ROMAN POLANSKI, LE TOMBEAU DE CELINE ET LE BAL DES FAUX-CULS

Roman Polanski et l'Affaire Dreyfus

celine
Julien Wicky et beaucoup d’autres s’en sont donc allés admirer ce génie cinématographique incomparable que serait Roman Polanski, ce cinéeaste béni des dieux intellectuels que seraient aussi Alain Finkelkraut et Bernard-Henri Lévy. Et le journaliste de 24Heures, se déculpabilisant et se confessant à la fois, s’est essayé à obtenir de ses lecteurs un pardon mâtiné d’une brève contrition. On veut bien ici lui accorder la rémission de cet innommable péché de voyeur cibématograohique assumé et lui dire tendrement qu’il ne devient pas ipso jure infréquentable au motif qu’il a apprécié ce faux-cul de Dujardin se révéler excellent sous les caméras du mari de Emmanuelle Seigner.

Notre point d’infinie divergence sur le sujet, je peux le résumer simplement :

c’est tout de même la perversion ultime que Polanski, le coupable épargné, se fasse fric et gloire sur le dos du paradigme de l’injustice qu’est l'Affaire Dreyfus. Julien Wicky me pardonnera donc de ne pas vouloir contribuer, fût-ce par une seule piécette, à améliorer le train de vie de Roman, l’innocent procédural. Dans le même temps, je sais que cette position est ridicule, puisque par ce seul article j’inciterai quelques-uns à se précipiter dans l’obscurité d’une salle pour le Dreyfus de Polanski. Pourtant, j’ai comme la certitude que, par cet acte de refus, je protège un tout petit mieux mon âme déjà enlaidie par d’autres petites lâchetés contribuant à l’assécher.

Penchant un tout petit peu du côté de l’État de droit, en tout cas bien plus que certains magistrats qui savent fermer les yeux sur l'innommable produit par les membres de leur clan, je ferai remarquer à Julien Wicky que le cas de Cantat, accueilli à Avignon par l’auteur de Littoral et d’Incendie, qu’il invoque telle une jurisprudence protectrice, a déjà ceci de différent que le chanteur français et assassin de Marie Trintignant n’a pas pu fuir la justice, a été condamné et a purgé sa peine, ce dont Roman Polanski ne peut se prévaloir.

Julien Wicky ne nie pas la perversion: « C’est une vraie perversion. Mais la tragédie de Dreyfus, fabuleusement documentée et portée par un Dujardin hors norme, est un véritable enseignement d’histoire ». Une fois encore, le génie éventuel de Polanski, fut-il validé par les plus grands esprits français et « excusés » par les pires souffrances encourues par le petit Roman, ne justifie pas la lâcheté des faux-culs (dixit Guillaume Meurice sur France Inter, à la fin de sa chronique) qui veulent dans un studieux silence cinématographique passer presque outre les dénonciations des victimes.

Respecter la personnalité de Roman Polanski, de l’homme et de l’artiste, c’est peut-être aussi lui dire personnellement que le métier d’homme, c’est d’accepter sa propre responsabilité dès l’instant où celle-ci surgit dans la vie d’un être humain devenu artiste. Et qu’il est éminemment éthique de refuser, à tout le moins du vivant du cinéaste, de voir Dreyfus, avant que l’homme, encore vivant, ne reconnaisse ce qu’il a fait. Je n’ai pas connaissance que Roman Polanski se soit engagé sur ce chemin-là. Au contraire, il a montré, à l’aune de ce que je sais, une capacité phénoménale à incarner le déni.

Un artiste m’interpelle et me dit : « Et Gide ? Et Jules Vernes ? Et Flaubert ? Et Céline ? Et même Camus, écrivant sur la fidélité et jouissant de ses infidélités conjugales publiques, alors que sa femme Francine en souffrait terriblement ? Et tous les autres ? » La réponse serait-elle dans la rédemption causée par la mort ?

La réponse n’est en tous les cas pas dans un mode de défense consistant à dire qu’il est exagéré d’assimiler les spectateurs (ou les acteurs) du Dreyfus de Polanski à des pédophiles. Personne n’a jamais soutenu, même si certains proches ou défenseurs du metteur en scène ne craignent pas de soutenir le caractère animalier de chacun pour tenter de comprendre l’origine de l’innommable chez l’homme (entendre encore la chronique de Meurice sur France Inter), que tous ceux qui se sont déplacés pour admirer le Dreyfus de Polanski sont de dangereux pédophiles ou d’affreux délinquants sexuels. Alors que Julien Wicky se rassure : il ne sera pas poursuivi par un procureur pour avoir acheté un billet de cinéma et avoir reçu un enseignement d’histoire. Qu’il accepte pourtant que les écoliers de la vie que nous sommes tous choisissent librement leurs professeurs émérites et ne s’offusquent pas que Valentine Monnier puisse s’indigner que Polanski choisisse Dreyfus comme paradigme de l’injustice et l’interprète comme un excès insupportable de rédemption subjective, ce qui a provoqué son courroux, verbalisé plus de quarante ans après les faits.

Je dois aussi avouer qu’il est plus difficile à un cinéphile averti connaissant l’oeuvre de Polanski de résister à la tentation du Dreyfus de ce réalisateur que pour l’amateur occasionnel des salles de cinéma n’ayant pas vu un seul de ses films, même pas l’incomparable, dit-on, Rosemary’s Baby.

Il faut aussi avouer que les jugements, plus ou moins funestes ou généreux, exprimés à l’égard de Roman Polanski, sont incommensurablement guidés par nos vies personnelles, par nos rencontres, par nos valeurs, par les signifiants qui nous ont accompagnés sur nos routes diverses. Et les petits cailloux que j’ai ramassés jusqu’à aujourd’hui m’empêchent de considérer avec bienveillance le choix de Roman Polanski d’avoir osé mettre en scène la destinée de Dreyfus, paradigme de l’injustice, même si d’aucuns diront justement que le destin sans pareil de Roman Polanski puisse être la clef d’une réponse différente à cette même question cornélienne.

L’image et le monde du spectacle ayant envahi la cité, comme l’a anticipé le situationniste Guy Debord, la dissociation revendiquée par les gens du théâtre et du cinéma entre l’homme et l’artiste relève à mon sens de l’impossible. Tout au plus dirais-je dans une hypothèse imaginaire qu’il n’est pas exclu que l’oeuvre cinématographique de Roman Polanski soit cet acte de contrition en forme de balancier par lequel l’artiste veut épargner l’homme. L’artiste comprendra alors que les amis de Valentine Monnier puissent juger cette tentative de reconstruction symbolique comme insupportable, illégitime et délétère à leurs yeux.

Céline, lui, dans sa tombe, nous sourit.

Bonjour à Valentine.

 

Référence :I

L'ARTICLE DE JULIEN WICKY

Je veux bien qu'on m'accuse d'avoir aimé "J'accuse"

II

LA CHRONIQUE DE GUILLAUME MEURICE

https://youtu.be/gb_YwELdeyI

 

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