Le Goncourt 2019 à Jean-Paul Dubois

Jean-Paul Dubois écrit vite, car la mort rôde et il faut se dépêcher de vivre. Pas de temps, donc, pour la mystification littéraire. Et encore moins pour l'art. L'auteur, qui vient de remporter le 117e prix Goncourt, nous avait accordé un entretien, en 1993, pour le quotidien «Le Jour».

Jean Paul Dubois : J'avais dix ans lorsqu'on m'a annoncé que mon père n'avait plus que quelques semaines à vivre. Pendant des années, je me suis relevé la nuit pour venir voir et entendre s'il respirait encore. Je vivais avec cette idée là, mais aussi avec celle de la maladie. C'était une menace permanente. Votre père pouvait mourir d'une minute à l'autre. Et vous pouviez être le bras de cette mort, si vous lui provoquiez une contrariété trop forte. C'est sournois. Difficilement explicable. En tout cas, voilà le souvenir que j'ai de mon enfance !

Votre besoin d'écrire vient de là?

Peut-être d'une part d'angoisse à ce niveau-là... Mais, pour être franc, je n'ai pas besoin d'écrire. Pour moi, c'est un travail, un métier, et une manière de vivre. Pas une œuvre en soi. Je ne suis ni fasciné par la littérature, ni par les écrivains, mais par la vie.

Il semble aussi que vous soyez fasciné par la mort et que vous avez besoin d'en rire?

Oui, cela vient du culte que j'ai pour l'humour juif, pour cette culture qui fait que ce n'est pas parce que vous pensez toutes les minutes à la mort que cela doit vous empêcher de rire. Tous mes livres ont cette obsession de la mort. Je suis d'abord hanté par ma propre disparition, puis par celle des gens que j'aime et que j'essaie de conjurer... Ce sont peut-être des réflexes d'enfance, mais il me semble que plus j'en parle et moins cela a de chance d'arriver. C'est comme la foudre. Vous vous dites qu'elle ne peut pas tomber deux fois au même endroit. L'autre obsession, c'est le temps. La durée! Avoir constamment cette idée que tout va s'achever dans un temps très court. Quand on commence un livre, il faut le terminer, et les plaisirs, quels qu'ils soient, doivent être pris dans l'instant. Il ne faut pas calculer ; tant pis pour les erreurs. Il faut essayer d'être le plus possible prêt çà mourir. Avoir fait le maximum de choses, même si ce n'est pas parfait. Les finitions, on verra plus tard...

Vos personnages n'arrivent pas à vivre...

Je n'arrive pas à vivre non plus, mais j'essaye. A cet égard, mon titre le plus chargé de sens est "Tous les matins je me lève". Je peux en parler d'autant librement que c'est ma femme qui l'a trouvé... Pour moi, toute la vie est contenue là-dedans. C'est grotesque, anodin, quotidien, mais il faut le faire. Il faut se lever chaque matin.

Vous vous levez chaque matin pour écrire?

Je me lève chaque matin pour essayer de bien vivre. Et dans cette part-là, j'écris le nombre de pages qu'il faut pour m'assurer de la vie. Si je pouvais demain vivre sans rien faire, il est possible que je n'écrirais plus. Je sais que normalement, il ne faut pas dire ça, mais pour moi tout ce qui touche à la littérature participe à une grande mystification et à un mensonge. Quand un type vous dit : "Mon livre, je l'ai porté. J'ai souffert.", cela ne veut rien dire pour moi. On raconte des tas de choses inexactes sur la littérature. On fabrique des gens, des personnalités. C'est peut-être quelque chose d'essentiel pour certaines personnes - peut-être même une forme de psychanalyse -, mais la littérature en soi, je n'arrive pas à savoir ce que c'est. Tout ce que je raconte est vrai. Parce que je l'ai vécu ou que cela m'a approché de si près. Je n'ai pas besoin de l'inventer.

Est-il vrai que vous écrivez tous vos livres en un mois?

Toujours! C'est une règle que je me suis fixée. Chacun de mes dix livres a été écrit en trente jours. Pendant ces moments-là je m'enferme comme un sauvage et travaille dix heures par jour. Si j'avais trois ou six mois devant moi, je ne le ferais pas. Je suis trop paresseux. Je suis totalement sincère quand j'écris mes livres. Je raconte un truc vrai, qui me touche. Je pense que c'est "au poil", jusqu'au jour où je l'ai terminé. Mais quand je reçois les épreuves, je me dis : "Merde! Ce n'est pas bien". Et quand le livre parait, c'est à dire maintenant, j'ai honte. C'est chaque fois pareil...

De quoi avez-vous honte?

C'est à la fois un mélange d'impudeur et de maladresse. Je suis influencé par des écrivains que je trouve sans faille. Je voudrais parfois m'en approcher, mais je n'y arrive pas. Bien sûr, il arrive qu'on me fasse des compliments. Je ne suis pas contre. Ca me touche même, quand je sais qu'ils sont sincères, mais cela ne m'enlève pas l'idée que j'ai de moi-même.

Comment jugez-vous cet engouement autour de vous?

Comme chaque année, en me disant que j'ai de la chance d'être journaliste, et que la moitié des papiers sont faits par gentillesse. Je ne dis pas par copinage, parce que je n'ai pas de copains intimes dans ce métier. J'ai toujours eu des articles, pour tous mes livres, mais ce n'est pas cela qui les fait vendre de manière extraordinaire. "Maria est morte" est un roman qui a eu une critique formidable, qui n'est pas loin d'être une histoire vraie pour moi, et qui a pourtant été la plus désastreuse de toutes mes ventes. Le doute que j'ai sur moi-même est alimenté par ça : un livre n'existe que quand il est lu.

La qualité d'un livre se mesure au nombre de gens qui l'achètent?

Je ne dis pas qu'un livre qui ne se vend pas est un mauvais livre, mais que vous n'êtes pas écrivain si vous ne vendez pas de livres. Ou bien alors vous travaillez pour faire de l'art. Encore une fois, c'est un travail et un métier. C'est comme un maçon qui ferait des murs formidables, mais qui n'auraient pas de clients.

Pour vous l'art n'existe pas?

C'est comme un sport. Vous pouvez faire un sport de milliard de façons différentes... L'art, vécu comme une abstraction qui vous tombe du ciel, ne m'intéresse pas. Pour moi, c'est forcément liés à la vie. L'artiste dans sa tour d'ivoire m'emmerde! C'est une autre époque. C'est l'aristocratie. Et je déteste l'aristocratie! Je crois aux changements, à l'évolution. Écrire un livre de littérature pour montrer que l'on a un talent fou et pour faire plaisir à vingt-cinq personnes ne m'enthousiasme pas. Le golf, ce n'est pas mon sport! J'aime le rugby... Je vois le monde comme un terrain de jeu. Il faut jouer dans la vie. Pour la rendre la plus intéressante possible. Dès l'instant où vous rentrez dans cette logique de "l'art pur" vous devez tenir un discours cohérent. Et il n'y a plus de jeu.

Propos recueillis par Stéphane Vallet

 

*Cet entretien a été publié pour la première fois, le 25 octobre 1993 dans le quotidien "Le Jour.

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