Bêtisier du débat sur la laïcité: «Ces imams étrangers, c'est pas normal»

C'est sans doute le sujet qui montre le plus la confusion dans laquelle on se trouve quand on mélange allégrement le débat sur la laïcité et celui sur l'islam: les fameux imams étrangers. Combien?

C'est sans doute le sujet qui montre le plus la confusion dans laquelle on se trouve quand on mélange allégrement le débat sur la laïcité et celui sur l'islam: les fameux imams étrangers. Combien? Selon les chiffres du Conseil français du culte musulman (Libération du 31 mars) sur 1800 imams, 300 viendraient de l'étranger, donc à peine un sur six. La grande affaire ! Et qu'est-ce que cela veut dire « venir de l 'étranger » ? Sont-ils payés par une structure religieuse étrangère ? Par un Etat étranger ? Mystère... « Etranger », ça suffit à faire peur.

Mazarin.jpgOn peut imaginer que s'ils sont rémunérés par un état étranger, cela poserait surtout des problèmes à leur ouailles qui peuvent craindre une forme de contrôle de la part de leur état d'origine, comme certaines ambassades s'y adonnent allégrement. Mais est-ce un problème de laïcité ? La laïcité, c'est la séparation de l'Etat Français avec les religions sur le sol français. Imagine-t-on qu'il faille appliquer aux Etats étrangers la laïcité de l'Etat français quand il s'agit de personne vivant en France ? Le plus drôle, c'est qu'alors le premier Etat auquel il faudra l'appliquer, c'est la Turquie, Etat qui est souvent donné comme autre exemple, après la France, d'Etat laïque, mais dont la laïcité consiste à contrôler officiellement une partie des mosquées de son pays, et des imams à l'étranger.

Cette laïcité d'Attatürk, et qui existait avant que les islamistes s'installent au pouvoir à Ankara, est une laïcité de contrôle des religions par l'Etat : l'admiration que lui voue certains laïcards autoritaires (n'est-ce pas un oxymore dont la laïcité est la première victime ?) trahit le fond de leurs intentions... Et en France, elle n'est n'est jamais loin la tentation pour l'Etat de vouloir organiser les religions minoritaires, comme le fit Napoléon avec son concordat, par exemple pour la religion juive. N'est-ce pas ainsi qu'est né le Conseil français du culte musulman ? A nouveau, pour résoudre le « problème » des imams étrangers, n'est-ce pas la même tentation qui se fait jour ? On voit par exemple Valérie Pecresse proposer que l'Etat prenne l'initiative d'une formation pour les imams. L'Etat se mêler de la formation des religieux, voilà une drôle de manière d'appliquer la séparation des Eglises et de l'Etat...

Et s'ils ne sont pas payés par un Etat étranger, mais que « seulement », ils viennent de l'étranger ou sont payés par des structures religieuses étrangères, est-ce en soi un problème ? Là encore, ne s'offusque-t-on pas pour les musulmans de choses qui ne dérangent personne quand il s'agit des autres religions ?

Côté catholique, de plus en plus de prêtres viennent d'Afrique. Mon voisin de la très progressiste paroisse catholique de St Bernard de La Chapelle est italien. Celui de l'église en face de la mairie est américain. Le catholicisme n'est-il pas, par son principe même – la centralité romaine – une religion dont la direction est assumée par une personne qui est en même temps le chef d'un état étranger ?

Les protestants, eux, sont toujours le parti de l'étranger. A Paris, il existe une église suédoise, une « cathédrale » et une « église » américaine, plusieurs églises anglaises, une église allemande, une foultitude de communautés organisées selon leur pays africain d'origine, etc. Je viens de terminer un stage dans le cadre de la formation continue des pasteurs (c'est pour cela que mon billet était en retard). Nous étions des pasteurs des églises luthériennes, réformées et de la Mission populaire de France et de Belgique. Sur les vingt stagiaires, hommes et femmes, un venait du Rwanda, un de Corée, une de Madagascar et... sept d'Allemagne. Les français venant de France étaient minoritaires ! L'un d'eux a un mi-temps directement payé par l'église protestante allemande pour s'occuper des germanophones dans le Sud-Est de la France. Je ne doute pas qu'au lendemain de la guerre de 14 ou de celle de 39-45, on y aurait vu la même cinquième colonne que celle soupçonnée dans ces cohortes étrangères qui prêchent dans « nos » mosquées.

Et c'est peut-être cela le fond de ce débat qui n'en est pas un. On a bien du mal à faire exister un « nous » en se passant d'un « eux », d'un ennemi, de la désignation d'un étranger à la communauté. Tout ce débat sur les imams étrangers sert d'abord à entretenir l'idée que l'Islam est une religion étrangère, quand bien même 1500 sur 1800 imams de France « viennent » de France, quand bien même les revendications de pouvoir manger Hallal ou s'habiller avec les habits qu'on considère comme un moyen de vivre sa foi, sont d'abord le fait de personnes de nationalité française, se considérant comme françaises (quelle vilaine expression !), souvent nées en France, et justement pour cela, ne voyant pas pourquoi elles ne pourraient pas, comme les autres français, vivre leur conviction de croire avec la même liberté que les autres, comme d'autres croient à une autre religion ou n'y croient pas. Il faudra bien s'y habituer : les Français ont changé, ils sont plus bronzés et ils croient à nouveau, et parfois en des choses encore plus bizarres que la résurrection...

 

Citation : « Strouf, strif, strof, straf. Monsieur est un grande segnore, grande segnore, grande segnore ; et Madame une granda dama, granda dama. Ahi, lui, Monsieur, lui Mamamouchi français, et Madame Mamamouchie française : je ne puis pas parler plus clairement. » Le bourgeois gentilhomme, Molière.

 

Illustration : Giulio Mazarini, dit Mazarin, né à Pescina le 14 juillet 1602, principal ministre de Louis XIII puis Louis XIV de 1643 à 1661.

 

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