarder un quart d’heure dans une pizza, au Juniors’ pour un chesse cake, dans un Dunkin’ Donuts ou au McDo pour boire simplement un coke dont la composition sucrée lui permettra de tenir le coup jusqu’au soir avant de croquer devant la télé pour y suivre la prochaine défaite des Knicks, vibrer avec les Mets ou les Yankees ou souffrir avec les Giants. 

Le New Yorkais sait que la vie est très chère dans sa ville. Le logement y est pour beaucoup. Dans Brooklyn, qui n’est pas le meilleur quartier, un appartement avec trois petites chances se négocie à trois mille trois cents dollars le mois. Au même prix vous aurez peut-être un grand studio à Manhattan. Le touriste de passage, qui s’acquitte d’une course moyenne en taxi de vingt dollars s’interroge : comment font-ils ces taxi drivers, originaires du Népal, du Pakistan ou de Porto-Rico pour vivre à Brooklyn. Le New Yorkais répondra par un seul mot, « work ».

Quand Ambre, treize ans, dit à Archbald, taximan, qu’elle veut vivre à New York quand elle sera grande, l’autre lui répond : « it is because you are thirteen! ». Lui, il veut absolument quitter New York et aller n’importe où ailleurs dans le monde, en Suisse pourquoi pas, ce sera toujours mieux qu’à New York. 

Après avoir mangé ou grignoté devant la TV, il faut débarrasser la table. Le tri n’est pas pour le New Yorkais, qui travaille et m’a pas le temps de sauver la planète. Alors il prendra un grand sac à poubelle,110 litres, y jettera surplus, plastique et autres déchets. Il déposera ensuite son sac noir devant l’immeuble. Un jour peut-être la voirie se chargera de faire le ménage, sans distinguer un vieux canapé d’un solde de pizzas à la mozzarella. C’est assez étonnant pour un Européen de voir côtoyer ainsi sur un trottoir des amoncellements de déchets ménagers et une sculpture représentant la moustache de Dali. 

Le New Yorkais a l’art du déchet, pas tant celui de la culture. La faute à l’argent encore. Le New Dorkais refuse de subventionner l’art, car il faut songer à fabriquer de l’argent, qu’il

dépensera ensuite dans la cultute, que l’on financera se servant de l’air pur de là-haut car, à New York, tout se négocie. Le promoteur immobilier acceptera ainsi de financer la rénovation de l’église voisine ou la réfection d’un musée, s’il peut ériger ensuite deux ou trois étages supplémentaires, que lui accorderont les services de la mairie. Négocier de l’air pur est ainsi le prix à payer pour subventionner quelques étages supplémentaires, là-haut, où seul le sky est la limite à la folie humaine. Oui, the sky est la seule limite à New-York. 

Mohammad H., du Bengladesh aussi, qui parle anglais un peu comme je m’exprime dans le latin de Cicéron, me fait dèjà oublier l’extraordinaire visite du MET. 

À New York, capitale du monde, the sky is really the only limit. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.