Lettre à mes ami·es de l’ESS française (Pourquoi il faut sauver le soldat Smart...)

La tempête que Smart, ses sociétaires et son modèle coopératif traversent actuellement en France doit interpeller dans toute l'ESS et au-delà à gauche. Qu'y a-t-il de si subversif dans Smart que l'on cherche à tuer ?

Smart en France est en danger. Elle risque d’être rayée du paysage d’un revers de main bureaucratique.

L’attaque est brutale, violente. Elle vient de loin. Elle est nourrie de vieux fantasmes sur la nature de cette coopérative, trop belge, trop originale et trop puissante aux yeux de certains. Elle est dictée par une haine féroce d’un modèle qui ne laisse pas les salarié·es « à leur place ».

Pôle Emploi a décidé unilatéralement que Smart (via les coopératives SmartFr et La Nouvelle Aventure) n’aurait plus le droit d’être productrice des spectacles et des projets audiovisuels de ses membres sociétaires, au prétexte qu’elle ne serait pas une « vraie » employeuse et qu’elle les empêcherait d’être de « vrais » intermittents. Les arguments sont infondés, ridicules, odieux pour une organisation qui propose justement, grâce à la coopération, de produire les projets artistiques et créatifs de ses sociétaires-intermittents afin qu’ils échappent à l’isolement, à la pression des donneurs d’ordres, au black, aux solutions bricolées, aux prestations vendues en dessous des tarifs et sans couverture des risques. Qu’on le veuille ou non, depuis 10 ans, Smart a permis de protéger financièrement, juridiquement, éthiquement, socialement, les pratiques professionnelles de milliers d’artistes et de technicien·nes. En souhaitant tuer Smart, Pôle Emploi favorise explicitement un système, le GUSO, qu’elle gère, et qui renvoie les travailleurs à une totale aliénation vis-à-vis de leurs donneurs d’ordres.

Les jeux de pouvoirs et les intérêts des uns, la vision étriquée et la volonté de ne pas comprendre des autres, sont en train de sacrifier une des plus originales, une des plus emblématiques expériences coopératives existantes. Précisément parce qu’elle est coopérative.

Cette situation ne peut laisser indifférent aucun militant de l’économie sociale et solidaire, ni aucun professionnel du secteur culturel. On peut ne rien comprendre aux enjeux juridiques de ce dossier – on peut s’interroger sans fin sur de cette coopérative complexe et venue d’ailleurs – mais l’attaque contre Smart, au-delà de sa violence et de sa bêtise, doit concerner toutes celles et ceux qui croient encore au progrès social.

Il faut sauver le soldat Smart. Impérativement. Inconditionnellement. Celles et ceux qui resteront les bras croisés ne pourront pas se plaindre, dans les mois et les années qui viennent, de la marginalité de l’ESS dans l’économie ou de l’invisibilisation des idées de gauche dans le débat public. Celles et ceux qui demeureront indifférentes n’auront pas le droit de se lamenter que l’on confie l’organisation de la « transition écologique » aux grands groupes du CAC40 ou que les belles initiatives citoyennes soient incapables de rayonner au-delà de leur quartier. Il faut sauver Smart car Smart répond, par sa pratique, à trois questions essentielles que n’importe quel militant de gauche doit aujourd’hui se poser s’il imagine un avenir politique désirable pour les dix prochaines années.

Première question : peut-on promouvoir une « économie du futur » à « haute valeur ajoutée humaine » sans jamais poser la question de l’autonomie dans le rapport au travail ? Il n’est pas question ici de « l’indépendance », cette promesse chère à tous les promoteurs du petit entrepreneuriat, qui flatte l’égo et se transforme vite en isolement, en précarité, en dépendance économique et en auto-exploitation. Il ne s’agit pas non plus de pratiques managériales « horizontales » ou « libérées », qui manipulent la « volonté de bien faire » des salariés sans jamais lever le joug de la subordination. L’autonomie est un bien plus beau projet, qui cherche à émanciper des normes et des représentations qui s’imposent sans discussion ; l’autonomie est un projet collectif – un projet d’éducation en commun. On voudrait donc bâtir l’économie du futur sur deux jambes : l’une ancrée dans une version quasi féodale de la subordination salariale, et l’autre plantée dans l’insécurité et la solitude de l’indépendance ? N’en déplaise aux imbéciles qui voient en Smart une société de portage qui vendrait un service marchand à ses membres : les coopératives de production comme elle ne tricotent rien moins que les principes d’un travail autonome. Aucune élucubration pseudo-philosophique là-dedans : ce que produit Smart, c’est la possibilité pour des milliers de personnes de reprendre la main sur leur métier, sur leur liberté de création, sur leur éthique professionnelle, parce qu’elles se garantissent mutuellement la possibilité de vivre de leurs arts et savoir-faire. Ces coopérateurs-là ne sont pas en marge de l’économie : ils dessinent concrètement le monde raisonnable dans lequel une majorité de nos concitoyens voudrait vivre. Sont-ils si gênants ?    

Deuxième question : face aux crises sanitaires, écologiques, financières qui sont devant nous, la nécessaire conversion de notre économie peut-elle être confiée aux grandes entreprises capitalistes ? Si, comme nous, vous estimez qu’une réponse positive à cette question est absurde, alors assumez que les expériences d’ESS gagnent en puissance ! Assumez qu’elles prennent des risques ! Il est trop facile d’accuser des pires maux les organisations qui, par leur taille et leur ambition, dépassent le stade de la « petite alternative locale et bénévole ». Smart a toujours revendiqué que seule une force de frappe économique pouvait changer la donne. Quand il s’est agi d’imposer à des plateformes ubérisantes un tarif minimum et des conditions sociales pour des centaines de livreurs à vélo indépendants, qui était là sinon Smart ? Aucune conversion de nos économies ne sera possible sans acteurs coopératifs capables de modifier les règles du jeu, en prenant à bras le corps les questions liées à la production et aux flux économiques, en mettant les mains dans le cambouis du marché et de la concurrence. A coup de social business et de philanthropie, on nous fait croire à l’alliance vertueuse, pour « changer le monde », de leaders humanistes « exceptionnels » avec de grandes entreprises capitalistes porteuses de « valeurs ». Autant croire aux bienfaits du despotisme éclairé ! Pour Smart, c’est en interrogeant au quotidien le rapport au pouvoir, au savoir et à la propriété au sein d’organisations puissantes que l’on commence « pour de vrai » à convertir les économies. Autrement dit, en étant coopératif. Radicalement coopératif. Est-ce si subversif ?

Troisième question : notre démocratie a-t-elle encore un avenir sans corps intermédiaires nouveaux, tandis que les organisations traditionnelles sont à bout de souffle ? Smart, comme ses coopératives amies dans Bigre, comme des dizaines d’autres expériences d’ESS, rebat les cartes d’une répartition des rôles devenue obsolète. Oui : Smart est une organisation qui tient à la fois de la coopération, de la mutualité, de l’éducation populaire, de l’association syndicale, de la caisse commune, du compagnonnage. Oui : elle revendique une méthode, une approche d’élaboration de son projet ouverte à des partenaires divers et portée par les citoyen·nes que sont ses membres. Oui : c’est une entreprise qui fait de la politique. C’est d’ailleurs sans doute sa prétention à protéger ses travailleurs en dehors des cadres institutionnels qui en fait aujourd’hui une cible. Peut-on se plaindre de voir nos démocraties se déliter, la défiance envers les partis et les syndicats enfler, les médias traditionnels se racornir devant les réseaux sociaux, et ne pas voir qu’un renouveau démocratique peut naître dans l’économie, à partir de l’économie, au sein de formes organisationnelles nouvelles ? Il est temps que les entreprises coopératives (ou mutualistes) assument de porter, par leur forme même, un projet politique démocratique. Smart le revendique : qui la suivra ? Dépêchons-nous de répondre à cette question avant de découvrir que Google et Facebook portaient elles-aussi un projet politique, et qu’elles ne concevaient pas la démocratie de la même manière…

Smart en France est en danger. Pour la blesser gravement, on n’a pas hésité à mettre 4000 de ses sociétaires intermittents dans une situation périlleuse. On n’a pas hésité à déstabiliser profondément 4000 personnes qui, face à la crise sanitaire, ne savent déjà plus comment continuer à manger. On les a renvoyés aux arrangements de bouts de ficelle, aux diktats des mauvais payeurs, au management de leurs pratiques créatives, à la fragilité des contrats griffonnés sur les coins de table. Et les individus qui ont fait cela sont censés travailler pour le service public de l’emploi – ce même service public qui promeut l’autoentrepreneuriat plateformisé comme solution de sortie du chômage...

Il faut soutenir Smart, il faut aider ses sociétaires. Pour les actrices et acteurs de l’ESS, et au-delà toutes celles et ceux qui aspirent à une alternative, c’est juste une question politique.

 

Post Scriptum pour Mesdames et Messieurs les dirigeant·es de Pôle Emploi : salarié de Smart, je viendrai bientôt rencontrer vos services. Non pas pour leur demander un travail – j’en avais un et vous m’en aurez privé – mais pour réapprendre ce que j’avais oublié dans le monde coopératif : être une marchandise humaine, discrète et corvéable, sur le marché de l’emploi.

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