Catalogne, 11 septembre 2013 : l'histoire est en marche ... (9)

« Qu’elle est jolie, la Sardane, que l’on danse main dans la main, au pays des verts platanes, au pays des tramontanes », fredonnait Charles Trenet dans les années 50.

La Via Catalane ressemblera à une sardane, le cercle en moins, mais les mains toujours unies, tendues vers un même but. Et certains se souviendront qu’elle fut interdite par Franco, et d’autres se rappelleront l’avoir dansée autrefois, le dimanche, à midi, après la messe, sur la place centrale. Par plaisir, et par désir de voir persister dans le temps cet autre symbole de l’identité catalane.

La sardane.

Des pas courts … et des pas longs.

2014 … 2016.

Ces derniers jours, une polémique a fait rage dans la presse catalane … Artur Mas déclarait en effet que si Mariano Rajoy, avec qui il admet avoir abordé le sujet de la consultation lors d’une rencontre secrète, refusait d’accepter que la Catalogne organise une autoconsultation en 2014, il y aurait des élections plébiscitaires en 2016. Il précisait, sur VilaWeb qu’il ne s’agissait pas là du scenario désiré, mais de l’ultime recours. Sur TV3, le président de la Generalitat se montrait par ailleurs fort pessimiste quant à l’acceptation du gouvernement central.

La presse internationale, via le Financial Times, relaie l’information le 5 septembre. Avec une certaine délectation … le mouvement se diviserait-il enfin, en s’affaiblissant ? Selon Tobias Buck, « cette mesure pourrait aider à calmer les tensions politiques croissantes avec le gouvernement central à Madrid ».  Ah ?  Et  le journaliste se montre pour le moins soupçonneux … 2016, oui, parce qu’ainsi le référendum se tiendrait après les prochaines élections générales en Espagne, qui, selon certaines sources bien informées (lesquelles, please ?) pourraient faire émerger un courant plus favorable à la spécificité catalane. Et puis, Mas ne craint-il pas ces élections ?  Son parti n’est-il pas d’ores et déjà affaibli ? Bla bla bla.

Le 6 septembre, Artur Mas réfute ces accusations, et rassure la population : « la consultation se fera, il n’y a même pas un millimètre de marche en arrière ». Il précise que le gouvernement catalan dispose de plusieurs voies légales pour l’organiser, cinq au total, donc quatre sont subordonnées à l’accord de Madrid. Ce qui réduit drastiquement le champ des possibilités, Mas ne dissimulant qu’à grand-peine son pessimisme sur le sujet.

Les déclarations du 4 septembre faisaient-elles de Mas  un « traître » à sa patrie ? Fallait-il se rendre sur la Place San Jaume et réclamer sa démission, ainsi que le suggéraient certains internautes ?

Non.

Il s’inscrit prudemment dans la légalité pour assurer le succès du processus, d’un processus qui selon lui ne doit pas s’éterniser. D’un processus qui selon lui devrait obtenir un tant soit peu l’aval de Madrid. Madrid qui peut lui couper la route vers l’Europe, géopolitiquement parlant. Le Secrétaire d’Etat espagnol aux Affaires étrangères, Inigo Mendez de Vigo, a interpellé Viviane Reding, Commissaire à la Justice, sur le problème catalan, s’appuyant pour ce faire sur l’article 4-2 du Traité de Lisbonne, qui précise que l’Union européenne « doit respecter la souveraineté des Etats membres » et ne peut « reconnaître une déclaration unilatérale d’indépendance d’une partie d’un Etat membre ». Si la Catalogne quitte l’Espagne, elle perd donc l’accès à l’Union européenne, puisqu’elle devra négocier son adhésion, et que cette dernière ne peut être ratifiée qu’à l’unanimité des Etats déjà membres. On imagine aisément comment se positionnera Madrid.

Mas n’est pas un traître, non, mais un fin renard … qui anticipe. Mesure. Hume, goûte, calcule, pèse. Peut-être trébuche. Car dans cette danse aux multiples figures, qui peut se targuer de toujours maîtriser et le verbe et le tempo ?

Mas se cache parfois.

Et rencontre discrètement le président de la SNCF. Si Barcelone se libère des chaînes madrilènes, son port deviendra le cœur marchand de l’Europe, le centre névralgique, le point d’arrivée des marchandises provenant de l’Orient. Aujourd’hui, ces dernières effectuent un grand détour par la voie maritime, pour être débarquées dans les ports flamands et hollandais, près desquels s’effectue la transformation des produits. Loin de la France donc … loin de ses intérêts. Barcelone, pour dynamiser son port et le hisser à la première place, doit développer son réseau ferroviaire. Ce qui, encore, intéresse la France. La France, traditionnellement frondeuse et profondément attachée aux valeurs démocratiques, la France qui préférera sans doute un état catalan entreprenant à ses frontières, capable par ses initiatives de renforcer le dynamisme de la région de Marseille à Toulouse, de construire une voie ferrée qui reliera Montpellier à Perpignan, à un mastodonte espagnol, qui freine la mise en place d’un couloir méditerranéen. Mastodonte par ailleurs chevauché bien piètrement par un Premier Ministre enferré dans le scandale et la corruption, et dont la crédibilité, et l’influence, à Bruxelles, ne sauraient se mesurer à l’aulne française.

Mas est un malin silencieux, dont les paroles révèlent le double jeu, entre offensive généralisée et politesse forcée. Une danse, vous dis-je, une valse diplomatique.

Le 26 août, LaClau révélait que le gouvernement d’Artur Mas souhaite organiser une consultation qui soit irréprochable, assurant que ce référendum doit atteindre la barre des 50 % de votants pour avoir une réelle valeur, ceci dans l’objectif, déclaré, de démontrer à Madrid le sérieux de cette revendication. Rappelons ici que les dernières élections catalanes, en novembre 2012, ont mobilisé plus de 68 % de la population.

Le gouvernement réfléchit donc,  et crée les bases légales nécessaires à l’aboutissement de son projet indépendantiste : Barcelone prépare une nouvelle loi sur les consultations, qui pourrait être approuvée et promulguée en octobre ou novembre de cette année. D’ailleurs, la Commission du droit à décider du Parlement examine actuellement avec beaucoup d’attention les référendums d’Ecosse et du Québec.

Il n’y a donc pas de pas en arrière …  et il reste encore une ultime voie, rappelée par Josep Rull, soulignée par Artur Mas : des élections plébiscitaires, sur la souveraineté de la Catalogne.

Gageons que la Via Catalana « accélérera l’histoire de la Catalogne », ainsi que l’exprime clairement Carme Forcadell, sur VilaWeb.  Cette histoire qui est en marche … mais qui peut emprunter une voie, un timing, un calendrier différents, selon que l’on appartient à la classe politique ou à la société civile.

Un pas en avant, donc,  pour la sardane populaire du 11 septembre … des anonymes témoignent, qui s’inscrivent encore, et encore. Il ou elle, ils et elles veulent que le gouvernement entende, comprenne et réagisse à cette manifestation, ainsi qu’il l’a fait l’an passé. Ils veulent démontrer la force de ce peuple, qui jamais ne renonce. Elles veulent prouver qu’il ne s’agit pas d’un désir passager. Et tous souhaitent le crier au monde entier.

Artur Mas le sait, qui pense que ce qui se passe, avec la Via Catalana, procède de la même transcendance historique que le fameux «I have a dream », de Martin Luther King, il y a de cela exactement cinquante ans. Et c’est sur ce socle social que s’appuiera sa politique.

Mas est un ambitieux, son nom le révèle. Son appétit  s’aiguise, il veut plus.

Plus que les soudaines promesses de Madrid, qui abandonne le ton dictatorial qui était le sien, et qui, peut-être, un jour, mais quand ?, promet de mettre en place une loi fiscale plus favorable à la Catalogne. Plus que la soudaine résolution d’une partie des  problèmes du port de Barcelone … plus que le soudain changement de ton du gouvernement central, qui oublie les menaces, promet de garder le contact avec Barcelone, ainsi que le confirme la vice-présidente espagnole, Soraya Saenz de Santamaria. Plus que le soudain désir de Mariano Rajoy, qui retentit depuis la si démocratique Russie,  et qui avoue vouloir travailler avec Artur Mas pour un « objectif commun, un projet partagé ». Bla bla bla.

Mas est un  goupil avisé.

La revue Tiempo nous le démontre, qui publie un reportage concernant les supposées premières négociations entre Madrid et Barcelone sur la consultation … Madrid aimerait maintenant encadrer ce qu’elle ne peut plus endiguer.

Hier, dans la capitale rebelle, 24’000 bougies pour dessiner le drapeau catalan.

Et Dieu ne peut s’empêcher de sourire, qui a tant donné à ce pays – mer, montagnes et soleil – à condition que ses habitants se montrent discrets.

Il leur a surtout transmis la foi.

Et Mas de guetter sa proie, qu’il appâte avec la population de Catalogne … ce long ver qui serpentera la côte de « ce pays de verts platanes, de ce pays de tramontanes ».

Catalogne

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.