9 N 2014 : Catalonia Independance Day (1)

(Par BEATRICE RIAND)Dans dix mois, jour pour jour … dans dix mois, ils voteront.

(Par BEATRICE RIAND)

Dans dix mois, jour pour jour … dans dix mois, ils voteront.

Ils voteront malgré les menaces de l’Union Européenne, qui, pressée par l’Espagne, ne cesse de marteler que la Catalogne sera automatiquement expulsée, et devra demander sa réintégration à tous les Etats membres, dont l’Espagne.

Mais les paroles de José Manuel Barroso n’impressionnent guère l’exécutif catalan. Le gouvernement d’Artur Mas, ainsi que nous l’apprend El Punt Avui (8 janvier 2014), valorise le fait que le processus du pays devienne une affaire externe à l’Europe, et rappelle qu’il n’y a, dans l’Union européenne, aucun précédent à celui du cas catalan. En effet, aucun traité ne fait référence à ce qui se passe lorsqu’un Etat membre se disloque en deux entités souveraines distinctes. De plus, la Catalogne s’est engagée dans un processus « pacifique, démocratique, transparent », valeurs et principes qui ont inspiré l’Union européenne.

Des voix s’élèvent, qui contestent par ailleurs le bien-fondé de l’interprétation des lois auxquelles se réfère le Président de l’Union européenne.

Hier, le CCN (Cercle Català de Negocis) publie un texte sur son site, « Conséquences de l’indépendance de la Catalogne, la fin d’un des derniers empires d’Europe », qui résume la conférence tenue par Albert Pont, son président. Ce dernier soulève un détail d’importance : avec l’indépendance de la Catalogne, l’Espagne perdra elle aussi sa propre personnalité juridique et devra par conséquent, elle aussi, demander sa réintégration à l’Union européenne. Si la Catalogne fait sécession, l’Espagne d’hier ne sera plus celle d’aujourd’hui : il y aura par conséquent dissolution de l’ancien état. L’Espagne, comme la Catalogne, devra donc renégocier son adhésion à toutes les institutions européennes.

Mais les voix qui expriment leur doute face à une expulsion de la Catalogne du giron européen ne sont pas toutes catalanes.  VillaWeb nous informe le 8 janvier qu’un article de Yves Gaunin, ex-chef du Cabinet du Ministre français des Affaires européennes, et actuellement conseiller d’état, paraît sur le sujet dans la prestigieuse revue  « Politique étrangère », sous le titre suivant : « Les dynamiques d’éclatement d’Etats dans l’Union européenne : casse-tête juridique, défi politique ». Yves Gaunin y explique que l’Union européenne ne peut traiter le cas catalan comme elle traite les cas de la Moldavie, du Montenegro ou de la Turquie. La Catalogne est une terre peuplée de citoyens européens, une terre déjà régie par les lois européennes. Il ne s’agit donc pas d’intégrer un nouvel état, mais bien de revoir la carte intérieure de l’Europe. Il faut négocier, car l’Europe y perdrait financièrement si elle laissait la Catalogne sur le carreau, et  « trouver une solution réaliste et efficace à une éventuelle indépendance », en l’occurrence une négociation simultanée de l’indépendance et de l’adhésion à l’Union européenne, de façon à ce que, sans qu’il y ait pour autant une intégration automatique, on ne nie pas l’appartenance  à l’Europe des citoyens, déjà européens par leur ancienne nationalité,  affectés par ce processus. En effet, l’Europe ne se définit pas seulement comme une union d’états, mais également comme une union entre tous ses citoyens : retirer aux Catalans leur citoyenneté européenne irait donc contre la jurisprudence émise par la Cour de Justice de l’Union européenne. De plus,  ne pas choisir ce chemin impliquerait la création de frontières entre la Catalogne non européenne, mais qui l’était à l’intérieur de l’Espagne et souhaite par ailleurs toujours en faire partie, et ses voisins européens. Yves Gaunin rappelle par ailleurs que les concepts fondateurs de l’Union, liberté, démocratie, égalité, état de droit, lui interdisent de nier à un peuple son propre droit à l’autodétermination.

On n’imagine mal, par ailleurs, l’Allemagne de la rigide Angela refuser à la dynamique Catalogne le droit d’entrée à l’Europe. On  n’imagine pas la sévère Merkel refuser les euros de la très commerçante Catalogne. Et on imagine encore moins le très faible Rajoy, empêtré dans des scandales de corruption à grande échelle, avec un pays secoué par une crise qui a précipité plus de 26 % de ses concitoyens dans un chômage de longue durée, résister très longtemps à l’ire prussienne de la véritable  présidente de l’Europe.

Si l’Union européenne, par la voix de son président, maintient une position ferme quant à l’exclusion de la Catalogne, elle montre désormais plus de prudence et ne s’exprime pas sur la légitimité du processus que cette dernière a initié. La Catalogne peut en effet  compter actuellement sur quelques timides soutiens internationaux, et l’Europe ne souhaite froisser personne. Ainsi, David Cameron, Premier Ministre britannique, qui a autorisé le referendum écossais, affirme que l’ « on ne peut ignorer les questions de nationalité, indépendance et identité. Il faut laisser les gens décider ». Quant au très bouillant chef du gouvernement écossais, il a peu apprécié les propos de Rajoy sur le processus de son pays. Ban Ki-Moon, secrétaire général de l’ONU, rappelle qu’ « il faut respecter les aspirations des peuples ». Valdis Dombrovskis, Premier Ministre de Lettonie, pense que « s’il y a légitimité du processus, pourquoi pas ? ». Nils Schmid, Vice-Président et Ministre de l’Economie du Baden-Würtenberg, estime que « c’est aux Catalans de décider s’ils se sentent mieux à l’intérieur de l’Espagne, ou pas ». Algirdas Butkevicius, Premier Ministre de Lituanie, considère qu’il appartient à « chaque pays de trouver son propre chemin », car chaque pays « a un droit à l’autodétermination ». L’ex-président du même pays, Vytautas Landsbergis, affirme que l’ « on ne peut pas interdire à une nation d’essayer d’obtenir son indépendance ». Pour Graham Watson, président du parti libéral européen, « la réticence de l’Espagne à autoriser que ses peuples deviennent libres est une relique d’un pays qui se cramponne au passé ». Enfin, Federico Mayor Zaragoza, ex-directeur général de l’Unesco, exprime de manière radicale sa position : « c’est clair que j’accepte le droit à décider, et non seulement cela : je l’encourage ».

Les Catalans ne se laisseront pas impressionner par les menaces, et ils voteront dans dix mois. Parce que, contrairement à l’Ecosse, le rêve de l’indépendance n’y est pas porté par les seuls politiques : il émane de la base, et révèle un large consensus social. Selon les derniers sondages, 82 % des Catalans veulent s’exprimer sur le futur de leur pays, et la majorité penche vers l’indépendance.

En réalité, le divorce est déjà prononcé. Sur Tweeter, les gens expriment librement leurs illusions (Pep Cat : « il manque 264 jours pour être indépendants, j’en ai déjà envie ! » comme leurs désillusions (Sergi Castané : « La certitude de ce qui nous attend si nous restons en Espagne fait plus peur que l’incertitude de l’indépendance »), avec l’ironie qui leur est coutumière (Albert Jorquera : « La question n’est pas tant que la Catalogne se sépare de l’Espagne, mais que l’Espagne se sépare du XXIe siècle »), une lucidité nourrie par des siècles de cohabitation forcée (Edp : « La parole REFERENDUM a le même effet sur les Espagnols qu’un Jésus-Christ ou de l’eau bénite sur les vampires ! ») et une pointe de jouissance acerbe (Ramon Peris-March : « Sept millions et demi de personnes de Catalogne sont invitées à la naissance et au baptême d’un nouvel état le 9N214. Merci de confirmer »).

Le gouvernement d’Artur Mas le sait : il n’y a pas de retour en arrière possible. Les politiques servent ici les aspirations d’un peuple, et s’ils s’avisaient seulement de changer de feuille de route, ils seraient balayés aux prochaines élections. Ils poursuivent donc leur difficile et long chemin, en cherchant maintenant à obtenir des appuis concrets à l’intérieur de l’Union européenne. Artur Mas a envoyé une lettre, dans laquelle il défend la consultation et demande leur soutien, à tous les premiers ministres des pays de l’UE, afin de pouvoir mener à bien ce processus d’autodétermination.  Le gouvernement catalan a également envoyé un memorandum aux responsables des Affaires étrangères de 45 pays dans le monde. Il y précise qu’il existe cinq voies légales et constitutionnelles pour organiser cette consultation, qu’il s’agit d’une demande exprimée par la population ainsi qu’en témoignent les succès des dernières Diadas, dont la Via Catalana du 11 septembre 2013, et le Parlement majoritairement indépendantiste (65 %).

Soutenus dans leurs aspirations légitimes par une Europe qui, face à une Amérique en déclin ou des pays émergents encore peu structurés sur ce plan, se veut aujourd’hui la championne de la démocratie, ou seuls contre tous, mais tous ensemble,  les Catalans voteront le 9 novembre prochain, jour anniversaire de la Chute du Mur de Berlin.

Lorsque le Ministre des Affaires étrangères, José Manuel Margallò, affirme hier qu’ « il est très dangereux de demander l’impossible », notamment parce que cette votation diviserait la société catalane, Francesc Homs, Conseiller d’Artur Mas et porte-parole du gouvernement catalan, rétorque simplement : « Ce qui est dangereux, c’est de demander, dans un système démocratique, de ne pas voter. La démocratie ne divise jamais, ce qui divise c’est ce qui est imposé » (Ara.Cat, 9 janvier 2014).

Oui, ils voteront … et savez-vous ce qu’ils répondent quand on les menace d’expulsion ? Qu’il est pire de rester en Espagne, et que la Suisse ne semble pas si malheureuse sur l’échiquier européen. Qu’elle ne semble pas si mal en point économiquement. Que son haut taux de chômage ne semble pas l’inquiéter outre mesure.  Qu’elle semble survivre, même sans l’euro. Et que ses citoyens, qui votent plusieurs fois par année, ne semblent pas si divisés que cela !

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