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Billet de blog 26 décembre 2025

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Pourquoi le pari d'un « cordon sanitaire vaccinal » passe mal en Occitanie

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Illustration 1
Un "mur des cons" érigé par des éleveurs en colère avec des bottes de paille dans l'Aude © Stéphane THEPOT

Ils sont sortis furieux de la préfecture de région. Les représentants des syndicats agricoles, toutes étiquettes confondues, ne décolèrent pas contre Annie Genevard. « J'ai fait trois heures de route et deux heures de réunion pour rien » tempête le gersois Lionel Candelon. Le leader de la Coordination Rurale en Occitanie, qui a remporté la présidence de la chambre d'agriculture de son département en attisant la colère contre les abattages massifs de canards lors des flambées de grippe aviaire, incarne la tendance dure du syndicat qui a renversé une direction accusée de « s'institutionnaliser » lors du congrès national qui s'est tenu dans son fief le mois dernier. La ministre de l'Agriculture est pourtant venue lundi 15 décembre à Toulouse défendre un élargissement de la couverture vaccinale qui a fait ses preuves, pour les éleveurs de palmipèdes comme en santé humaine. Mais pour les éleveurs de bovins de toute la région, ce sont les images des violents affrontements avec les forces de l'ordre autour d'une ferme touchée par la dermatose nodulaire contagieuse en Ariège la semaine dernière qui dominent.

Présent sur place aux cotés des militants les plus virulents de la Coordination Rurale et de la Confédération Paysanne, Jérôme Bayle n'en revient toujours pas de s'être retrouvé face aux Centaures de la Gendarmerie Nationale comme un vulgaire zadiste. « Elle nous a envoyé les blindés, c'est la guerre », s'empourpre la figure de proue de la contestation agricole de l'hiver 2024. L'éleveur du Volvestre, qui porte la casquette avec la visière à l'envers comme les jeunes des banlieues, a réagit en reconstituant son barrage fétiche sur l'échangeur de l'A64 à Carbonne (Haute-Garonne). Les plus remontés de ses troupes envisageaient dans la soirée de converger vers Toulouse en tracteurs pour « bloquer Annie Genevard ». Lundi 22 décembre, le leader de Ultras A64 avait de nouveau rendez-vous avec le préfet de région en fin d'après-midi. Il avait négocié avec le représentant de l'Etat l'occupation, pacifique, de l'autoroute entre Toulouse et Bayonne.

L'intransigeance contestée de Genevard

La ministre de l'Agriculture estime pourtant, dans un communiqué, avoir « ouvert le dialogue » lors de sa visite dans la capitale de l'Occitanie lundi 15 décembre. Au terme de plusieurs heures d'entretiens tendus avec les représentants de la profession et les élus locaux, elle a annoncé l'extension de la vaccination obligatoire des bovins à deux nouveaux départements (Tarn, Hérault) « dans un délai le plus court possible ». Le président (PS) du département du Tarn, qui s'alarmait que son territoire ne figurait pas initialement dans le périmètre retenu pour vacciner « jusqu'à un million de bovins supplémentaires » selon les services du ministère, sera rassuré.

L'élargissement de la couverture vaccinale aux marches du Massif Central était devenu automatique avec la révélation d'un nouveau foyer dans le village de Pomas (Aude), déclenchant la définition d'une nouvelle zone réglementée dans un rayon de 50 kilomètres. La dizaine de bovins de la ferme a été euthanasié dès dimanche. Les éleveurs, un couple âgé, ne s'y sont pas opposés. Les jeunes du lycée agricole voisin de Carcassonne ont toutefois réagit en manifestant sur le rond point devant leur établissement. La contestation et l'incompréhension gagne la jeune génération. Les élèves du lycée agricole de Pamiers (Ariège), endeuillé l'an dernier par le décès d'une camarade et sa mère sur un barrage routier, sont eux aussi sortis de cours la semaine dernière en réaction au siège de la ferme des Bordes-sur-Arize.

Arnaud Rousseau sent le vent tourner. Le président de la FNSEA, qui avait déjà participé incognito aux obsèques d'Alexandra et Camille Foissac, était à nouveau présent en toute discrétion dans la région. En marge des entretiens à la préfecture, il a retrouvé une poignée d'agriculteurs de son syndicat lors d'une réunion cantonale à Montgiscard, à une vingtaine de kilomètres au sud de la capitale régionale. Le président du syndicat majoritaire a pu mesurer à quel point ses propres troupes sont troublées par la gestion de crise d'Annie Genevard. « La FNSEA ne suit pas la ligne du gouvernement mais la ligne scientifique », assure Arnaud Rousseau. Ses propos sont rapportés par La Dépêche du Midi, seul média mis dans la confidence de cette visite surprise. «  Je suis choquée par le refus du gouvernement d'engager tout échange », avait de son coté déploré Carole Delga dans Le Point. La présidente (PS) de la région Occitanie a profité de ce grand entretien pour remettre en cause l'attitude intransigeante du ministère de l'agriculture concernant l'abattage systématique des troupeaux.

Elle a reçu l'appui inattendu de Pascal Coste, président (LR) du conseil départemental de Corrèze. Ce soutien de Xavier Bertrand au sein du parti de Bruno Retailleau suggère à la ministre de laisser les éleveurs qui le souhaitent expérimenter un abattage sélectif des seuls animaux dont la contamination est avérée, avec suivi par test PCR pour les autres. Ancien éleveur, Pascal Coste ajoute sur sa page Facebook qu'il ne faut plus tuer les animaux à la ferme, mais uniquement dans les abattoirs. L'élu corrézien a signé dans la foulée un courrier en commun avec le président (PS) de la région Nouvelle Aquitaine, adressé à Sébastien Lecornu. Les deux responsables politiques demandent au Premier ministre d'engager "sans délai un travail approfondi visant à faire évoluer la stratégie sanitaire nationale".  On apprendra, plus tard, que Sébastien Lecornu  a pris un Falcon dans la semaine pour rencontrer à Pamiers les deux frères qui ont perdu leur troupeau. Ce déplacement express, qui s'est tenu loin de la presse et des caméras, a été orchestré par Laurent Panifous, député (ex-PS) de l'Ariège devenu ministre des relations avec le Parlement du gouvernement Lecornu.

Une « cellule de dialogue scientifique » à Toulouse

La ministre de l'Agriculture a fini par lâcher un peu de lest. Dans la nuit, elle annonce la création d'une « cellule de dialogue scientifique », qui devait se réunir dès le lendemain à Toulouse. Ce comité d'experts est composé à parité par le préfet et Carole Delga. « Les membres scientifiques experts seront désignés au sein de la Société nationale des groupements techniques vétérinaires (SNGTV), de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses), du centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) et de l’Ecole nationale vétérinaire de Toulouse (ENVT” précise le communiqué du ministère.

Premier cas concret à examiner d'urgence : la ferme de Christian Lasserre dans le canton de Cazères (Haute-Garonne). Trois vaches sont mortes sur l'exploitation de cet éleveur, également négociant en bestiaux. L'agriculteur, qui est aussi le fils du maire du village, assurait que les tests pratiqués étaient négatifs à la DNC. Dans un premier temps, la préfecture a refusé de confirmer ou d'infirmer. L'un des échantillons prélevés se serait révélé inexploitable en laboratoire. Fin du suspens dans la semaine : les analyses sont déclarées négatives. On ignore de quoi sont mortes les vaches du village de Benqué, mais la tension est aussitôt redescendue d'un cran. Les opposants ont afflué dès la fin du week-end autour de la ferme, faisant face aux troupes de gendarmerie déployées en masse avec des engins blindés.

Deuxième alerte lundi 22 décembre : un nouveau foyer de DNC est découvert dans le sud du département dans un troupeau de 80 Blondes d'Aquitaine. Ce n'est pas la préfecture, mais la chambre d'agriculture de Haute-Garonne qui se charge de l'annoncer. Pour éviter que la situation tourne à l'affrontement comme la semaine précédente en Ariège, l'éleveur fait savoir qu'il ne souhaitait pas de manifestation sur place. Son cheptel a été “dépeuplé” dès le lendemain, annonce le ministère de l'Agriculture. Il s'agit du 115ème cas national depuis l'apparition de la maladie en France dans Alpes, le 30 juin dernier.

Les experts devaient donc se prononcer sur le “protocole alternatif” élaboré par les services techniques de la chambre d'agriculture de l'Ariège de Philippe Lacube, dissident de la FNSEA. La contre-proposition a été signée par l'ensemble des syndicats agricoles du département et par la chambre d'agriculture de la Haute-Garonne tenue par les Ultras A64 de Jérôme Bayle qui se veulent “apolitique” et asyndicaux”. Elle a également reçu l'assentiment de Lionel Candelon dans le Gers, de la Coordination Rurale comme de la Confédération Paysanne. L'alternative des dissidents est plébiscitée par les élus locaux, majoritairement socialistes, de la région.

Course contre la montre

Reste à vérifier comment ce consensus politique peut techniquement s'appliquer sur le terrain. L'idée d'un vaste “ cordon sanitaire vaccinal” préconisé par Annie Genevard, sur le modèle de la stratégie déployée depuis juin dernier dans les Alpes, fait pratiquement l'unanimité en Occitanie. Le véritable maillon faible du dispositif ne réside pas dans la (fausse) opposition entre l'abattage et la vaccination, mais dans la surveillance du transport des animaux. La ministre elle-même reconnait que la transmission de la maladie, sur des distances incompatibles avec les capacités de vol des insectes piqueurs qui servent de vecteurs au virus, est vraisemblablement à l'origine de la multiplication des foyers. “Il y a des irresponsables qui ne jouent pas le jeu”, a dénoncé la ministre quand la maladie a touché le Doubs, son département d'élection.

Une véritable course contre la montre est engagée pour vacciner massivement les bovins dans tout le sud ouest. “Un défi logistique”, reconnait Annie Genevard. Le gouvernement a fait appel à l'armée pour le relever. Le défi est surtout d'atteindre rapidement une masse critique pour tenter d'endiguer la maladie, avant son éradication qui demeure l'objectif affiché. En Corse, où les éleveurs avaient obtenu une dérogation pour lancer une campagne de vaccination préventive dès cet été, le taux de vaccination ne serait que de 50% du cheptel, contre 90% dans les zones réglementées des Alpes. La présence de vaches “sauvages” sur l'île complique l'équation. Il existe d'autres petites populations de vaches “férales” en Catalogne et au Pays basque, aux deux extrémités de la chaîne des Pyrénées que le ministère tente de circonscrire sur le modèle alpin.

Au-delà de la DNC, la question de la signature du traité européen avec les pays du Mercosur continue d'entretenir la colère des éleveurs, qui redoutent une invasion du marché par la viande du Brésil ou d'Argentine. Surtout si une vaccination généralisée à l'ensemble de la France devait entrainer une suspension des exportations d'animaux vivants vers l'Italie ou l'Espagne, principaux débouchés des élevages de veaux et “broutards” maigres du Sud Ouest. “La DNC est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase”, reconnait le patron de la FNSEA devant ses troupes.

synthèse rédigée pour des reportages publiée par Libération et Le Point et actualisé au fil d'une semaine aussi "folle" que les vaches du même nom dans les années 90.

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