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Billet de blog 11 janvier 2026

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Prison avec sursis pour le retraité lanceur d'oeuf de Bardella (et Zemmour)

Jean-Paul Manayobe, 74 ans devra aussi verser 500 € pour "atteinte à l'image" du président du Rassemblement National. Le procureur de la République avait réclamé de la prison ferme et un "obligation de soins" pour ce (multi)récidiviste du Tarn-et-Garonne

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Illustration 1
© Stéphane THEPOT

Jean-Paul Manayobe est de retour devant le tribunal de Montauban. Droit dans son jeans un peu usé, cet agriculteur retraité est poursuivi pour avoir écrasé un œuf sur la tête de Jordan Bardella en novembre dernier à Moissac. En état « de récidive légale ». L'homme de 74 ans avait déjà fait subir le même sort à Eric Zemmour lors de la campagne présidentielle de 2022. Il avait alors écopé de 500 € d'amende avec sursis. Cette fois, l'affaire serait plus grave. Le jeune président du Rassemblement National est aussi député européen, alors que l'ancien journaliste du Figaro reconverti en bateleur politique d'extrême-droite n'a décroché aucun mandat dans les urnes. Le Parquet de Montauban a retenu la notion d'un « acte de violence sur personne dépositaire de l'autorité publique ». L'avocate de l'agriculteur proteste : un parlementaire n'est pas un fonctionnaire ni un chef d'état ou même un maire, plaide Me Rachel Lheureux. Elle ajoute que venir dédicacer son livre dans le Tarn-et-Garonne ne correspond pas à l'idée que l'on peut se faire d'une mission « de service public ». Bref, bombarder Bardella avec un œuf ne serait pas un délit, son client ne mériterait qu'une simple contravention.

Le défenseur du jeune poulain de Marine Le Pen ne partage bien entendu pas cette lecture de la jurisprudence. Me Charles de Luynes se moque de ces « pirouettes procédurales ». Il réclame une sanction exemplaire pour que « la violence ne s'introduise pas dans le débat politique ». Le procureur de la République est sur la même ligne que le défenseur de Jordan Bardella. Bruno Sauvage estime que les circonstances sont d'autant plus aggravantes que l'auteur est un dangereux récidiviste et que les faits ont été mûrement prémédités. Le septuagénaire apparaît comme un indécrottable « antifasciste » des campagnes. Lors de ses 48 heures de garde à vue, le retraité a raconté avoir acheté le livre du président du Rassemblement National la veille de sa séance de dédicace. Il a même pris la précaution de se munir de deux œufs, au cas où l'un se casserait trop tôt. Il avait aussi glissé des confettis dans une autre poche. Incorrigible, le septuagénaire avait également lancé des œufs au passage d'un bus du Rassemblement National à Castelsarrasin. Mais aucune poursuite n'avait alors pu être engagée déplore le procureur, ancien gendarme reconverti dans la magistrature.

Lanceur d'oeufs, ou lanceur d'alerte ?

La jeune magistrate qui préside l'audience cherche à comprendre les motivations de Jean-Paul Manayobe. Sylvie Saliba lit les différentes déclarations à la presse de l'agriculteur retraité, qui assure n'appartenir à aucun parti et détester autant le parti de Marine Le Pen que celui de Jean-Luc Mélenchon. L'agriculteur retraité est venu à la barre avec toute une documentation personnelle pour tenter d'expliquer son geste. Il assure à nouveau qu'il ne visait pas personnellement Jordan Bardella, mais son parti et ses idées. « C'est quasiment un acte politique », demande la juge ? « Oui bien sur, le Front National n'aurait jamais dû être homologué », répond le mis en cause. « Est-ce que vous le referez à nouveau si Jean-Luc Mélenchon vient en Tarn-et-Garonne » ? «  Non, c'est fini, j'arrête » promet Jean-Paul Manayobe. Poussé dans ses retranchements, l'agriculteur retraité reconnaît « un minimum de violence pour avertir ». A ses yeux, il faut « «alerter les citoyens. Une fois qu’ils seront au pouvoir, il sera trop tard».

« Vous devez avoir une réponse ferme », tonne l'avocat de Jordan Bardella en direction de la magistrate et ses deux assésseuses, redoutant qu'une peine trop clémente « ouvre la voie à d'autres ». Il rappelle que l'homme qui avait gifflé Emmanuel Macron avait écopé de 18 mois de prison, dont 4 fermes. « Jordan Bardella n'est pas n'importe qui » ajoute Me de Luynes, en réponse à l'accusé qui considère, mordicus, que le député européen est « un citoyen comme un autre ». L'avocat réclame 1.500 € pour « une atteinte grave à son image », soulignant les quolibets médiatiques qui se sont abattus sur son client, plusieurs jours durant. Il n'oublie pas de réclamer enfin 1.000 € pour les frais de justice. Le procureur aura la main encore plus lourde. Bruno Sauvage souligne que le Code Pénal prévoit jusqu'à 6 ans de prison. Il en profite pour faire la leçon au septuagénaire, qui a confessé « une bêtise ». «  Non ce n'est pas la bêtise d'un gamin de 6 ans en cour de récréation. Vous avez 74 ans et aucun sagesse », lance le magistrat qui ne croit pas un instant aux remords et à la repentance esquissés du bout des lèvres par le retraité. Il réclame finalement 4 mois de prison ferme et 4 mois avec sursis probatoire. Mais pas de mandat de dépôt, et la possibilité de purger sa peine sous bracelet électronique pour permettre à l'ancien paysan de s'occuper de son fils de 17 ans, lourdement handicapé. Les réquisitions se doublent d'un stage de citoyenneté et d'une « obligation de soins ».

Quant Chantal Lheureux se lève, l'avocate sait que son client sera condamné. Elle ne plaide pas vraiment en défense, mais livre un réquisitoire contre le Rassemblement National et l'extrême droite, accusés d'attiser la haine et la violence. Elle assure avoir reçu « un raz de marée » de courriers de soutiens pour son client dans les jours qui ont suivi son geste. « Je vous jure que je recommencerai pas », répète une dernière fois Jean-Paul Manayobe en s'avançant devant les juges.

Déclaré coupable, il est condamné après un rapide délibéré de moins de 15 minutes à 6 mois de prison avec sursis simple et 700 € d'amende. L'amende avec sursis de la première condamnation est également levée. L'agriculteur retraité, qui touche une retraite de près de 1.000 euros mensuels, devra aussi verser 500 € à Jordan Bardella pour « atteinte à son image » ; et 600€ pour payer l'avocat de la partie civile. Satisfaite, Me Lheureux et son client indiquent qu'ils ne feront pas appel.

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