À corps perdu

Un an à manifester semaine après semaine ! À corps et à travers je manifeste. à cor et à cri ils me répriment. Minent mon envie, celles des autres. Nos aspirations. Texte que je publie en mon nom, avec l'assentiment des Gilets jaunes de Villejuif.

Un an à manifester semaine après semaine ! Une prouesse tant par la durée que par le contexte de répression. Et à l'occasion de cet anniversaire, on entendra certainement la fameuse chanson scandant "On est là ! On est là !". L'occasion est alors toute trouvée pour publier ce texte que j'écris par à-coups depuis voilà maintenant plusieurs mois. Réflexions rythmiques et entremêlées sur la répression et son expérience, sur la corporalité, et sur ce que signifie manifester aujourd'hui. Sur pourquoi, je manifeste, et pourquoi tant d'autres peut-être, manifestent encore et encore, un an après.

Texte que je publie en mon nom, avec l'assentiment des Gilets jaunes de Villejuif.

 

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A corps perdu

 

A corps et à travers je manifeste. A cor et à cri ils me répriment. Minent mon envie, celles des autres.

Nos aspirations.

Voulant marquer les corps, faire des exemples pour qu’un grand nombre perdent courage, ce sont leurs armes qui nous corrigent et nous blessent. Et me blessent. Et te blessent… Pas de balles réelles, mais suffisamment pénétrantes pour que dans nos esprits elles y restent et nous meurtrissent. Pour que chaque fois qu’une victime témoigne, une masse d’autres potentielles se taisent et s’isolent. Craignant d’être les prochaines. S’inquiétant pour qui manifestera.

Culpabilisant.

Et réalisant maintenant, la répétition d’une tragédie déjà éprouvée là où se détournait le regard : la police, et à travers elle l’État, ont le pouvoir de détruire les corps. De les violer et d’en modeler les expressions. D’en contrôler les passions dans tout espace hors du quotidien, jugé en dehors de la cité. Afin de leur insuffler stigmate et rage. Afin de les mater, de les dominer. De les renvoyer à leur invisibilité. L’image de corps soumis, disponibles, identifiables mais qui ne sauraient pourtant ni s’affirmer ni se montrer.

Tel est mon corps. Et tel est ton corps...

Le corps policier lui en revanche, est sacré. On ne saurait y toucher : il est frappé de l’interdit, il représente l’interdit. Il agence l’interdiction. Celle de la présence et de la mobilité des corps dans l’espace public. Celle de leur existence politique. Disposant pour cela d’un corps inviolable, solidaire, dépositaire du monopole de la violence légitime, incarnant la loi, représentant l’État, et ayant à ce titre le privilège de l’impunité. Ce qui lui permet dès lors sous réserve d’exercer ses prérogatives, de pouvoir s’adonner à ses passions, et d’empiéter sur les corps profanes.

Les corps de « ceux qui ne sont rien ».

Ceux-là même dont ils ne sauraient voir les couleurs. Les attributs, les orientations, les marques et les affres de la vie. Car c’est de vie dont il s’agit, pulsant sous notre peau. Nous voulons vivre, exister. Non pas survivre. Non pas demeurer. Vivre.

A cela, je manifeste corps contre corps. A corps perdu. Car pendant l’espace d’un instant, je sais que je ne m’appartiens plus tout à fait. Je peux être détruit, voir ma vie détruite. Mon corps fouillé, souillé, passé à tabac, détenu, gazé et humilié. Je peux me retrouver avec un handicap. Être marqué à vie pour avoir osé occuper l’espace public, pour avoir osé revendiquer mon existence. Plus encore, je peux devenir autre. Devenir étranger à moi-même, à mon propre corps.

Être littéralement, dépossédé.

Une vie sans vie, celle d’un autre que je ne reconnaîtrais plus, mais avec laquelle je devrais pourtant composer jusqu’à la fin de mes jours. Prolongeant l’incertitude temporaire de mon corps à un état de liminarité : une mort intime qui ne dit pas son nom, loin des regards et de la publicité, dans l’ombre-portée de la cité.

A travers, en travers et de travers, je manifeste donc. Pour toi, pour moi, pour Nous. Et si la répression nous guette, alors je n’aurai de cesse que d’y retourner plus encore. Pour exister en tant que personne humaine, pour exister en tant que sujet politique. Pour défendre ne serait-ce que cette liberté. Parce que nous sommes tous des habitants de ce pays. Parce que nous en formons l’étoffe. Parce que le corps du roi est nu.

 

Tel sont en définitif, nos propres corps.

 

Stéphane Roussel, Gilet jaune de Villejuif

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