Catalogne, 11 septembre 2013 : l'histoire est en marche ... (11)

Pere

(Par Béatrice Riand)

 

Il aurait 105 ans, mon grand-père catalan.

Il est mort depuis plus d’une décennie, et pourtant, à chacun de mes voyages, à chacun de mes retours dans ce pays, dans mon pays, je le cherche.

Sur la terrasse de ce bar, où il  sirotait son apéritif.

Dans un éclat de voix, ou un murmure.

Dans les rues qu’il traversait.

Et partout, toujours,  je cherche la main qu’il me tendait.

Il est né en 1911, Pere Marti, originaire de Rubi, quand la première estelada blava a vu le jour en 1908. Inspirée par le drapeau cubain, aux couleurs de la révolution française, de la révolution américaine, elle symbolise aujourd’hui la lutte pour l’indépendance de la Catalogne. Le blanc pour la liberté, le bleu pour l’humanité, le triangle pour la foi, l’étoile pour la liberté.

Lorsqu’il posait dans cette Barcelone du début du siècle, le savait-il seulement, qu’autrefois il existait des Catalans radicaux, réclamant un Etat indépendant fédéré à l’Espagne ? Connaissait-il La Tralla, cette revue qui diffusait leurs idées, et dont le fondateur avait lutté pendant la révolution cubaine ?

Il était trop jeune alors … trop jeune encore pour la Première Guerre Mondiale, qui a vu l’estelada blava devenir un drapeau, symbole de luttes et de combats. Trop jeune pour véritablement souffrir, lorsqu’en 1923 Primo de Rivera l’interdit. Bien là durant la Guerre Civile espagnole … peut-être même  la bannière bleue l’a-t-elle accompagné, lorsqu’il s’est marié. Et il l’a vue partout, alors que la Catalogne résistait. Puis, peut-être l’a-t-il pleurée, quand Franco l’a frappée du coup amer de la censure et il a pleuré, je le sais, les cadavres … les cadavres blancs, les cadavres gris, les cadavres pâles de ses  frères.

Rouge pour la droite, bleue pour la gauche … qu’importe. Aujourd’hui, l’estelada blava l’emporte, qui transcende les partis, portée par un peuple, illuminée par leur espoir. Peut-être détrônée par la senyera, un jour, ce jour que mon grand-père ne verra pas … le jour de l’Indépendance.

Il est beau, cet homme jeune,  avec sa  chemise blanche et sa cravate à pois, un  manteau négligemment jeté sur un bras.  Et je m’interroge … que penserait-il de ces chiffres, vertigineux ?

La Via Catalana … des milliers de volontaires, de bénévoles. Un budget de 500’000 euros dévolu à la mise en place d’un système de sécurité, près de 7’000  Mossos d’Esquadra. 40 cérémonies et actes officiels. 500’000 TShirts vendus pour l’occasion. 800 photographes.  Des centaines de bloggueurs. Près de 400’000 personnes qui se tiennent la main … et  combien à Barcelone, qui manifesteront dans la capitale ?

Je le sens pressé, mon grand-père. Il y a de la douceur dans son sourire, mais de l’impatience dans sa posture.

Il s’y serait rendu, rien que pour l’amitié. La solidarité.

Rien que pour voir, une fois, une fois seulement, Barcelone non pas assiégée, mais encerclée par ses fils. Barcelone enlacée.

Il se serait précipité à la Fête de la Liberté …  il aurait dansé la sardane à Caldès de Malavella, admiré les géants à Avinyonet del Penedès, encouragé les castellers à l’Arc de Berà.

Il se serait reconnu, lui, le rebelle, dans ce pays fou, ce pays qui a vu naître Gaudi, Miro, Dali … cette folle terre qui voit germer enfin la graine de la liberté, « bien au-dessus des silences », « sur (ses) refuges détruits, sur (ses) phares écroulés ». Ce pays qui comme la France au temps d’Eluard, « par le pouvoir d’un mot (…), recommence (sa) vie ».

Et que m’aurait-il de Madrid ?

De Madrid qui interdit la manifestation de soutien organisée par le Pays valencien, sous le fallacieux prétexte de la sécurité ? De Madrid qui craint l’épidémie ? Ana Pena l’a bien compris : « D’après la Guardia Civil et le Ministère de l’Intérieur, se donner la main altère l’ordre public ».

Que m’aurait-il dit du gouvernement central,  qui tonne et menace : si la loi, la sacro-sainte loi n’est pas respectée, les initiateurs se rendront coupables d’un grave délit. Le Tribunal Supérieur de Justice valencien se réunit en urgence pour trouver une issue au veto de Madrid. Et la capitale ainsi d’initier un nouvel incendie … Papa Nates la raille, cette ville si formaliste, si simpliste dans son appréhension d’une réalité que sa raideur lui interdit d’ingérer : « Des sujets dangereux prétendaient se tenir par la main au Pays valencien. Le courage de la Guardia civil nous permet d’éviter le pire. Alerte ! » Jaume Moreno, quant à lui,  dénonce une atteinte aux droits les plus fondamentaux : « La Via catalana s’est célébrée dans des villes du monde entier, Chine incluse, et à nulle part elle ne fut interdite. Que dire de l’Etat espagnol ? ». Peut-être que le Conseiller à la Culture catalan, Ferran Mascarell, a raison, lorsqu’il affirme que l’ « Espagne est une anomalie historique ». Peut-être que les Valenciens oseront passer outre, ainsi que les y encourage Alfred Bosch, qui refuse de voir le gouvernement central instaurer des frontières fictives entre les régions. Peut-être que les Catalans les accueilleront sur leur territoire… mais que m’aurait-il dit, mon grand-père, si attaché à sa liberté ?  Une enquête d’El Punt Avui révèle que 94 % des sondés s’accordent à penser que l’Etat espagnol, par cet acte, bafoue la démocratie.

Albert-Camus-001Et Camus de se retourner dans sa tombe.  Où se cachent les intellectuels, ces artistes ibériques qui, le rappelait-il lors de son fameux discours de Stockholm,  ne doivent rien mépriser, mais s’obliger à comprendre au lieu de juger ?  Camus qui a vu sa terre d’adoption saigner pendant la décolonisation, qui en a souffert dans sa chair, qui a su prendre parti pour l’Algérie et contre la France, parce que l’écrivain, selon lui, « ne peut se mettre au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent », et ce malgré « les armées de la tyrannie ». Où se cachent donc les intellectuels espagnols, quand la presse se déchaîne, quand l’Etat désavoue sa fonction de gardien des libertés de chacun ? Où sont-ils donc, ceux qui devraient s’engager et résister ?

Et qu’auraient-ils pensé, Camus, mon grand-père, de la presse nationale du jour ? De la presse espagnole qui substitue à la photographie de Xavier Trias, maire de Barcelone,  le dessin de l’âne catalan ? Du Ministre des Affaires étrangères qui prévient Barcelone des « conséquences gravissimes » qu’elle aurait à supporter si elle s’entête à faire sécession ?

Que Madrid préfère les cornes, que Madrid préfère le sang, et l’épée, et les banderilles.

Se serait-il enflammé, mon grand-père catalan, ce volcan,  à la lecture de certaines déclarations ?  « Les Catalans ont été éduqués dans la dépréciation de la culture espagnole », « Rajoy répondra à la lettre de Mas après la Diada, pour lui dire qu’il ne permettra pas une consultation » … Madrid se rit de Mas, et Mas de rétorquer : « Aujourd’hui, le rêve de notre liberté est plus vif que jamais ». Il sait que si  Rajoy s’entête dans cette attitude rigide, lui pourra s’appuyer sur un peuple mouvant, sur un peuple vivant : la Via catalana a connu une mobilisation comparable à celle des Jeux Olympiques de 1992. L’ANC a certes initié  le mouvement, mais les Catalans se le sont appropriés. Les ouvriers comme les intellectuels. Les journalistes comme les politiques. Les gens de la rue et ceux du spectacle.

Les journalistes espagnols chercheront avidement des trous dans cette longue chaîne, et peut-être leurs hélicoptères les débusqueront-ils … mais elle sera là, quoi qu’il advienne, et quoi qu’ils en disent : elle existera.

La Catalogne est têtue. Si Madrid la prive de ce droit à l’autodétermination, elle descendra dans la rue. Encore. Toujours. Et toujours plus nombreuse. Et Jaume Puiggros de citer Lincoln, « on ne peut former le caractère et le courage d’un homme en lui enlevant son indépendance, sa liberté et son esprit d’initiative », ou Nietzsche, « Etre indépendant, c’est affaire d’une petite minorité, c’est le privilège des forts ».

La Catalogne ne représente que 16 % du territoire espagnol, mais sans son économie dynamique et créative, ce dernier se verra reléguer au rang du Portugal ou de la Grèce … Madrid le sait, et Bruxelles trahit sa nervosité. El Punt Avui dévoile hier l’attitude de  la diplomatie espagnole qui  s’agite, gesticule, et exige que l’Union européenne n’aborde pas le sujet de la Via catalana. Viviane Reding annule une réunion prévue avec un politique catalan … elle s’incline alors que l’an passé, elle reconnaissait pourtant « qu’aucune loi dit que la Catalogne aurait à partir de l’Europe si elle devenait indépendante ». Elle marche au pas, Viviane, et on ne la comprend pas, parce que les casques et les bottes ne sont plus là.

La Catalogne peine à lutter, avec 20 personnes dans sa délégation, alors que Madrid en compte 300, nous révèle Albert Segura. Et Papa Nates  d’ironiser  : « Si elle a la même influence que sur le CIO, inutile de s’inquiéter ! »

Mais l’Europe se taira-t-elle encore demain ?

Alors que la presse française,  allemande, anglaise, canadienne, belge, slovaque, finlandaise, algérienne, rapportent les événements historiques qui se préparent en Catalogne ?

Mon grand-père se serait inquiété du silence suisse à ce propos. Lui qui a vu sa fille épouser un Valaisan et s’exiler dans ce qui est à ce jour l’unique démocratie directe de l’Europe, se serait sans nul doute étonné. Ce pays si indépendant, si farouchement attaché à sa liberté, ce pays dont les cantons choisissent encore aujourd’hui de se positionner sur d’éventuelles modifications internes de leurs frontières … ce pays  se tait.  Il n’aurait pas compris que Darius Rochebin, dimanche passé,  choisisse de faire un grand format sur l’Espagne dans son téléjournal. Pour parler de cuir et de chaussures. La neutralité ne l’excuse pas, la Suisse, qui voit chaque été ses habitants par milliers se précipiter sur la Costa Brava.  Et cette indifférence ne l’honore pas.

Qu’aurait-il pensé de tout cela, mon grand-père, qui ne m’en a jamais parlé ? Et moi qui ai oublié le passé, qui n’ai  pas su voir  son crépuscule. Moi qui ne sait rien, ou si peu.

Moi qui ne peux participer, demain, et le prendre par la main. Moi qui le regrette. Le regrette, parce que je sais que le XXIe siècle sera celui de ce pays.

Trois cents ans après la Guerre de Succession, après Barcelone agenouillée, Barcelone  tyrannisée, Barcelone persécutée.

2014, et l’honneur retrouvé.

Et les morts, enfin, de reposer en paix.

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