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Billet de blog 6 avril 2015

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Sociologie des élites délinquantes

Le titre complet du livre de Pierre Lascoumes, directeur de recherche CNRS au Centre d’études européennes de Sciences Po, et de Carla Nagels, professeur de criminologie au Centre de recherches crmininologiques de l’Université libre de Bruxelles, est un indicateur tranchant de l’objet d’études  : « Sociologie des élites délinquantes, de la criminalité en col blanc à la corruption politique » .

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Le titre complet du livre de Pierre Lascoumes, directeur de recherche CNRS au Centre d’études européennes de Sciences Po, et de Carla Nagels, professeur de criminologie au Centre de recherches crmininologiques de l’Université libre de Bruxelles, est un indicateur tranchant de l’objet d’études  : « Sociologie des élites délinquantes, de la criminalité en col blanc à la corruption politique » . Le message des auteurs est transparent : les déviances et délinquances des élites ne sont pas perçues comme ayant la même gravité que celles portant atteinte aux personnes et aux biens. Elles ne suscitent pas non plus la même réaction sociale.

Le livre est magistral et révèle, s’agissant de la criminalité économique des élites, un mode de faire si éloigné de celui de la délinquance ordinaire que le simple juriste amateur ne peut qu’interroger le principe constitutionnel, propre à toutes les démocraties occidentales, de l’égalité de traitement. A l’évidence, dès l’instant où les dominants entrent clairement dans le champ de la délinquante se mettent en route des dispositifs tranquillisants qui ont pour effet d’absoudre les ignominies, de sanctifier les puissantes et d’invalider les lois qui ne méritent d’être appliquées que dès l’instant où le citoyen ordinaire franchit la ligne rouge.

L’une des thèses majeures du livre est peut-être celle qui soutient que les catégories sociales supérieures parviennent majoritairement à échapper au traitement pénal par le fait que leurs transgressions sont surtout prises en charge par des instances administratives. « C’est ce qui leur permet d’échapper au stigmate de délinquant ». Plus encore, dans les cas rares où ces acteurs sont aux prises avec le système pénal, ils sont traités différemment des acteurs moins puissants. « Les recherches menées sur le sujet soulignent que les juges partagent le même univers social et culturel que les cols blancs qu’ils sont amenés à juger, qu’ils se sentent plus en empathie avec ceux-ci, qu’ils les perçoivent comme un « semblable » et se montrent dès lors moins sévères ».

Après la lecture de cet ouvrage essentiel pour tous ceux qui veulent analyser avec sérieux le crime économique et la corruption dans les sociétés occidentales amènent indubitablement le lecteur à avoir une appréhension différente des grandes affaires qui ont agité la Cité en Europe, en Franc, en Valais (Affaire Tapie, Affaire Bettencourt, Affaire Giroud, Affaire Tornay, etc.). Chaque paragraphe du livre renvoie le lecteur scrupuleux à des aspects très précis des affaires dont il a eu vent ou dont il connaît dans le détail les actes. Les criminels boucs émissaires dans certains autres dossiers peuvent être vus comme des êtres dépourvus de toute moralité mais les escroqueries qu’ils ont parfois mis en place n’ont pu se réaliser qu’avec la complicité d’un ensemble de personnes qui au mieux ont fait preuve d’une cupidité sans scrupule au pire ont accepté de fermer les yeux sur des pratiques qu’elles savaient, si pas illégales, du moins illégitimes (Affaire Madoff aux USA, Affaire BCV-Dorsaz en Valais).

Les passages traitant de la typologie des magistrats financiers est très instructive. A l’évidence, les avocats au fait de la question savent aussi que dans certaines régions la caractéristique principale de cette magistrature est son inexistence, un champ du savoir non traité par les deux auteurs.

Les enjeux traités par ce remarquable ouvrage sont autant intellectuels que politiques et éthiques. Tous ceux qui s’intéressent à ce champ du savoir seront captivés par les énoncés des deux auteurs qui parcourent notamment de grands pans de la criminologie américaine.

Cette sociologie des élites délinquantes devrait inciter tout un chacun, pas seulement les sociologues, les économistes et les juristes, à s’intéresser non seulement aux plus pauvres ou aux dominés dont la condition nous indigne, mais aussi, ou surtout, aux « élites », aux « responsables », qui occupent les positions de pouvoir, et aux dispositifs qui leur permettent à la fois de mettre en œuvre ce pouvoir et de le dissimuler (cf. propos introductif au livre de Luc Boltanski).

Cette lecture devrait être rendue obligatoire à tous les procureurs, à tous les avocats d’affaires et à tous les magistrats. Peut-être auront-ils l’étincelle nécessaire à faire changer les choses.

On peut rêver.

Pierre Lascoumes, Carla Nagels, Sociologie des élites délinquantes, De la criminalité en col blanc à la corruption politique, Armand Colin, Collection U, 2014, 303 pages

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