Jacques Vergès, la mort d'un amoureux de la justice

Ce matin, le soleil me réveilla. Un soleil lumineux. En plein visage. J’ouvris légèrement un œil. Je sus que ce soleil-là était trop vif, trop brillant, trop éclatant, pour l’admirer. Je me bougeai donc à l’aide de mon coude. J’attrapai le coin d’ombre de mon lit. Je me réveillai. Je pris mon mobile. Quelle heure était-il ? 8 heures 02. Et je vis alors ce message d’Ariane Manfrino : « Je pense a toi ce matin car je sais que tu appréciais beaucoup Jacques Verges ».


Ce matin, le soleil me réveilla. Un soleil lumineux. En plein visage. J’ouvris légèrement un œil. Je sus que ce soleil-là était trop vif, trop brillant, trop éclatant, pour l’admirer. Je me bougeai donc à l’aide de mon coude. J’attrapai le coin d’ombre de mon lit. Je me réveillai. Je pris mon mobile. Quelle heure était-il ? 8 heures 02. Et je vis alors ce message d’Ariane Manfrino : « Je pense a toi ce matin car je sais que tu appréciais beaucoup Jacques Verges ».

Un soleil lumineux me réveilla tout à fait ce matin. Et je me mis à pleurer.

Il y a deux jours, ma fille Ambre me demanda : « Dis Papa, toi aussi tu as honte quand tu pleures ? ». Oh non, Ambre, il ne faut pas avoir honte de pleurer, il ne faut pas avoir honte de dire sa tristesse, il ne faut pas avoir honte de sentir la vérité en soi et de l’exprimer. Même avec des larmes. Les larmes, c’est la vie. Les larmes, c’est la joie. Les larmes, c’est l’amour.

Jacques Vergès est mort. Un amoureux de justice n’est plus. Un humain parmi les humains, un humain trop humain aux yeux de certains, s’en est allé. Un avocat, un grand, le meilleur peut-être parmi nous tous, a dit adieu à l’humanité. Jacques Vergès n’est plus, mais il restera vivant dans le cœur et les pensées de beaucoup de ceux qui l’auront côtoyé, qui l’auront approché, qui l’auront lu ou qui l’auront entendu.

Une seule fois, sur la colline de Farinet, à Saillon, à l’invitation de Pascal Thurre, je l’aurai rencontré. Humblement, je me suis approché de lui. On venait de lui servir une raclette de chez nous. Avec pommes de terre et petits oignons. Je me suis avancé et je lui ai dit : « Bonjour. Puis-je vous poser une question ? ». Il m’a regardé de ses yeux vifs et malicieux et il m’a simplement dit : « Oui ». Je me suis concentré et je lui ai dit : « Avez-vous jamais plaidé devant des juges que vous reconnaissiez comme légitimes ? ». Il a réfléchi, oh très vite, et il m’a répondu : « Pas souvent ». Et il a mangé sa raclette. Je me suis éloigné.

S’il y avait un homme « célèbre » avec qui j’aurais aimé partagé un repas, c’est à l’évidence avec cet homme, Jacques Vergès. Sur la route de la Catalogne, j’étais heureux, car une amie m’avait dit que ce serait possible cet automne, à Paris. Je lui ai dit : « N’importe quand, je m’y rendrai ». Ce matin, après avoir vu ce soleil lumineux, je lui ai simplement écrit : « Je ne mangerai donc jamais avec Jacques Vergès ». Elle aura compris.

Ces dernières années, seuls deux livres que j’ai prêtés ne m’ont pas été restitués.

Jacques Vergès a écrit un livre remarquable dont la lecture devrait être une obligation pour tous ceux qui entendent jouer un rôle au sein des institutions judiciaires, d’ici et d’ailleurs : « Dictionnaire amoureux de la justice », dont la première entrée est le mot « Amour ». Et Jacques Vergès d’y laisser ces traces : « Aujourd’hui, la justice, ou ce que l’on nomme ainsi, a perdu contact avec la vie ; cette vie que les juges pourtant prétendent juger. Ce sont à ces mots et à ces vérités oubliés, alors qu’ils sont au centre même des débats judiciaires, que ce dictionnaire amoureux est consacré. » Ce dictionnaire amoureux, je vais le racheter, en hommage é cet avocat épris de vie, d’humain, de vérités et de justice.

J’ai prêté également à un confrère genevois ce petit recueil lumineux rappelant les mots de la magistrale plaidoirie de Jacques Vergès assumant la défense de Klaus Barbie au palais de justice de Lyon dans ce procès symbole de notre temps. Un moment d’humanité que tout un chacun désireux de comprendre ce qu’est la justice se doit d’entendre au-delà de tout a priori. Des mots qui font chanceler. Des mots de vérité. D’une autre vérité.

Si le temps pouvait être un seul éclair, j’aimerais appartenir à ce moment où je n’étais pas né et où Jacques Vergès a défendu celle qui devint son épouse, Djamila Bouhired. Ce moment de justice politique où les mots pouvaient être vérité et libération d’un peuple colonisé. Jacques Vergès a appartenu à ce combat. Et à bien d’autres, de la résistance au FLN, de Carlos à Omar Raddad, de Magdalena Kopp à Anis Naccache.

Jacques Vergès, mon frère humain, est mort. Je le pleure.

Sans honte et avec respect.

 

 

Post Scriptum : A la fin de cet article, je lis un courriel que je viens de recevoir : « Je venais d’essayer de l’inviter en Valais pour fin septembre. Je voulais te faire la surprise… :-( « . L’invitation est faite à l’expéditeur. Nous boirons ensemble un grand vin en son nom. Et je fumerai un cigare. Des volutes de justice.

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