La Catalogne sur la route de la Suisse

A ce moment précis de la petite histoire sportive suisse où Stanislas Wawrinka a maté Rafael Nadal, où l’Espagne a été peut-être surprise de constater qu’un Romand a succédé à un Suisse alémanique au sommet du tennis mondial, à ce moment où, simultanément, la diplomatie helvétique est si fortement impliquée dans des initiatives de médiations internationales (Montreux, Genève, Iran, Syrie …), une question doit être clairement énoncée : la Suisse ne peut-elle pas faire lien entre la Catalogne de Mas et l’Espagne de Rajoy ?

Les sceptiques, les timorés et les indifférents diront que le principe de la neutralité et l’exigence du respect de la souveraineté de l’Espagne s’opposeraient à toute incursion dans ce champ hautement dangereux de la diplomatie.

Tentons néanmoins de contourner l’obstacle et de savoir à partir des fondamentaux de notre pays si la Suisse peut être source d’inspiration pour ces Européens convaincus (ne le sont-ils pas tous deux ?) que sont les Catalans et les Espagnols. Et ce serait un curieux paradoxe que la culture politique suisse si anti-européenne puisse être source d’ouverture à une autre liberté pour ces deux pays non identiques.

L’Espagne, par la voix de Mariano Rajoy, immédiatement s’insurgerait : comme donc vous, Suissses, oseriez-vous vous mêler des affaires internes d’une nation qui n’est pas la vôtre ? Vous, Suisses, si attachés au respect de votre Constitution, oseriez-vous approuver cette Catalogne qui transgresse la loi fondamentale espagnole ?

Mais c’est précisément sur ce terrain constitutionnel à la fois si mouvant et si ancré dans l’histoire d’un pays que nous pourrions tenter de privilégier des sentiers d’ouverture. Ainsi, pour nous Suisses, bien plus que pour tous les autres pays européens, il est tout simplement inimaginable qu’un pays, une région, une corporation publique, puissent ne pas voter sur un sujet essentiel à la vie du groupe dès l’instant où 80 % de son effectif approuve la tenue du vote. On comprend bien ainsi que cet argument est catalan et ne peut être accepté par Madrid. Mais dans le même temps Rajoy lui-même fonde sa légitimité sur le vote des citoyens. Sans l’approbation des gens qui le composent il ne peut y avoir possibilité de gouverner en Europe. Rajoy contre tout bon sens peut bien s’éreinter à invoquer la constitution franquiste, il ne peut dans le même mouvement que constater le démantèlement de son autorité par cette partie du peuple qui veut simplement voter.

La simplicité de l’argument est sa force. Et la force de la Confédération helvétique est largement inscrite dans le droit de vote. Lorsqu’aucun consensus, vrai ou faux, n’est envisageable, les institutions suisses ont prévu le vote comme source de résolution des conflits. Par l’initiative, par le référendum, par la pétition, à travers parfois les associations, les syndicats et les autres groupements fondant la vie de la cité.

Le seul décret de la voix de Mariano Rajoy, la seule volonté de Artur Mas, le seul diktat de la royauté ibérique, le seul désir de l’ANC, ne sont rien sans la volonté des citoyens, du peuple espagnol, du peuple catalan, de tous ceux qui forment l’Espagne et la Catalogne d’aujourd’hui. D’aujourd’hui, pas de hier. De maintenant, pas du temps du franquisme totalitaire. Seuls les citoyens d’un pays, leur élan, leur désir, sont à même de faire comprendre à leurs dirigeants, à leurs élus, à leurs représentants, à leurs frères de sang et de vie, ce que le désir d’un peuple peut être. Et c’est alors seulement, à travers le vote, à travers le symbole du vote populaire, à travers la voix de ces citoyens individuels réunis dans un acte collectif que peut se dégager la résolution d’un conflit interne.

Sans ce vote, sans cette volonté collective de dire ce que sera demain, sans ce désir ferme et avoué de suivre ce chemin, cette voie, cette route, les représentants fictifs de l’autorité n’ont tout simplement plus aucune légitimité.

Et Mariano Rajoy, presque pathétique dans ses accents souverainistes et franquistes, autoritaires et arbitraires, ne tente la voie du refus de tout vote que pour s’acharner au maintien d’une autorité qu’il sait depuis longtemps ne plus lui appartenir.

L’insolence joyeuse catalane, le défi marqué du sceau de la parole ironique catalane, la dignité du sarcasme même le plus sévère, l’assurance de ces gens que rien ne pourra contredire la parole des citoyens telle qu’elle s’exprimera le 9 novembre 2014, ne pourront être compris par l’Espagne désespérée ou ulcérée qu’à travers une médiation internationale.

Rafael Nadal, en marquant son accolade à Stanislas Wawrinka, n’a jamais tenté d’expliquer sa défaite par cette blessure assassine qui ne lui a pas permis d’arracher peut-être un autre titre du Grand Chelem. En vrai numéro 1 mondial, il a félicité son magnifique adversaire et a démontré ce faisant cette grandeur que d’aucuns auraient meurtrie si l’enfant de Majorque avait choisi d’autres paroles. Le Suisse Wawrinka aura apprécié à sa juste mesure ces mots vrais venant d’un Espagnol blessé.

Et si Mariano Rajoy, devenant enfin homme d’Etat, osait l’impensable, un geste de gratitude envers la Catalogne, une parole marquant la fin des hostilités verbales et la volonté de résoudre avec le Catalan ce moment si difficile de l’inéluctable séparation. Faire l’accolade à Artur Mas et accepter, même avec cette blessure d’orgueil si profonde, que la Catalogne réussisse son indépendance. Et entrer ainsi sans le savoir dans l’histoire du monde. Ce chemin, la Suisse peut aider l’Espagne à le parcourir.

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