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Billet de blog 14 août 2013

Ludovic Rocchi et les simples d'esprit

Les simplets, les naïfs, vous et moi, pensions peut-être il y a peu que le droit était affaire de justice, que la justice était une discipline presque scientifique et que la procédure avait été créée pour accroître les chances d’équité et d’impartialité. L’Affaire Ludovic Rocchi(lauréat du prix Jean Dumur 2010 pour avoir révélé l’Affaire Hainard) est là pour rappeler à tous que l’institution judiciaire est un pouvoir, un pouvoir arbitraire, un pouvoir sans discipline, un pouvoir des dominants.

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Les simplets, les naïfs, vous et moi, pensions peut-être il y a peu que le droit était affaire de justice, que la justice était une discipline presque scientifique et que la procédure avait été créée pour accroître les chances d’équité et d’impartialité. L’Affaire Ludovic Rocchi(lauréat du prix Jean Dumur 2010 pour avoir révélé l’Affaire Hainard) est là pour rappeler à tous que l’institution judiciaire est un pouvoir, un pouvoir arbitraire, un pouvoir sans discipline, un pouvoir des dominants.

Voilà donc un magistrat – on a déjà oublié son nom qui fait par trop penser au grand constitutionnaliste que fut à Neuchâtel Jean-François Aubert – qui ordonne une perquisition au domicile d’un journaliste d’investigation. Qui ne craint pas de réveiller au petit matin son épouse et de l’interroger sans ménagement. Qui séquestre disque dur, computer et clefs USB. Qui fouille cave, galetas et probablement la chambre à coucher. On ose imaginer que les toilettes ne furent pas négligées. Des mesures prises à l’encontre d’un homme de presse qui a investigué sur des pratiques de plagiat et de mobbing au sein de l’Université de Neuchâtel.

Les démarches voulues par le procureur ont pour but de faire la lumière sur une affaire de calomnie, de diffamation et de violation de secret de fonction. Des délits qui touchent, on le sait tous, à la sécurité du pays, à la paix intérieure et au bien-être de chaque foyer.

Chaque avocat, d’ici et d’ailleurs, pourrait citer une kyrielle d’affaires dans lesquelles ont été suggérées à des magistrats des mesures de perquisitions portant sur du matériel informatique sans qu’aucune décision dans ce sens n’ait été prise par la magistrature. Chaque avocat, d’Ayent à Honolulu, connaît des atteintes à l’honneur qui n’ont jamais été instruites, que l’on a décidé de laisser prescrire, des affaires de violation de secret de fonction qui ont passé à la poubelle judiciaire avant même d’avoir été comprises par la justice institutionnelle. Et voilà – ce doit presque être une première en Suisse – qu’un magistrat se lance dans un western procédural qui n’est pas prêt de s’achever. J’ose même parier, – mais personne ne voudra perdre son argent sur ce coup facile -, que si l’on allait fouiller les dossiers de ce magistrat on trouverait maintes affaires dans lesquelles il n’a pas songé une seconde à scruter le matériel informatique de présumés coupables de crainte de trouver une vérité trop déplaisante.

L’avocat du journaliste ne manquera pas d’invoquer le secret des sources, le respect de son métier, l’absence de toute proportionnalité entre les délits invoqués et les mesures de contraintes extraordinaires prises contre un journaliste d’investigation. Et il aura raison. Raison surtout de porter cette question de principe par devant le Tribunal fédéral.

On peut s’interroger : pour quelle raison un magistrat voudrait-il se lancer dans cet espace de servitude accrue ? La seule réponse raisonnable pour tous ceux qui connaissent de l’intérieur le fonctionnement de la chose judiciaire et procédurale est celle de la qualité des parties. Qui peut décemment croire que si le plaignant avait été un Serbe barbu, un concierge de banlieue ou une boulangère de quartier le magistrat eût conduit son instruction de la même manière ? Oser poser cette question presque cynique, c’est dire que la justice est un acte de pouvoir, que le pouvoir favorise le puissant, que le dominant peut tout oser quant à ses requêtes, et que le poids des noms a donc même des effets sur la vie démocratique d’un pays.

Car ne nous trompons pas de combat. Accepter la validité de la décision procédurale rendue par ce magistrat neuchâtelois, c’est admettre une démocratie diminuée, c’est condamner le journaliste à n’écrire que des niaiseries, c’est fracasser le désir d’investigation, c’est saccager le droit de savoir, c’est enterrer la liberté de la presse.

Ludovic Rocchi n’est pas un simple d’esprit. Il est le nom d’un désir d’une partie de la magistrature de prendre le pouvoir au sein de la cité. Il est le nom de tous ceux qui voudraient ne jamais être interrogés sur leurs pratiques professionnelles ou publiques douteuses. Il est le nom de quelques-uns qui voudraient abroger toute liberté de presse. Il est le nom de ceux qui veulent cacher leurs actes de mobbing ou leurs actes plagiaires. Il est le nom de ces autres qui veulent continuer à tricher en ayant la certitude que les fouineurs invétérés ne pourront rien dire de leurs mensonges. Ludovic Rocchi est trop respectueux du sens vrai des mots pour ne pas avoir compris qu’en le discréditant ainsi, je salue son courage d’homme de presse libre et indépendant.

Arnaud Bédat, journaliste lui-même, résume dans un tweet la pensée de beaucoup : « Les intimidations de la justice neuchâteloise contre  Ludovic Rocchi sont indignes et pathétiques. Tout mon soutien à mon confrère du Matin! »

Que tous ceux qui admettent la légalité de la position du magistrat se lèvent et disent à haute voix pourquoi ces mesures furent justes, adéquates, équitables et impartiales. Ces voix ne seront pas nombreuses, elles resteront tapies dans l’ombre, elles feront silence pour ne pas avoir à apparaître, elles se glisseront dans quelque jurisprudence dépravée, elles feront semblant de paraître brillantes et lucides. Au mieux, elles seront anonymes. Elles ne seront pourtant que maléfices, dépravation et désenchantement.

En osant ces actes de procédure hors-la-loi, en les faisant apparaître conformes au droit, en invoquant une procédure tout à fait proportionnée, la justice a choisi de guillotiner le 4ème pouvoir, de le discréditer, d’amputer la démocratie d’un élément essentiel de son être, de vider la liberté de presse de tout sens. Sous le fallacieux prétexte d’un respect technique du droit.

Répondre à cette justice-kalachnikov est un devoir de citoyen, nier la légalité de ces mesures est un acte nécessaire d’avocat et remercier Ludovic Rocchi de persévérer dans son activité de journaliste libre et sérieux est un moment, nous l’espérons, de solidarité partagée.

L’Affaire Ludovic Rocchi démontre oh combien que la justice est politique.

Et rien d’autre.

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