Catalogne, 11 septembre 2013 : l'histoire est en marche ... (10)

(Par Béatrice Riand)

La Catalogne est fière de ses géants, ces immenses statues qui déambulent dans les rues, les jours de fête.

Le 11 septembre 2013  les verra  participer à cette manifestation de solidarité civique qu’est la Via catalana, parce que là-bas, culture et identité sont indissociables de la vie sociale et politique du pays.

La Catalogne est un géant que l’Espagne  rabote consciencieusement et méticuleusement  depuis des décennies.

Pour s’en convaincre, il suffit de donner la parole aux entrepreneurs, aux créateurs de richesses et d’emplois. Le Cercle Catalan du Commerce (CNN) s’est créé il y  a une dizaine d’années, suite à un amer constat : le monde de l’entreprise perd de son influence sur le marché européen, parce que l’Espagne ne soutient pas la Catalogne, qui se trouve ainsi soumise à une concurrence déloyale de la part de Madrid.

Et pourtant … la Catalogne reste l’un des pays les plus compétitifs du monde industrialisé, comme le montre son important niveau d’exportation. Quel sommet pourrait-elle atteindre, avec un Etat qui aurait à cœur de préserver ses intérêts, avec un Etat qui adopterait une stratégie visant clairement la création de richesses ?

Le CNN a pour principal objectif de démontrer que la Catalogne pourrait être un Etat indépendant, capable de garantir la prospérité de ses citoyens, si elle n’était pas sous le coup d’une spoliation fiscale indécente de la part du gouvernement central.

 

En effet, les impôts récoltés en Catalogne et envoyés à Madrid ne voient qu’une partie insuffisante revenir au pays catalan, ce qui le conduit à pâtir d’une balance négative, et donc d’un déficit fiscal persistant, qui de surcroît s’aggrave chaque année.

Camembert2La Catalogne ne perçoit pas suffisamment d’argent de l’Etat espagnol pour faire face à ses propres dépenses, ce qui la conduit à demander des emprunts à Madrid, ce qui la contraint à payer des intérêts … et le cercle infernal de se mettre en place.

Chaque jour, près de 40 millions d’euros partent de Barcelone à Madrid. Entre 1986 et 2006, la Catalogne, qui représente 16 % de la population nationale, génératrice de 20 % de la richesse ibérique, paie 24 % des impôts totaux. L’écart, lorsqu’il se chiffre en milliards, est d’importance, et les conséquences le sont d’autant plus.

Paralysie des investissements dans le port de Barcelone (473 millions), coupes dans le budget de la Santé (921 millions), de l’Education (144 millions), coupes salariales pour les fonctionnaires (320 millions), etc.. La Catalogne applique des mesures d’économie sur le plan des infrastructures, routières, policières, éducatives, sanitaires ou sociales, ce qui très logiquement affecte le niveau de vie de ses citoyens et freine la compétitivité de ses entreprises.

La Catalogne est un géant que Madrid veut voir à genoux.

Camembert1Elle, qui ne représente donc que 16 % de la population espagnole, se voit dans l’obligation de participer à hauteur de 74 % au fonds de réserve pour la Sécurité sociale. De 2004 à 2007, 17 millions ont été versés à l’Etat, selon une répartition qui démontre à quel point l’injustice est flagrante : 13 millions à charge de la Catalogne, 4 millions à charge du reste de l’Espagne [les chiffres sont en milliers de millions d'euros !].

Entre 1985 et 2005, 600 km d’autoroute ont été construits dans la région de Madrid. Mais seulement 20 en Catalogne. Et elles sont autrement plus chères que dans le reste du pays : le trajet Barcelone-Madrid vous coûtera 20 euros du km, pour seulement 14,3 euros sur le trajet Séville-Madrid. Comment ne pas comprendre les entreprises de transport qui se délocalisent vers la capitale …

La Catalogne est donc la communauté autonome qui paie le plus d’impôts à l’Espagne, et qui perçoit le moins en retour. Pourtant, certaines régions de l’Espagne, confrontées au même souci, ont pu bénéficier d’un accord fiscal plus favorable de la part de Madrid. Qui jusqu’ici se refuse à accorder les mêmes privilèges à la Catalogne, pourtant lourdement endettée.

Selon le CNN, cet endettement serait purgé en moins de deux ans si la Catalogne devenait indépendante.

 

Non seulement la mère étouffe la fille pour mieux la contrôler, sans comprendre que cette attitude exacerbe les velléités d’indépendance de la région, de cette nation, mais encore elle ne tient pas les promesses qu’elle lui a faites. En effet, Madrid ne réalise que très partiellement les investissements prévus en Catalogne.

En 2009, sur seuls 32 % des investissements promis pour les infrastructures terrestres ont été réalisés. Ce chiffre chute à 8 % pour l’année 2011.

 

Enfin, Madrid discrimine la Catalogne, entravant ainsi consciemment son développement économique, avec comme conséquence immédiate une péjoration du niveau de vie de ses habitants.

Pour l’exemple, 700’000 passagers annuels restent sur le carreau, à l’aéroport de Barcelone, à qui Madrid interdit de mettre en place des vols directs avec Buenos Aires, New York, Tokyo, Los Angeles ou encore Sao Paulo.

Seuls 24 % des vols intercontinentaux avec l’Espagne se font depuis Barcelone, ce qui naturellement génère un important manque à gagner, et donc freine son expansion et les investissements qui l’accompagnent.

Les étudiants catalans, dont la région représente  16 % du territoire national, ne perçoivent que 8 % des bourses.

La Catalogne est également la région qui compte le moins de fonctionnaires pour son administration, le moins de juges pour le fonctionnement de la justice.

 

Le géant catalan grogne, non parce que l’Espagne va mal, mais parce qu’elle se montre injuste, parce qu’elle est mal gérée, et que la Catalogne paie la facture.

Imaginez une ville de 75’000 habitants, Ciudad Real, que l’Etat central dote d’un aéroport qui coûte la bagatelle de 1’100 millions d’euros, avec une piste longue de 4 km (l’une des plus longues du monde !)  … et que seuls 120 passagers fréquentent chaque jour.

 

Et la Catalogne de s’appauvrir … l

Le niveau de vie des Catalans, ces dernières années,  a baissé de 7,5 % par rapport à la moyenne espagnole.

En 2009, le pays compte 18,4 % de pauvres. Aujourd’hui, on parle de malnutrition infantile dans certaines couches de la population.

Entre 2003 et 2006, en matière de compétitivité, la Catalogne recule de six places dans le monde.

 

Comment ne pas comprendre l’amertume des Catalans … il est trop facile de les accuser de se montrer peu solidaires envers leurs frères.

Entre la solidarité et les impôts confiscatoires, il y a un pas.

http://www.youtube.com/watch?v=tRQxhkmiXcs&feature=youtu.be

Que le géant catalan franchira le 11 septembre … lorsque les cloches sonneront, lorsque qu’à 17h14 les mains s’uniront, lorsqu’à 17h55 le chant Els Segadors sera chanté simultanément par des centaines de milliers de personnes.

 

Post Scriptum : voici un document à ne pas manquer si l’on désire approfondir les raisons économiques qui incitent la Catalogne à se séparer de l’Espagne : http://www.ccncat.cat/sites/default/files/REEP-Capitol-1.pdf

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