Le dialogue selon Madrid : "Non !"

(Par Béatrice Riand)

Il y a un peu plus de soixante-dix ans, Picasso vomissait ses entrailles, et ce fut Guernica.

Dans la solitude de son atelier, un homme seul, un homme engagé crée une œuvre immense par sa taille et par son message. Vêtue de noir, vêtue de gris, la mort terne, la mort grisaille crie et dénonce l’horreur du bombardement de Guernica, ordonné par les troupes nationalistes espagnoles.

La mort crie en Espagne, et c’est le monde qui l’entend.

Tàpies le savait, qui  citait Picasso en exemple, qui écrivait en 1971, que l’artiste joue dans son époque un rôle actif. Qu’il peut et doit, chez le spectateur, changer la perception de la réalité, grâce à une réflexion profonde, constante, en interaction avec la société dans laquelle elle se déploie et dans une constante critique des formes périmées qu’elle véhicule. L’artiste est donc un aventurier, qui plonge dans l’inconnu, sans préjugés, bien décidé à explorer tous les champs qui s’offrent à lui, en évitant les trompe-l’œil parfois si confortables de notre conformisme.  Et il nous met en garde : inévitablement, cette nouvelle vision de la réalité entrera en conflit avec des « concepts périmés ». Et « tout naturellement, nous nous sentons poussés à la révolte et à l’action ». Pour Antoni Tàpies, les arts plastiques « constituent un des derniers réduits où l’homme d’aujourd’hui peut trouver la liberté de s’interroger sur la société, et de l’ébranler ».

La Catalogne apprend de ses enfants, la Catalogne l’a compris. Que fut la Via Catalana sinon un immense happening ?

Et certainement le plus grand happening du monde, pensé collectivement, réalisé collectivement, à une date donnée (11 septembre), dans un lieu donné (le long des frontières). Un happening, oui, car il n’y avait pas de public, pas de spectateurs, mais uniquement des acteurs qui, à un moment donné (à 17h14), lors d’un signal donné (le son des cloches), ont effectué un acte donné (se prendre la main).

Des couleurs ici, du bleu, du jaune, du blanc … et l’Espagne de se débattre dans une crise identitaire : si les Espagnols fustigent l’attitude égoïste et peu solidaire des Catalans, ces derniers dénoncent ce qu’ils vivent comme une oppression, comme une colonisation vieille de plusieurs siècles. L’incompréhension est totale, tout dialogue impossible, tant la perception d’une même réalité diffère dans ses fondements : les vainqueurs de toujours ne peuvent  imaginer ce qu’ont vécu, ce que vivent  les vainqueurs de demain.

mbduiLa révolution gronde en Espagne, et le monde doit l’entendre. L’Espagne doit le comprendre, qui envoie sa police pour interdire la poursuite de la Via Catalana dans le sud du pays.

L’Espagne doit l’intégrer et accepter le fait qu’être un Etat membre de l’Europe n’implique pas seulement des droits, interdire l’adhésion d’un nouvel Etat ou recevoir des subventions, mais également des devoirs : garantir le respect de la démocratie. Mais le sait-elle, l’héritière de l’Inquisition, la mère du franquisme, celle qui a refusé de juger autrefois ?

Le 12 septembre, la Lettonie se montre favorable à offrir un soutien à l’indépendance de la Catalogne, si celle-ci se révèle être légitime. Cris d’orfraie du géant ibérique, qui convoque l’ambassadeur de Lettonie ce lundi, pour une protestation officielle.  Cris de joie des Catalans, qui lancent un nouveau TT pour remercier ce pays … et de l’humour, encore, grâce à Léo Taxil : « Le gouvernement estonien espère que le gouvernement espagnol ne confonde pas l’Estonie avec la Lettonie ». Premières réflexions, de Rafael Pous, qui souligne dans un tweet qu’il existe une nuance d’importance entre les termes  « légitime » et « légal ». En effet, ce qui est légal n’est pas toujours légitime, et à l’inverse, ce qui est légitime n’est pas toujours légal. Demain, demain seulement, la Catalogne indépendante pourra s’inscrire légitimement dans la légalité. La sienne.

Après la Lettonie,  la Lituanie entre dans la danse le 14 septembre : son Premier Ministre se déclare heureux que la Via Baltica ait inspiré la Catalogne, et estime que « chaque pays doit trouver son propre chemin et dispose d’un droit à l’autodétermination ».  La Lituanie, qui détient actuellement la présidence de l’Union européenne … pas de convocation dans ce cas concret. Mais des remerciements encore de la part des Catalans, qui cherchent, pacifiquement,  à internationaliser le conflit qui les oppose au gouvernement central. Et de l’humour toujours, grâce à Léo Taxil : «Le gouvernement de Laponie publie un communiqué dans lequel il exprime son souci de ne pas être confondu avec la Lettonie ».

Et le Parlement britannique de se mêler au chœur : vendredi 13 ( !) septembre, il présente une motion dans laquelle, d’après La Vanguardia, il félicite le peuple de Catalogne pour sa fête nationale, et souligne « l’esprit pacifique et démocratique de l’initiative de la Via Catalana » dont l’objectif est « d’exiger l’indépendance de la Catalogne par des voies démocratiques ». Les mêmes députés avaient déjà approuvé une motion l’an passé, pour féliciter les Catalans du succès de la Diada de 2012, qui avait vu plus d’un million et demi de personnes manifester à Barcelone, et pour s’inquiéter du fait que la Constitution espagnole ne prévoie aucun mécanisme pour la célébration d’un référendum sur l’indépendance. Référendum qui permettrait à la Catalogne « de décider démocratiquement de son statut constitutionnel comme nation ». Nul doute que cet appui, émanant d’un Etat qui approuve et autorise le référendum sur son territoire, en l’occurrence le cas écossais, contribuera à tendre encore plus les relations hispano-britanniques, déjà sérieusement altérées par la polémique récurrente sur Gibraltar.

De son côté, le gouvernement catalan ne reste pas inactif : le 13 septembre, il envoie un memorandum sur le processus souverainiste de la Catalogne aux Etats « stratégiquement importants », ainsi que nous le révèle Ara.cat., ceci dans l’objectif de les informer de ce qui se passe dans le pays, et des raisons qui le poussent à réclamer cette indépendance.

Alors que les initiatives civiles se poursuivent en Catalogne, toujours pacifiques, comme la constitution d’un groupe de juristes et de magistrats qui se voueront à étudier toutes les voies juridiques qui s’offrent à la Catalogne, en Espagne les militaires haussent le ton. Selon Ara.cat, l’AME (Association des Militaires Espagnols), qui avait déjà déclenché une controverse l’an passé en demandant qu’Artur Mas soit emprisonné et jugé pour haute trahison, accuse désormais le Parlement et le Gouvernement catalans de sédition. Après avoir fustigé la supposée inaction du gouvernement central, l’AME demande à ce que la Catalogne soit divisée en deux Etats, l’un pour les Catalans qui se pensent Espagnols et l’autre pour les Catalans.

L’Espagne ne veut pas entendre.

hospitalAu lendemain de la Diada, la vice-présidente du gouvernement central minimise la portée de la manifestation, affirmant qu’en Catalogne existe « une majorité silencieuse » qui n’ose s’exprimer, et que le gouvernement central doit protéger. Et pourtant, si les Catalans se sont unis en masse pour faire de la Diada 2013 un succès sans précédent, les absents témoignent aussi de leur adhésion à ce projet d’autodétermination via un nouveau TT : « je n’y étais pas, mais je voterai oui ». Dans un hôpital de Terrassa, une chaîne de malades et de soignants s’est formée, pour en témoigner.

L’Espagne ne veut pas comprendre.

Le 14 septembre, Mariano Rajoy répond enfin à Artur Mas. Une belle erreur … une erreur dans l’adresse, une erreur dans le ton, une erreur dans l’appréciation de la situation. En France, au XVIIIe siècle, c’est dans un contexte similaire d’erreurs accumulées, répétées sur une longue durée,  que Louis XVI a perdu et son trône, et sa tête.

Mariano Rajoy refuse, et rien ne sert de résumer sa lettre, si ce n’est par les paroles lapidaires de Léo Taxil : « Bla bla bla NO bla bla i bla ».

L’Espagne refuse, et met en garde : « Les liens qui nous maintiennent unis ne pourront se défaire sans d’énormes coûts affectifs, économiques, politiques et sociaux ». La peur, toujours la peur … Eva Piquer, dans un article sur Nacio Digital, le sait, la peur est un argument fort, la peur déresponsabilise. Mais doit-on pour autant se complaire dans une enfance irresponsable, qui nous évite toute prise de décision ? « Peut-être que l’indépendance ne nous rendra pas nécessairement plus heureux. Mais elle nous rendra libres, c’est déjà beaucoup ».

L’Espagne refuse, et se barricade dans des arguments formalistes,  « un concept périmé » qui ne résiste pas à l’Histoire.

En effet, Joan M. Pose  le rappelle,  si la Constitution espagnole actuelle affirme l’indissolubilité de l’Espagne, force est de reconnaître que celle de 1812, l’affirmait tout autant, alors que l’Espagne, puissance colonisatrice,  comptait alors dans son territoire des nations comme le Chili, le Pérou, le Vénézuéla, les Philippines, etc … ils s’en sont allés.

Et elle s’en ira, celle que Picasso aimait tant.

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