Hommage à André Laude : la poésie rebelle

La publication (octobre 2008), aux Editions de la Différence, sous l'impulsion d'un collectif et la supervision de Yann Orveillon, de l'œuvre poétique d'André Laude, répare enfin une injustice (ses livres étaient tous épuisés, éparpillés, introuvables). Mort, seul, le 24 juin 1995, dans une chambre du 6, rue de Belleville, à Paris, pendant l'édition annuelle du Marché de la poésie, André Laude avait vécu et inventé mille vies. Et construit une œuvre, quand la plupart se contentent d'une carrière.

6a00d8341c8a9953ef0134883597b9970c-pi"Dés le début, écrit Yann Orveillon dans sa préface, il fit preuve dans son écriture poétique de la fraicheur un peu naïve de la découverte, sauvée de toute mièvrerie par une capacité d'émerveillement totale. Très vite, il comprit qu'il ne ne détenait pas la clé des aubes et dépassa toutes les règles de versification. Il développa le noyau incandescent d'une langue dont l'extraordinaire pouvoir d'émotion ne devait rien à la complaisance ni à l'astuce mais tout au désir de dire une poésie à hauteur d'homme, vécue comme la pulsation du sang, comme lucidité acérée, besoin d'aimer et d'être aimé."

Tout au long de ces 733 pages, qui rassemblent une trentaine de recueils et plaquettes, publiés entre 1954 et 1993, et reproduits dans l'ordre chronologique de leur publication (exceptés ceux pour la jeunesse), la poésie d'André Laude, rebelle et fragmentée, éclate avec insolence. Quelques titres : Occitanie (1972), Le Bleu de la nuit crie au secours (1975), Testament de Ravachol (1975), Un temps à s'ouvrir les veines (1979), Comme une blessure rapprochée du soleil (1979), La Fleur parmi les ruines (1980), Riverains de la douleur (1981), 53 polonaises (1982), Rituels 22 (1989), Feux cris et diamants (1993), etc. "Solitaire, mais solidaire", comme il disait, André Laude était un poète engagé ; du côté de toutes les barricades. Au cœur des cris et du sang et des tumultes de ce monde. "Toute mon expérience poétique, écrivait-il, s'articule autour de cette perspective : la poésie doit changer la vie."

6a00d8341c8a9953ef0134883597ab970c-piAndré Laude, écrivait dans l'urgence. Il cite - pas un hasard! - cette phrase de Jacques Rigaut, en exergue du recueil Un temps à s'ouvrir les veines : "Vous êtes tous des poètes et moi je suis du côté de la mort." Sa poésie sent le souffre. Et les vertiges des petits matins (à défaut des grands soirs). Au rythme de ses déflagrations intimes, le poète invente une langue syncopée, comme ces "clochards célestes" aux cœurs ouverts, qui dynamitent le langage. Poésie de rupture, et de l'inquiétude. Chaque mot est une blessure ouverte.

Stéphane Vallet

André Laude, Œuvre poétique, avant dire de Abdellatif Laâbi, préface de Yann Orveillon, Editions de la Différence, 49 euros.

Photos : André Laude au pot du Fou Parle, en 1980 (en haut à gauche). Couvertures de Œuvre poétique et de Un temps à s'ouvrir les veines. (DR).

 

INTERVIEW

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LA PLUS HAUTE DES SOLITUDES

Juin 1993. A 57 ans, malgré des années de galère, et une cure de désintoxication, André Laude garde le punch du boxeur. Il se déclare "communiste libertaire", ou "anarcho-syndicaliste", et surtout pas poète maudit. Il se définit comme "écrivant", et imagine ses textes devenir du rap. Voleur de feu et de culture, il n'aime pas les professionnels du "no future". "La vraie réalité, c'est l'insurrection de l'individu dans la communauté.", déclare t-il.

André Laude : Les curriculum vitae, j'en ai vraiment par dessus la tête. Comme Blaise Cendrars, je m'en suis inventé... Admettons que je sois né en 1936, d'un père stalinien qui fera partie de cette structure clandestine de l'internationale stalinienne, et qui mourra très vieux, forcément antistalinien, mais surtout antitout ce qu'on veut. Admettons que je sois né d'une mère juive, morte à Auschwitz en 1942, dont la présence est constante dans mes textes. Je n'ose pas dire mes poèmes, parce que je ne sais pas ce que c'est...

Schématiquement, ça consiste à avoir un âge très jeune quand la guerre d'Algérie éclate, et comme je suis un agent de la subversion et de l'ennemi, je me retrouve en prison. Auparavant, j'avais quand même eu le temps de sortir de ma banlieue pourrie, où l'on ne parlait pas encore de rap... On ne parlait pas encore de banlieue ghetto, mais de banlieue quand même. J'avais rencontré quelques poètes, dont certains sont encore vivants, comme mon plus vieil ami, Serge Wellens, qui doit être normalement libraire à La Rochelle. Et je suis arrivé au groupe surréaliste (1952) avec Jean-Louis Bédouin, Robert Benayoun, Joyce Mansour, et le deuxième Cercle André Pieyre de Mandiargue...

En 1952, je suis jeune, et responsable de la Fédération communiste libertaire, qui essaie de fonder un mouvement communiste libertaire, conséquent avec l'époque. Et je m'en enorgueilli de continuer, et plus que jamais en 1993 ; le mot anarchiste étant connoté à un point que ça vaut bien le mot SIDA. Aujourd'hui, si on est anarchiste, on a le SIDA! Je préfère communiste libertaire, ou anarcho-syndicaliste, pour penser à la Guerre d'Espagne écrasée par les fascistes et les démocrates,

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et non pas une guerre de la démocratie contre le fascisme. J'achèverai mes six mois de prison avec des parachutistes, ce qui fait que je n'ai pas un amour grandiose pour les parachutistes, et passerai sur certains détails sanglants que je ne puis évoquer ici...

A partir de là, je veux être écrivain... Après des boulots, comme porter le linge pour des bourgeoises du seizième, ou employé de banque, je deviens l'amant d'un modèle de Picasso et de Foujita. Là commence mon travail, qui sera toujours le même : journaliste! On peut aligner Combat, Les Nouvelles littéraires, Jeune Afrique, Présence Africaine, Le Monde... Alors, l'orgueil, bien sûr; ces quinze ans de présence au Monde. J'espère d'ailleurs y faire ma rentrée, puisque que je me soigne de mon alcoolisme qui vient de trois décades. Je présume pouvoir retrouver quelques positions que j'avais perdu, et pour cause! J'ai toujours aimé opérer avec des pseudonymes. Je reprendrais le grand poète mondial, et pas seulement portugais, Fernando Pessoa, maintenant que la culture occidentale la découvert. Je dirais des hétéronymes. Je suis un grand pourvoyeur et utilisateur d'hétéronymes. Dans Pilote, j'ai été Dupont de l'Alma pendant un certain nombre d'années, avec des camarades qui depuis sont devenus célèbres. Je rappelais ça d'ailleurs, il y a quelques jours à Willem, qui prenait avec moi le métro en deuxième classe, et je me disais, quand même, c'est pas mal... Je prends le métro avec le Monsieur P1030842 qui fais chaque jour un dessin dans ce grand journal bin connu, qui n'est pas bourgeois, quoiqu'en pense Serge July. J'ai participé aussi à l'aventure de la revue Le Fou parle, animée par Jacques Vallet, dont j'ai fait partie du comité de rédaction, avec André Rollin, Roland Topor, et bien d'autres. J'ai collaboré énormément à la presse. J'ai publié quelques livres, quelques récits, mais je ne suis pas un romancier.

A côté, les femmes sont très présentes, encore que je sois curieusement impuissant depuis quelques années, mais ça se soigne, et je me soigne. Les femmes comptent beaucoup plus qu'un livre... Je dois avoir publié une comme vingtaine de recueils, et une cinquantaine de tirages à part, avec des artistes comme Fassianos, ou Corneille. J'en ai oublié quelques uns de Picasso... Il m'a donné mon premier dessin pour la première plaquette. On n'osait pas encore dire un recueil!

Les voyages aussi, furent très importants pour moi. Une cinquantaine, sur les quatre continents. La Beat génération, P1030857puisqu'on est pas encore en mai 68... Je voyage sans charter, avec les gros culs, les routiers... Mais les études, nada! A 14 ans, pas d'études! Pas d'études du tout! J'ai donc voyagé, comme on voyageait, à une époque où les gens de banlieue ne voyageaient pas, sinon pour aller chez belle maman...

S'il fallait choisir, je dirais que je suis écrivant. Je sais que cela a été utilisé, mais j'aime bien ce terme. Si j'étais black, certains de mes textes pourraient, à la limite, devenir du rap. Et on dirait, ce n'est pas de la poésie. En France, la poésie, on va l'écouter rue Rambuteau, à la Maison de la poésie, c'est à dire dans le frigidaire de la poésie, et on aime surtout les cadavres. Et moi, à 57 ans, je suis toujours un passionné... Que se passe t-il dans le rap? Je cherche à savoir. Parfois, je ne comprends pas tous les termes qu'ils utilisent. J'avoue que j'ai mis quelques temps à comprendre ce qu'était une rave. Un peu dur, pour ma génération! Mais, je suis çà l'écoute de tous les sons. Je dis bien, de tous les sons!

Stéphane Vallet : Vous considérez-vous comme un "poète maudit"?

A.L. : Non. Je refuserais d'être dans une anthologie des poètes maudits. Je ne le suis pas. Je suis suffisamment marxiste. J'anime une association qui a sans doute le moins d'adhérents à l'heure actuelle : "En avant Marx!" J'ai une analyse très précise de la société, et j'ai d'ailleurs tenu coupables les poètes qui n'ont pas voulu assumer cette responsabilité d'être des poètes. A ce moment là, je le revendique.Si c'est avec Walter Benjamin que je parle, avec les poètes des années 20, à Berlin, alors là, je suis poète. Pas en France! Quatre-vingt-quinze pour cent des poètes de l'hexagone sont des conservateurs, dans le sens étymologique du terme. Ils sont prêts à baisser culotte devant n'importe quoi, et n'importe qui. Ils ne comprendront jamais qui est le peuple.

Je suis à la fois un enfant du peuple, et un enfant de la culture que j'ai arraché aux maitres du livre. J'ai lu Nietzsche. J'ai lu Schopenhauer quand j'avais 14 ans. Ce n'est pas donné, à priori, à un enfant de banlieue qui n'a pas les moyens de s'inscrire dans les hautes études, au Collège de France, en Sorbonne... J'ai volé la culture des maitres, et je leur retourne dans la gueule. Je n'aime pas les professionnels du "tout est pourri" et du "no future". C'est ce que je reprocherais d'ailleurs à un certain nombre du son et du spectacle, hein!? Lou Reed fait résurgence avec un Velvet Underground, et il me gène beaucoup d'entendre parler Lou Reed aujourd'hui...

S.V. : Lou Reed est un survivant... Et vous même n'avez-vous pas l'impression d'être, également, un survivant?

A.L.: Survivant, oui... A Auschwitz. A Hiroshima. Survivant à l'envie d'en finir. On peut terminer facile... L'envie de quitter ce cirque, pour la énième fois, et puis aussi le goût d'y rester, parce que le beaujolais nouveau va arriver. Survivant, pour emmerder les autres. Mais survivance, comme l'a dit un grand poète espagnol "sans espoir, avec conviction". Je crois en un tas de choses. Je suis un apotre de la contradiction. Je peux sire dans les dix secondes que je hais le genre humain, et bien sûr faire preuve que je tiens un autre langage.

Je reproche à la politique de ne pas être espiègle. Quand Michel Rocard fait son autocritique, très péniblement, dans Libération, il n'a pas encore compris qu'il ne sera jamais espiègle. Il sera toujours un tocard de politicard...

S.V. : Vous n'avez pas également une image à reconquérir?

A.L. : J'ai à reconquérir ce qu'il faut comme attributs extérieurs pour paraitre conséquent, toucher le RMI, gagner la monnaie. Si on est sale - ou ceci, ou cela- il y a toujours des amateurs pour en remettre, pour vous trouver plus sale, et plus malodorant que vous ne l'êtes. Je reconquiers donc uniquement les attributs de la sociabilité minimum, mais intérieurement je n'en change pas moins. Ce monde, je l'exècre. La vraie réalité, c'est l'insurrection de l'individu dans la communauté. En ce sens, je reste fondamentalement lié au jeune homme qui à lu ce livre, L'Unique et sa propriété, de Max Steiner. Je suis solitaire. Je suis singulier, je suis individu. Mais rien ne peut m'arriver si je ne suis pas avec les autres.

S.V.: Pensez-vous que le poète à un "devoir de violence"?

A.L.: Totalement... Entendons-nous, je ne fais pas de la poésie kalachnikov, même si j'écris le mot à l'occasion. La violence est totalement interne à l'écriture. Je parle pour moi, et encore pour tous les doubles qui m'habitent. Plus je vieillis en age, et en durée, moins je me fais à l'idée d'avoir été mis au monde, et pourtant, j'ai la certitude que je suis ce qu'on appelle un enfant de l'amour. Ma mère était très jeune, et des gens qui ont survécu à cela m'ont dit que j'étais un enfant de l'amour. A priori, je pourrais donc être heureux. Mais voilà, la femme qui m'a donné le jour a été celle aussi que l'on a transporté dans les wagons, jusqu'à la fameuse rampe d'Auschwitz (Bikenau), c'est-à-dite que l'amour et la mort ont du être enracinés en moi immédiatement.

Donc, la violence n'est que le troisième terme, si l'on peut-dire. Il ne s'agit pas d'être un sous Aragon de merde au service de L'Humanité ou des Lettres françaises, le dénonciateur de ceux qui ne sont pas dans la famille. Il s'agit d'être violent, en ce sens de briser, y compris en soi-même et aussi chez les autres, les blocages qui empêchent de nous insurger.

S.V.: Vous avez écrit : "Nous sommes toujours seul, l'important est de le savoir." Que peut-on faire de cette solitude?

A.L.: Eh bien, solitaires, solidaires... Sortir d'un tunnel de souffrances, physiques et mentales, j'ai perçu mieux que jamais que nous étions seuls. Je crois qu'il faut vivre avec. Il y a toujours quelqu'un pour vous passer cent balles. Il y a toujours aussi quelqu'un pour foutre le camp en disant : "Coco, excuse-moi. J'ai rendez-vous." Et c'est à ce moment là que vous aviez besoin qu'il vous consacre encore dix minutes.

Propos recueillis par Stéphane Vallet.

Des extraits de cet entretien (en voici une version quasi intégrale) sont déjà parus le 24 juin 1993, à l'occasion du Marché de la poésie, dans le quotidien Le Jour (N°74), soit deux ans, jour pour jour, avant la mort d'André Laude.

Photos : Peinture sur photo de André Laude par S.V. (en haut à gauche). Couverture du Testament de Ravachol. Denis Poupeville, André Laude, et André Rollin, lors d'un comité de rédaction du Fou Parle (1982). Couverture de Riverains de la douleur. Zoom sur la couverture de Comme une blessure rapprochée du soleil. Remerciements à Jacques Vallet.

 

"POÈME"

RITUEL PUMA

"(...) Je vous joint le double d'un "poème" écrit au cœur de la nuit, dans la fièvre, la fatigue (la privation et le traitement rudoient mon organisme), ça peut faire une "plage", une de ces échappées belles (...)"

André Laude. Extrait d'une lettre à Stéphane Vallet, le 13 juin 1993.

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