Lluis Companys, le martyr de la honte

(Par Béatrice Riand)

C’était une époque troublée, que celle du début des années 30. Le fameux krach creuse les tranchées dans lesquelles viennent s’enliser les fortunes et les économies d’un monde qui se rêvait encore d’un capitalisme triomphant.

C’était une époque trouble, que celle du début des années 30. Monte le fascisme, chante le nazisme.

C’était hier, c’est aujourd’hui : d’un côté, il y a la Catalogne, dynamique, au potentiel économique en plein essor, et de l’autre, une Espagne passéiste, qui vit une crise d’identité majeure suite à ses pertes coloniales. Il ne pouvait y avoir d’entente : ce sera la naissance du catalanisme politique.

Lluis Companys, avocat charismatique et brillant orateur, politicien animé d’un idéal de liberté et de défense de la langue catalane, éditorialiste et membre  du parti de la gauche républicaine catalane, catalogué comme « homme dangereux » par la sécurité intérieure espagnole, emprisonné une quinzaine de fois,  paiera de sa vie son engagement envers le peuple de son pays.

Francesc Macià, premier Président de la Généralité de Catalogne, dira le 16 avril 1931 : « Catalans, soyez dignes de la Catalogne ».

Lluis Companys inscrira cette dignité en lettres d’or sur le tombeau de ses illusions.

En 1934, il succède à Macià à la tête du pays et, constatant les positions autoritaires et anti-républicaines adoptées par la droite espagnole, dans un acte d’une audace empreinte d’une dignité politique extraordinaire, proclame la République catalane. L’armée envahit Barcelone, installe des canons Place San Jaume, pénètre dans le Palais de la Généralité et s’empare du Président et des membres de son gouvernement. Le 6 juin 1935, Lluis Companys sera condamné à 30 ans de prison. C’est désormais un militaire qui gouverne dans une Catalogne que l’on a spoliée de tous ses droits.

Mais l’Histoire s’entête : contre toute attente, les partis de gauche s’unissent et élisent Lluis Companys au Parlement espagnol : le voilà libéré le 21 février 1936. Et huit jours plus tard, le revoilà élu Président de la Catalogne.

Et l’Histoire n’attend pas … le 19 juillet 1936, un coup d’Etat militaire plonge l’Espagne dans une guerre civile qui durera trois ans. Durant cette période, la Catalogne lutte pour sa terre, lutte pour ses droits. Lutte pour être un pays.

Hier comme aujourd’hui.

Elle  se défendra seule, et seule tentera de défendre Majorque. Seule encore, seule toujours face aux canons : elle sera la zone la plus bombardée par les Franquistes, aidés de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste. La Bataille de l’Ebre laissera la Catalogne vaincue, occupée, persécutée.

Beaucoup prendront le chemin de l’exil, vers la France, dont Lluis Companys. Il refusera de s’enfuir au Mexique, pour aider ses concitoyens désarmés, pour rechercher son fils malade, pour protéger ce fils qui souffre d’un retard mental.  Le 13 août 1939, en violation des normes du droit international, le voilà arrêté par la Gestapo, enfermé dans la prison de la Santé, à Paris, puis transféré à Madrid.

Torturé, humilié, calomnié, il sera jugé par un Conseil de Guerre, dans une procédure viciée par des irrégularités qui trahissent ses origines fascistes, Conseil qui statuera en moins d’une heure sur son cas, en présence d’un envoyé de Franco, qui voulait s’assurer que la peine de mort serait bien prononcée. Qu’il serait bien fusillé.

 

Aujourd’hui, 15 octobre 2013, cela fera 73 ans.

Il y a 73 ans, Lluis Companys consacrait ses dernières heures à écrire à ses proches et à son peuple :

« Je pardonne à tous ceux qui m’ont offensé, et à tous ceux que j’ai pu offenser, je demande pardon. Si je dois mourir, je mourrai sereinement. Il ne reste pas en moi ni l’ombre d’une rancœur. Je donne grâce à Dieu pour m’avoir procuré une mort si belle pour les idéaux. Il a voulu ce destin. Je lui dois encore la gratitude pour cette placidité et cette sérénité qui m’emplissent face à une mort que je vois s’approcher sans peur. Ma petitesse ne pouvait espérer une fin plus digne, pour la Catalogne, pour ce qu’elle représente de paix, de justice et d’amour ».

A sa femme, ces très belles phrases : « Réagis, je te le répète, contre l’abattement. Aie des relations avec autrui, distrais-toi. Je le veux ainsi. Cherche la compagnie d’une famille, peut-être plus tard, et de mes sœurs, si possible. Fais ce que je te dis, parce que moi, ton Lluis, je ne souffrirai pas. ».

 

C’était hier, c’est aujourd’hui.

Aujourd’hui encore, des scellés sur les actes de cette parodie de procès.

Aujourd’hui encore, aucune excuse de l’Espagne à une Catalogne qu’elle a privée de son président, et qu’elle a martyrisée dans sa chair.

L’Allemagne nazie s’est repentie, et a présenté des excuses pour les actes infâmes qu’elle a perpétrés. La France collaborationniste a regretté. Il y a eu des procès, des plaies ouvertes que l’on a cherché à cicatriser.

L’Espagne franquiste ne regrette rien. L’Espagne franquiste n’est pas vraiment morte.

Preuve en est la manifestation du 12 octobre, à Barcelone. On y voit encore des drapeaux de l’époque franquiste, et des bras qui se lèvent.

L’Espagne est malade, qui refuse de juger au nom d’une loi d’amnistie, qui refuse d’interdire les partis fascistes. L’Espagne est malade, qui alimente la Fondation Franco, et qui envoie son gouvernement aux obsèques des dirigeants d’une dictature qui a massacré des centaines de milliers de Catalans.

L’Espagne.

Hier comme aujourd’hui.

La gauche républicaine catalane, quant à elle, s’envole aujourd’hui en Argentine, pour y déposer une plainte et demander que s’ouvre une instruction sur les crimes du franquisme et l’assassinat de Lluis Companys.

Aujourd’hui, parce que cela fait 73 ans qu’il y a des martyrs qu’on ignore.

En Argentine, parce que là-bas, contrairement à Madrid, on respecte les normes du droit international concernant les crimes contre l’humanité.

C’est une honte.

« Ne pleure pas », a-t-il écrit à son épouse avant de mourir. Mais la Catalogne pleure encore cet enfant qu’elle a tant aimé.

Hier, comme aujourd’hui.

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