Catalogne, 11 septembre 2013 : l'histoire est en marche ... (7)

Barça …  le Barça.

Un club à l’efficacité implacable : vingt-et-un titres en Liga, vingt-cinq Coupes d’Espagne, huit Super Coupes d’Espagne, deux Coupes de la ligue espagnole, trois Ligues des Champions, quatre Coupes des vainqueurs de Coupes, trois Super Coupes d’Europe et une Coupe du monde des clubs …

Mas que un club.

Plus qu’un club.

Quelle est la flamme qui l’anime ? Sir Bobby Rotson, ancien entraîneur des « blaugranas », le dit sans fard : « Il faut bien comprendre que Barcelone est une nation sans Etat, que le Barça est son armée ». Oui, quand le Barça affronte le Real Madrid, lors d’un « clasico », il y a bien plus qui se joue qu’une simple partie de foot.

Il existe un lien profond entre le Barça et les Catalans. Le premier représente les aspirations des seconds … c’est l’osmose entre la joie du sport et le rêve d’indépendance d’un pays. Et avant chaque match, joueurs comme spectateurs,  le savent,  le vivent, le chantent :

 

Nous sommes le peuple blaugrana,                                              

Peu importe d’où nous venons,

                                               Du Sud ou du Nord,

                                               Maintenant nous sommes d’accord, nous sommes d’accord,

                                               Un drapeau nous rassemble.

 

Voilà … il y a dans ces quelques mots l’essence même de l’âme catalane … interdite d’existence comme pays, mais depuis toujours une nation, avec des institutions pionnières en Europe, comme son Parlement, les Corts, au XIIe siècle, ou ses consulats, cent ans plus tard.

Pour appréhender cette âme rebelle qui depuis si longtemps l’anime, il faut remonter aux origines.

Un Comte de Barcelone pacifie le pays catalan, avec l’aide du fondateur du monastère de Montserrat, haut lieu symbolique de la Catalogne médiévale, lieu de prière comme de contestation. Les liens de suzeraineté avec la France se rompent en 988, et cette date sera considérée par les historiens comme celle de la naissance de la Catalogne.

Le successeur de ce comte épouse l’héritière du royaume d’Aragon, et ainsi leurs descendants, jusqu’au XVe siècle, ceindront la double couronne. Et pourtant, malgré cette union, il n’y aura pas de fusion : la personnalité, les institutions, la langue et l’indépendance de ces deux nations seront préservées.

C’est un peuple libre que ce peuple catalan, un peuple libre depuis ses origines. Un peuple libre malgré l’autorité d’un roi : « Si vous regardez vos fors et vos constitutions, affirmait Pierre le Cérémonieux, vous verrez que vous êtes le peuple le plus libre du monde ». Les Catalans, en effet, marquent leur identité commune bien plus à travers leurs usages, leurs droits, leur langue que dans la soumission à un monarque. Et ces institutions, déjà au Moyen-Age, s’approchent d’une monarchie constitutionnelle : le souverain héréditaire n’est adoubé par les Catalans que s’il accepte de prêter serment aux constitutions, c’est-à-dire aux lois qui régissent la vie politique du pays. De plus, chacune de ses décisions doit être ratifiée par le Parlement.

Un peuple libre, et ce depuis la nuit des temps.

L’expansion du royaume se poursuit, mais sa croissance s’achève brutalement à l’aube du XVe siècle, marqué par deux événements majeurs.

La mort de Martin l’Humain, sans descendance, met   fin  à la dynastie des comtes-rois, qui avaient gouverné la Catalogne depuis le IXe siècle. Puis, neuf notables de la couronne d’Aragon choisissent de nommer le frère du roi de Castille en tant que nouveau souverain, malgré la vive opposition des Catalans, qui avaient compris que les premiers souhaitaient une fusion entre les deux grandes couronnes ibériques, Castille et Aragon.

S’ensuit dès lors une guerre civile, la première, qui durera dix ans, et ruinera la Catalogne.

C’est le début de la fin, la fin de la cohésion … les descendants de la nouvelle dynastie régnante ne s’assimileront pas à la société catalane. Au XVIe siècle, l’union d’Isabelle de Castille à Fernand d’Aragon consacrera la mort de la puissance catalane. Le centre névralgique du pouvoir se déplace en Castille, la Catalogne devient une simple province, noyée dans d’autres provinces, elle qui se trouvait autrefois au centre et à la source. Une province, alors qu’elle se vit comme un pays, un pays qui tentera et tentera encore de se libérer du pesant joug espagnol, qui la punira comme il se doit.

Le saviez-vous ? Les chefs de la seconde expédition de Christophe Colomb, dont certains biographes affirment qu’il serait issu d’une famille catalane, sont tous catalans. Malgré cela, les terres colonisées le furent pour le compte de la couronne de Castille, et seuls des Castillans purent s’y établir. Quant au commerce lucratif avec les Indes, Barcelone en fut purement et simplement privée.

Mais la Catalogne est une femme fière, qui toujours s’est refusée à l’homme qui n’a jamais cherché qu’à l’asservir, l’humilier, la spolier.

Après quelques soulèvements pour protester contre la dureté de l’administration centrale, la Catalogne fait sécession : en 1635, elle se saisit du prétexte de l’entrée en guerre de la France contre le royaume ibérique pour se ranger du côté des ennemis de l’Espagne. Les ennemis de mon ennemi sont mes amis … mais en 1652, les troupes espagnoles assiègent Barcelone, qui tombe. C’est le démembrement : la France et l’Espagne se partagent la Catalogne.

Au XVIIe siècle, nouvelle tentative : la dynastie des Habsbourg s’éteint, deux candidats s’affrontent. L’Espagne choisit le petit-fils de Louis XIV, la Catalogne soutient un archiduc autrichien. Et c’est la guerre, encore. Et c’est Barcelone qu’on assiège, encore. Et qui tombe, encore, après 13 mois de lutte. Barcelone, attaquée par 40’000 soldats, défendue par 5’300 Catalans. Barcelone qui capitule, Barcelone qui pleure : nous sommes le 11 septembre 1714.

11 septembre 1714 : la Diada, la fête nationale, jour de deuil.

Et la Catalogne ne pleure pas que ses morts, mais aussi ses institutions politiques, ses droits particuliers ainsi que l’usage de sa langue, et la fermeture de ses universités.

Une Catalogne humiliée, dévastée, persécutée, à qui l’on ôte jusqu’à son identité.

Mais c’est ignorer ses forces vives que de croire qu’elle ne se relèvera pas … durant le XVIIIe siècle, elle cherche une issue dans le travail, le commerce, la créativité, et se hissera bientôt, sur le plan économique, en tête des régions de l’Espagne.

Au XIXe siècle, après une brève révolte catalane face aux troupes napoléoniennes qui annexeront la Catalogne à l’Empire, puis une autre guerre civile qui verra une fois de plus Barcelone bombardée par les troupes espagnoles, puis dix ans plus tard encore assiégée par Madrid … au XIXe siècle émerge le catalanisme, mouvement qui installe la langue au cœur de la société, qui l’unifie autour d’une grammaire, qui cherche ainsi à affirmer une identité culturelle propre, ainsi que des institutions distinctes de celles de la capitale honnie.

Au début du XIXe siècle, textes de lois, documents administratifs, noms de rue, presse, prénoms et noms de famille sont dits et écrits en espagnol. L’usage de la langue catalane est interdit, et elle n’est plus enseignée. Dès lors, journalistes, intellectuels et grammairiens entrent dans la danse : les publications catalanistes se multiplient, malgré la censure d’un Etat espagnol qui ne plie pas, mais s’inquiète de cette force toujours renaissante, toujours renouvelée.

1899 sera l’année de la fondation du Barça par un Suisse âgé de 21 ans, Hans Gamper et un joueur anglais, Walter Wild … dès les premiers temps, le club, soutenu massivement par son public, affirme une double vocation : gagner, et manifester.

Dès lors, personne ne s’étonnera de voir les deux grands clubs du pays s’affronter sans cesse avec en filigrane des revendications qui n’ont de sportive que le nom. Et Xavi Hernandez, maître à jouer, maître à penser,  de refuser de saluer l’Espagne après la victoire espagnole pour la Coupe du Monde. Et Xavi de crier : « Que visca Catalunya ! ».

Le Barça ne court pas seulement après un ballon, il court pour son identité.

Dès les prémices du XXe siècle apparaissent des revendications politiques. On comprend leur légitimité : en 1930, la Catalogne, qui ne couvre que 6, 3 % du territoire national, accueille sur son sol 25 % de ses industries. La Catalogne est le grenier de l’Espagne, qui se sert gratuitement et qui l’assomme d’impôts, ce qui enrage les indépendantistes, et les pousse à rédiger les « Bases pour la Constitution régionale catalane », à créer des institutions administratives.

C’est le début du XXe siècle, et l’art catalan explose …  c’est Gaudi, et la Sagrada Familia, la Casa Mila, la Casa Batlo, le parc Guell … c’est le modernisme, mouvement qui privilégie les innovations et les prises de position révolutionnaires ou futuristes. C’est la modernité, et Barcelone qui enterre la Madrid classique pour devenir l’une des capitales de l’Art Nouveau.

Différente, toujours. Capitale, enfin.

De 1923 à 1930, l’Espagne vit sous la dictature d’un général, Miguel Primo de Rivera. Et c’est la fin du bal : il n’accordera pas l’autonomie à la Catalogne. Il interdit en vrac le drapeau catalan, la sardane, la Diada. Il ferme les églises, le 11 septembre. Et emprisonne Gaudi qui proteste, qui proteste, injure suprême, qui proteste en catalan. Quant au nouveau stade de Barcelone, il sera fermé six mois : le public a sifflé la marche royale espagnole …

1931 : trois jours d’espoir. Quelques heures avant la proclamation de la Seconde République espagnole, à Madrid, un leader du parti indépendantiste catalan proclame de son côté la « République catalane dans une fédération de républiques espagnoles », ainsi que précédemment négocié avec les groupes républicains espagnols. Mais l’Espagne, pas folle, se dédit … et ne concèdera à la Catalogne qu’un certain degré d’autonomie. La Catalogne reprend le nom médiéval de « Generalitat ».

1934 : nouvelle crise.  Le Président de la Generalitat proclame l’Etat catalan de la République fédérale espagnole : il sera arrêté, et condamné à trente ans d’emprisonnement. Et le couvercle retombe sur la Catalogne, qu’on enferme aussi : le statut d’autonomie est suspendu, et les maires désormais nommés par le gouvernement central.

Et le Barça pleure son président, Josep Sunyol, fondateur de l’hebdomadaire La Rambla, dont l’objectif clairement affiché est d’unir sport et citoyenneté. Le Barça pleure son président, fusillé par les franquistes.

La Guerre civile espagnole (1936-1939), qui opposait les partisans du Général Franco aux républicains démocratiquement élus, s’est aussi révélée être une guerre contre la Catalogne, pour qui le coup d’Etat de Franco représentait une nouvelle opportunité de faire la révolution. Franco ne s’y trompera pas, et la désignera comme sa principale ennemie : « Quant au sort futur de la Catalogne, il nous faut dire que c’est précisément une des causes principales de notre mouvement. Si nous abandonnions la Catalogne à son destin, elle deviendrait un grand danger pour l’intégrité de la Patrie ».

Franco en voudra toujours à la Catalogne, la dernière à plier devant lui, la dernière à lui résister. La chute de Barcelone, encore, le 26 janvier 1939, signifiera la fin de la Generalitat, recréée durant la Guerre civile. La répression sera féroce et jettera un demi-millions de Catalans sur les routes de l’exil. Le Président de la Generalitat sera fusillé, plus de 150’000 Catalans seront emprisonnés ou envoyés dans des camps de concentration, 4’000 seront exécutés. L’usage public de la langue catalane sera interdit, son enseignement supprimé, ses livres brûlés. Et Franco ne manquera pas d’ironie : la Place de Catalogne, à Barcelone, sera rebaptisée Place de l’armée espagnole … on ne saurait être plus clair.

Mais le combat perdure, sous-terrain. Monastique.

Monserrat, cœur de la résistance intellectuelle, publiera des revues, permettant à des voix catalanes de se faire entendre, malgré le poids de la dictature. Pour la rejeter, et la vomir.

Le début des années 60 voit Jordi Pujol, militant autonomiste catalan, être condamné à trois ans de prison pour avoir écrit un pamphlet contre Franco, qui n’apprécie guère. Il sera torturé par la mère patrie. En son nom. Que Dieu la bénisse …

De Jordi Pujol à Carles Puyol … même combat, terrains différents. Même lutte, même esprit de corps, même désir de victoire.

En 1971, l’Assemblée de Catalogne est fondée, qui fédère les forces d’opposition … et trois ans plus tard, un jeune anarchiste catalan sera exécuté au garrot : c’est encore Barcelone qu’on tue à travers l’un de ses enfants, et cela sur la terre qu’il célébrait.

Comment ne pas comprendre qu’aujourd’hui encore la plaie reste vive ? Et que reviennent les mêmes revendications ? Elles reposent sur le socle dur des siècles passés.

Franco, c’est la torture dans les commissariats, c’est la terreur de la population face à une police toute-puissante … ce n’est pas si loin, et l’on s’en souvient.

Mais Franco n’a pas tout osé : le Barça, exangue, a vu son blason modifié, son nom castillanisé, son drapeau interdit. Mais Franco n’a pas osé le dissoudre, de crainte d’un soulèvement de masse. Et le Barça renaîtra peu à peu sous les années de plomb : en 1950, il retrouve l’honneur et le choix de ses présidents. En 1957 se construira le célèbre Camp Nou, le nouveau stade. Et aujourd’hui le Barça est une cathédrale, un monument qui se bâtit peu à peu, et dont les artisans, fidèles parmi les fidèles, vénèrent chacune de ses gargouilles, car elles grimacent de haut, de loin … devant. Et les autres de courir en vain.

En 1975 meurt Franco, et s’ouvre une ère de plus grande démocratie, qui permettra à la Catalogne de recouvrer un peu d’autonomie, grâce à la force de la pression populaire, et de ses manifestations. En 1980, elle obtient un gouvernement propre, et le statut de communauté autonome.

Plus de trente ans après … la pression populaire est toujours là. Qui veut plus.

Qui le criera au monde, le 11 septembre 2013. En espérant qu’on l’entendra.

Parce que ces revendications sont légitimées par les siècles, par le sang. Par l’histoire.

Et parce que l’histoire, toujours, est en marche.

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