Macron, un roi adulescent

Que cela produit-il si l’on pense ensemble le « transcendant » et le « transgressif » dans la façon dont Emmanuel Macron exerce le pouvoir ? Que donne l’absolu du roi connecté au paradoxal de l’adolescent?

Dans l’étude de la Bible comme dans celle psychanalytique des rêves, c’est souvent le petit détail secondaire qui dévoile le sens général du récit. Il en est de même en politique, par exemple avec Emmanuel Macron. Certes, l’observation froide de ses décisions suffit à nous dire qu’il mène une politique autoritaire et économiquement libérale. Mais l’étude des petites polémiques sur son style est un complément éclairant qui nous mène de l’apparence à la tactique, de la stratégie à des hypothèses sur la structure de son pouvoir.
Parfois le détail secondaire est une déclaration en « parler cru » ou une façon de se la jouer « à la cool ». « La meilleure façon de se payer un costard, c'est de travailler » quand il était ministre de l’économie », ceux accusés de « foutre le bordel » en octobre 2017, le « pognon dingue » de ce mois de juin ; sa manière d’aller vers le public pour des serrages de mains, des « check », des selfies, la photo avec des danseurs le soir de la fête de la musique à l’Élysée. Une autre fois, le détail secondaire est au contraire son insistance sur la soi-disant « transcendance » du chef de l’État dont le dernier avatar est la réprimande d’un ado qui avait eu le malheur de l’appeler « Manu » après avoir chantonné l’Internationale.

Comprendre ensemble le transcendant et le transgressif
On a commenté les deux séparément. N’est-ce pas la connexion des deux qui fait système ?
Et qui fait d’abord stratégiquement système. Il s’agit de la réédition quotidienne de la martingale de son positionnement centriste. Celle qui a fait le succès de ses candidats aux législatives : quand ils étaient au second tour face à des candidats de droite, les candidats « En marche » gagnaient car ils récupéraient les voix de la gauche. Et inversement, celles de la droite quand il s’agissait d’éliminer un candidat de gauche. Ainsi, ceux qui critiquent le trop de transcendance sont renvoyés aux moments de « coolitude ». Et vice-versa. Quand Macron pose avec des danseurs, noirs et supposés LGBT, il provoque les déclarations homophobes et racistes de la droite et peut rassurer son électorat de gauche, déboussolé par sa politique économique de droite. Quand au contraire il réprimande un adolescent, met son costume de Jupiter pour s’adresser d’égal à égal au pape, il rassure son électorat de droite inquiet de mesures sociétales de gauche… qu’il ne prend de toute façon pas. Il applique la stratégie de la chauve-souris face aux belettes dans la fable de La Fontaine : « Je suis Oiseau : voyez mes ailes (...) Qu’est-ce qui fait l'oiseau ? C'est le plumage. Je suis Souris ! ». Stratégie qui illustre bien la devise de Macron, le fameux « en même temps » mais qui a d’abord le sens d’un « et inversement » qui le rend insaisissable et lui permet de gagner à tous les coups, en bon banquier.

Louis XIV, tout Louis XIV
La connexion du transgressif et du transcendant fait ensuite système pour comprendre, plus profondément que sa stratégie, la structure de son pouvoir. En y jetant un regard d’histoire politique et de psychologie.
Du point de vu de l’histtoire politique, celui qu’on attendait comme un dirigeant au style moderne, comme un Justin Trudeau, a enfilé les vieux habits de Louis XIV. On a dit sa volonté de rompre avec la présidence « normale » de François Hollande. On pourrait insister davantage sur la difficulté de la République à rompre avec la royauté catholique : l’intérêt général a des odeurs de transcendance ou de saint-esprit que seuls peuvent deviner les prêtres ou le roi de droit divin ; la Royauté de l’aristocratie ou la République de la bourgeoisie se doit de réprimander, voir réprimer, ce multiple qui prolifère du peuple toujours tenté par la jacquerie ou l’émeute ; l’unité doit faire taire les différences de la diversité des identités régionales d’hier à aujourd’hui et sa nouvelle incarnation, la multiculturalité ; il faut clamer un vide au centre, une soi-disante nostalgie du corps du roi pour se dépêcher de s’y installer.
Mais le roi n’est pas que transcendant. Ou si il l’est, ce n’est pas à la manière du Dieu des juifs, des chrétiens ou des musulmans. Il l’est à la manière des Dieux grecs et romains : en majesté dans les cieux, mais descendant volontiers sur terre pour assouvir leurs caprices, en particulier sexuels. Transcendants mais transgressifs. Le Louis XIV rejoué par Macron ne semble pas si différent comme le fait comprendre la déclaration d’un de ses conseillers dans le Journal du dimanche du 1er juillet à propos de la fête de la musique à l’Élysée : « C’est comme quand Louis XIV allait voir Tartuffe et que tous les dévots de l’époque qui sont les même que ceux d’aujourd’hui, hurlaient au scandale. Ce que fait le Président, c’est une forme de transgression. On est tous « Louis quatorziens » ! ». La royauté, ce n’est pas seulement la transcendance et le pouvoir absolu. C’est aussi – et c’est l’une des dimensions du pouvoir absolu – le « bon vouloir ». Le transcendant et le transgressif. La Révolution française s’est nourrie de ce rejet populaire du pouvoir absolu mais aussi du « bon vouloir », qui dit à la fois l’arbitraire et le transgressif du roi et de ses fêtes, sa cour, sa belle vaisselle…

Un pouvoir adulescent
La connexion du transgressif et du transcendant fait également système si on cherche une structure psychologique de son pouvoir. Emmanuel Macron est déroutant : que vous vouliez vous adresser à lui avec le « cool » qu’il manifeste souvent, vous risquez d’être réprimandé – comme notre pauvre ado l’appelant « Manu » - car vous ne manifestez pas le respect du à la fonction ; que vous déployiez les honneurs, il vous ringardise, justement, par des gestes et des phrases « à la cool ». Ça ne vous rappelle rien ? Les psychologues nous éclairent, nous pauvres parents, sur notre incapacité à gérer nos ados. Quand on leur fait des câlins, ils nous envoient balader ; quand on ne leur en fait pas, ils se plaignent qu’on ne les aime pas. Qu’on fasse une chose ou son contraire, ce n’est jamais la bonne. Il faut faire avec ce caractère paradoxal qui finira par passer. Mais que se passe-t-il quand il ne passe pas, comme dans le cas de ce qu’on appelle les « adulescents» ? Quand ce comportement déconcertant est celui du pouvoir, du parent au responsable politique en passant par le petit chef, il est potentiellement maltraitant car l’interlocuteur ne sait jamais comment se positionner et risque en permanence les réprimandes, quoi qu’il fasse, selon l’humeur ou le « bon vouloir » (encore lui) du dominant.

Connections inquiétantes
Il ne s’agit pas de faire une psychologie sauvage de la personnalité d’Emmanuel Macron – encore qu’on aimerait que ceux dont c’est la spécialité nous éclairent. Mais de faire des hypothèses sur la structure de son pouvoir et de s’inquiéter. En soi, un pouvoir qui revêt à nouveau les habits de la « Royauté absolue » est inquiétant, d’autant que de l’intégration d’une partie de l’État d’urgence dans la loi à la violente répression des mouvements de la jeunesse, on voit qu’il ne s’agit pas que de communication. Il l’est plus quand s’y ajoute sa dimension de « bon vouloir », d’autant qu’il faut se rappeler que le danger des régimes totalitaires n’était pas seulement dans leur brutalité mais aussi dans le caractère imprévisible et contradictoire de leurs décisions. Connecter cette toute puissance, « bon vouloir » compris, avec la dimension maltraitante d’un fonctionnement paradoxal d’adulescent, et toutes les inquiétudes sont permises.
Cette configuration donnant la toute puissance aux caprices de l’enfant roi – la question n’étant pas celle de l’âge réel du monarque, mais de sa façon de se comporter quel que soit son âge - a inquiété en tous temps, comme le montre la fiction. Du roi Joffrey dans Games of Thrones à l’Ecclésiaste dans la Bible qui mettait en garde : « Malheureux es-tu, pays dont le roi est un jeune homme... » (Ecl. 10, 16)

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