Jean-Bernard Pouy : le polar est sa couleur

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Auteur d'une centaine de polars, militant de la littérature populaire, dénicheur de talents, créateur du Poulpe, Jean-Bernard Pouy est une figure centrale du roman noir français. A l'occasion des 70 ans de la Série noire, un recueil de cinq de ses romans, dont Nous avons brûlé une sainte (1984) et L'homme à l'oreille croquée (1987), paraît sous la couverture de la célèbre collection (1). Pour fêter l'événement, voici l'interview, retranscrit à nouveau, qu'il m'avait accordé, en juin 1993, pour l'éphémère quotidien Le Jour. On y retrouve un homme, qui revendique son esprit libertaire, et sa passion pour la littérature noire.

Stéphane Vallet : Vous êtes né en 1946, à Paris. Dans quel milieu social ?

Jean-Bernard Pouy : Mon père était à la SNCF. Ma mère à moitié béarnaise et à moitié basque. Ils se sont rencontrés dans le Lot-et-Garonne, à côté d'Agen. Je suis né à Paris parce que mon père venait d'être nommé à la gare d'Austerlitz, à un niveau assez élevé. Il était rentré à 14 ans à la SNCF, et a effectué un parcours interne. Toutes mes sœurs sont nées dans des gares. C'est mon grand désespoir de ne pas être né aussi dans une gare. Je suis un amoureux passionné et psychopathe des trains. Et je ne suis pas rentré à la SNCF... C'était un peu la honte de la famille.

 S.V. : Vos études ?

J.B.P. : Très longues et bordéliques. J'avais 20 ans en 1968. C'est arrivé au moment où je terminais mes études. On se faisait virer de partout. Une très bonne leçon, dans la mesure où l'on a continué à faire des études pendant très longtemps. Mes dernières (histoire de l'art) furent les seules que j'ai mené jusqu'au bout. Cela ne m'a d'ailleurs servi à rien, mais ce n'est pas très grave.

 S.V. : Le militantisme ?

J.B.P. : J'étais plutôt anar. Mon militantisme était plutôt un anti-militantisme par rapport aux autres. D'avoir traversé les bouleversements de mai 68 rend les choses un peu plus compliquées, parce qu'il y a eu l'histoire, et puis l'après de l'histoire. Cela dit, depuis toujours, je suis resté assez fidèle aux libertaires quels qu'ils soient, et plus précisément aux anarcho-syndicalistes.

 S.V. : On sent dans vos livres une nostalgie et une obsession de ça...

J.B.P. : C'est plutôt une obsession qu'une nostalgie, tout simplement parce que j'ai vécu cette période. Juste avant 68 et pendant très longtemps après, c'était une obsession. On ne se regroupait et on ne faisait les choses qu'en fonction des prises de position qui avaient été celles des gens de 68 et de ceux d'après. Les luttes continuaient. Même au niveau littéraire. Tout le monde sait que, dans le polar et le roman noir, il y a énormément d'anciens gauchistes, notamment d'anciens trotskistes. A priori, ce sont des ennemis...bien que l'on se retrouve dans la même « sous-littérature » et qu'on lutte contre les autres littérateurs, bizarrement à la manière des gauchistes. A l'intérieur même de cette « sous-littérature », il y a un peu toutes les tendances. Ça maintient une espèce de pression, de jeu intellectuel, qui fait que, même si l'on n'a pas l'impression de participer à de la grande littérature, on a la joie d'être un groupe un peu hors norme. Et d'être, je ne dirais pas les gauchistes de la littérature, mais les aventuriers.

 S.V. : Vous considérez-vous comme un enfant du néo-polar ?

J.B.P. : Non... Je le suis de fait, grâce à Patrick Mosconi, avec lequel j'ai eu des rapports très forts. Il est celui quand même qui trouvé plus de la moitié des auteurs qui ont fait florilège après. Un type formidable qui a fait un boulot formidable. Cela dit, le réveil pour moi, c'est Manchette. C'est un pataquès de dire ça ! C'est une idée reçue, mais c'est vrai. Tout en étant un admirateur forcené de la littérature américaine, il y avait tout d'un coup avec Manchette une pêche et une adéquation au temps, une adéquation avec la manière dont on parlait et dont on pensait, qui se retrouvaient dans ses livres. C'était, sinon un choc, du moins un passeport formidable. En lisant Manchette, je ne me suis pas tout de suite dit : « Tiens, je vais écrire. » C'est venu longtemps après. Je me suis mis à écrire très tard, il y a à peine dix ans, à 35 ballets, et totalement par hasard. Justement à cause de ma rencontre avec Patrick Mosconi qui avait lu un texte de moi que je ne destinais absolument pas à la publication. Je l'avais fait comme ça, uniquement pour rigoler (2). Il m'a un peu poussé. Pour lui, le « néo polar » était justement cette espèce de pêche, d'urgence, de méchanceté, de trucs rapides, d'écriture ; ce goût quand même aussi du style et de la stylistique, même si les auteurs de polar écrivaient souvent plus de brûlots et des tracts que des livres. Manifestement, mon goût pour l'écriture vient de là. Même si ce que j'écris n'a rien à voir avec le « néo polar ».

 S.V. : Justement, ne trouvez-vous pas que ce terme est un peu la tarte à la crème. Je crois que Manchette en a parlé en rigolant. Ça a été repris. Il y a eu, en 1979, ce fameux « printemps polar ». Une sorte d'exploitation du « phénomène »...

J.B.P. : On s'en fout un peu, dans la mesure où cela n'a jamais été un argument commercial, contrairement aux nouveaux philosophes, par exemple. D'ailleurs, le terme « polar » est apparu juste avant pour faciliter toutes ces appellations entre le roman à énigmes, le roman policier et le roman noir. Le « néo-polar » a été un terme pratique pour ranger des jeunes gens en colère, qui avaient envie de parler de choses extrêmement précises et qui, pour la plupart, se sont vite rangés des voitures quand ils ont été reconnus et qu'il s'agissait de faire de la littérature, comme Fajardie et compagnie.

6a00d8341c8a9953ef01bb082e58fc970d-300wi S.V. : La colère, c'était le dénominateur commun. Personne n'a jamais vraiment défini ce qu'il y avait derrière tout ça. ?

J.B.P. : Oui. C'est une colère qui est directement issue de tout ce qui avait été vécu ailleurs. Je vais dire une bêtise, mais c'est vrai que le roman policier parlait avant à soixante pour cent des policiers, d'abord en bien, puis en mal, et enfin de nouveau en bien, dans le sens où le flic n'était pas perçu comme un flic, mais comme un homme qui faisait ce métier là. On a commencé à déstructurer un peu le métier, à montrer pourquoi ça pouvait être un imbécile, un tueur. Le personnage du policier est un personnage pratique pour ce genre de roman. Pour les gens du « néo-polar », c'était l'ennemi. Effectivement, ils retournaient les récits pour montrer généralement des marginaux essayant de se payer des flics. Mais le substrat restait le même.

Je crois que l'une des victoires du « néo-polar », fut de se rendre compte très vite de l'importance du fait divers. Ce qui a d'ailleurs donné des effets pervers très intéressants qui ont aussi changé l'écriture journalistique. Dans « Libé » ou ailleurs, le fait divers a été traité pendant un certain nombre d'années d'une manière presque romancée. Il y avait aussi un véritable travail d'écriture, qui n'était pas la simple relation des faits, mais – un peu à la manière des nouveaux journalistes américains – l'investissement du journalisme dans ce qu'il racontait, dans son enquête, et dans la pénétration du milieu. Cela dit ce qu'il y a de plus amusant, c'est essayer de projeter et de prévoir. Dans mon dernier bouquin (3), j'ai écrit dans une nouvelle l'histoire d'un mec dont la femme et les enfants sont morts dans un accident d'avion et qui, tout d'un coup, désespéré, au bord de tout, décide de dessouder un ennemi personnel qui serait un leader d'extrême droite. Et aujourd'hui, boum ! Bousquet est tué par un mec qui n'est pas simple mentalement. Je trouve ça fascinant. Cela n'a rien à voir avec ma nouvelle, mais ce qui est marrant c'est de pouvoir projeter des choses qui pourraient être des phénomènes de société. Et la littérature populaire permet de travailler sur la réalité. Le « néo-polar » le faisait. Il décrivait la banlieue à la limite du ghetto. Maintenant, qu'est-ce qu'on voit ? Ça ! Les tours murées et les mecs qui, du troisième étage, tirent sur tout ce qui bouge, c'est dans le « néo polar ». Il a compris qu'il ne fallait pas parler du fait divers, mais inventer des faits divers qui arrivaient.

 S.V. : Bien de ces gens du « néo-polar » font aujourd'hui dans le conformisme. N'êtes-vous pas le dernier des Mohicans ?

J.B.P : Oui. Je n'y attache pas tellement d'importance. Il y a plusieurs problèmes. Le plus grave, c'est qu'il y a une espèce d'ergonomie interne à la littérature qui fait que plus on écrit de bouquins, plus on commence à parler de vous. En plus, il y a des gens qui vous suivent. Les groupies, les festivals... Le polar, c'est un petit milieu, mais c'est quand même vingt-cinq à trente mille acheteurs potentiels. Tout ce petit monde fonctionne très bien. Il y a des articles, surtout dans la presse de province. A force de dire aux gens qu'ils sont des écrivains – se prenant pour des écrivains et vivants de la littérature – ils sont obligés, d'une certaine manière, de faire patte blanche par rapport à ce que représente pour moi le polar. Je ne me considère pas comme un écrivain, mais comme un auteur. Je ne mélange pas les genres. Je ne m'aventurerais pas à faire un livre qui soit dans un rayonnage de littérature générale. Pour moi, écrire n'est pas une fonction, mais un amusement. J'ai d'ailleurs, un peu, le statut du déconneur de la bande, à cause de Nous avons brûlé une sainte, mon premier livre publié à la Série noire, qui n'était pas mon premier bouquin mais vraiment mon premier polar. Comme il était complètement tapé, et qu'il ne marchait pas sur les mêmes rails que les autres, on m'a dit : « On tient un déconneur. On va s'en servir. Charge à lui de déconner à chaque fois. » Ce qui ne m'a pas toujours intéressé, mais qui m'a obligé à faire des bouquins à chaque fois différents, de ne pas utiliser de ficelles. Cela dit, je suis totalement libre et je ne me monte pas la tête. C'est plus un violon d'Ingres qu'autre chose.

 S.V. : Vous n'êtes pas de ceux qui rêvent de passer de la (Série) noire à la (collection) blanche ?

J.B.P. : Non seulement, je n'en rêve pas mais je m'y refuse catégoriquement et éternellement. Je suis un militant de la littérature populaire et du livre de poche. J'aurais vraiment du mal à vendre à cent cinquante balles un texte que j'écris. Ça me ferait vraiment mal aux seins ! Surtout pour ceux qui l'achètent. Je passe quand même ailleurs, dans la mesure où l'on me fait maintenant des offres, des commandes. Je les accepte, si elles émanent de petits éditeurs comme l'Atalante ou pour ce recueil que je viens de publier, chez Canaille. Généralement, c'est gratuit. Il faut leur filer des textes parce qu'ils n'ont pas d'agent pour les payer. Là aussi, c'est un combat. Le polar ne survivra que s'il peut s'éditer. Les places sont chères, et il y a de moins en moins de place pour des jeunes de langue française. Il est urgent et primordial d'aider de petites maisons d'édition qui pourraient trouver de la place si elles marchaient bien.

 S.V. : La relève existe t-elle aujourd'hui ? A part Tonino Benacquista, qui a vraiment explosé avec Les morsures de l'aube, l'année dernière, on ne voit rien venir ou on ne sait pas voir...

J.B.P :Tonino Benacquista, depuis l'âge de 15 ans. J'étais son animateur culturel. C'est un peu moi qui l'ai amené là et qui l'ai formé. Ce n'est pas le premier de la relève, mais le dernier de l'ancien groupe. Alors, on attend. J'ai trouvé trois ou quatre jeunes auteurs, qui vont être bientôt publiés à la Série noire, dont un certain Maurice Dantec, qui fera peut-être figure de relève. Ces jeunes paraissent beaucoup plus impliqués par la vie sociale de notre époque, que ceux qui écrivent aujourd'hui. Ils commencent à parler de la Yougoslavie, de la guerre, et ne sont pas empêtrés dans l'esprit du polar à la Manchette, dans ce qui a suivi le « néo-polar ».

 S.V. : Vous êtes un accoucheur de talents...

J.B.P : C'est même ma passion. J'ai amené à la Série noire PennacSyreigeol, BenacquistaPascale Fonteneau, et dans les prochains, il va y avoir Pavloff, Dantec, et Olivier Thiebault. On a fait ce truc là pour moi : la joie et aussi la fierté que j'ai eues en entrant à la Série noire, j'essaie de le faire vivre à d'autres. Et c'est tant mieux, si des jeunes écrivent des textes meilleurs que les nôtres. Il faut qu'ils puissent compter sur quelqu'un. Il n'y en a pas beaucoup, je le sais. Ce n'est pas pour me gonfler les chevilles, mais je crois que c'est obligatoire. Sinon, les choses n'avancent pas. On bétonne, et puis il n'y aura plus rien.

 S.V. : Le polar est-il vraiment, comme vous le dites souvent, une « sous-littérature » ?

J.B.P. : Oui. C'est une littérature populaire. Je ne mets pas un côté péjoratif là-dessus, mais quand je dis qu'il faut rester à sa place, je m'entends. C'est un très grand mal d'opposer les noirs et les blancs. Mais, en même temps, c'est un bien. Ça les différencie. Entre Tonino Benacquista et Jean-Philippe Toussaint, il y a une différence. Entre Marguerite Duras et moi, également. Il ne faut pas chercher à la gommer. La différence, c'est qu'il y a quelqu'un qui travaille dans la littérature populaire et d'autres dans la littérature.

 S.V. : Ce terme de « sous-littérature » n'est-il pas un peu passe-partout. Ça pourrait être aussi bien du Paul-Loup Sulitzer, après tout...

J.B.P. : Oui, bien sûr. Mais chacun fait son choix. Quand j'étais jeune, je lisais de la littérature populaire, mais je ne lisais pas Guy des Cars, je lisais Chandler. A l'intérieur de la littérature populaire, véhiculé bien sûr par le livre de poche et à bon marché, c'est au lecteur de choisir. Il n'est pas question de dire que la collection Arlequin, c'est bien ou mal. Si de bons auteurs s'occupaient de ce genre de collections, ça serait peut-être plus intéressant que ça ne l'est. Le problème, c'est que face à cette démission, les rayonnages de littérature populaire sont envahis par des merdes.

 Propos recueillis en juin 1993 par Stéphane Vallet

Cet entretien a déjà été publié, sous le titre "Jean-Bernard Pouy, le dernier des Mohicans", in Le Jour (15/06/1993).

6a00d8341c8a9953ef01b8d1117a7e970c-100wi(1) Tout doit disparaître, de Jean-Bernard Pouy, préface de Caryl Férey, postface inédite de l'auteur, Gallimard (Série noire), 2015.

(2) Spinoza encule Hegel, dans Very Nice, Albin Michel (Sanguine), 1983. En collaboration avec Patrick Raynal.

(3) La chasse au papou dans la pampa argentine, Canaille (Coupes sombres), 1993.

Photo du haut : Jean-Bernard Pouy : Train off (D.R.). Photo du milieu : J.B.P. au trente ans Des papous dans la tête (S.V.).

 

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