Bêtisier de la laïcité 4 : Fillon, juridiquement juste, politiquement dangereux

La déclaration de Fillon sur sa religion est-elle contraire à 1905 ? Non, Bayrou se trompe. Elle n'en est pas moins dangereuse politiquement.

J'ai sursauté quand j'ai entendu François Fillon dire : "Je suis gaulliste, et de surcroît je suis chrétien : ça veut dire que je ne prendrai jamais une décision qui sera contraire au respect de la dignité humaine, de la personne humaine, au respect de la solidarité". Mais j'ai sursauté aussi quand j'ai entendu d'autres politiciens lui répondre comme François Bayrou : "Je suis croyant hein, je vais pas m'offusquer d'un mouvement de foi, mais comment peut-on arriver à mélanger la politique et la religion à ce point, de cette manière déplacée ? Le principe de la France, c'est qu'on ne mélange pas la religion et la politique, on considère que les choix politiques sont différents ou indépendants des choix de la religion. (...) "Ce sont deux domaines que nous avons séparés depuis plus d'un siècle, c'est le principe de la laïcité française", a insisté M. Bayrou."

J'aurais pu  donner cet exemple aux lycéens et professeurs de ce lycée public et populaire de Saint-Ouen qui m'ont invité en décembre pour la journée de la laïcité. (Merveilleux élèves et professeurs, je ne cite pas le nom de votre établissement car on ne sait jamais ce qui passe dans la tête des fous de l'anti-religion qui pourraient croire contraire à la loi de 1905 l'invitation que vous me fîtes, ce qui n'est point le cas) D'ailleurs, je leur ai posé cette question : la laïcité de 1905 interdit-elle de mêler politique et religion ?

Entendons-nous : j'ai été un des premiers à flinguer cette formule de Fillon sur Facebook. J'ai demandé à mes commentateurs de citer toutes les actions de François Fillon premier ministre qui étaient contraires à "la dignité humaine, de la personne humaine, au respect de la solidarité" malgré ses croyances chrétiennes. Vous imaginez que la liste est longue de la chasse aux roms, à celle des sans-papiers (y compris mineurs ou malades) enfermés dans les centres de rétention, en passant par la poignée de main avec le boucher de Damas... Et bien sûr toutes les attaques contre la Sécu, en premier lieu les déremboursements (je n'ai entendu aucun journaliste enquêter là-dessus). Je suis aussi contre cette déclaration parce que l'on connait son christianisme, nous l'avons dénoncé sur Médiapart comme celui du vieux légitimisme catholique : raciste, antisémite, anti-parlementaire, anti-démocratie... En ce sens, cette déclaration est potentiellement dangereuse si elle poursuit jusqu'au bout la logique légitimiste de Fillon adossé aux cathos-fachos de "Sens commun" et du "Mariage pour tous" : un pouvoir catholique. Là, il y a un problème, y compris légal au regard de 1905, et  nous reviendrons sur ce qui se joue avec Fillon spécifiquement. Mais ce n'est pas ce point qui a été mis en avant.

Peut-on mélanger religion et politique selon la laïcité de 1905 ? Que me répondent les lycéens de Saint-Ouen qui ont étudié 1905 avec leurs enseignants ? Comment pensent-ils la question "politique et religion", une fois relevé ensemble que trois principes (pas un...) règlent le "principe de la laïcité à la Française" : liberté de conscience (article 1), séparation et non reconnaissance des cultes (article 2), neutralité de l'Etat (mais uniquement de lui, ou presque, depuis l'entorse de 2004).

Les lycéens ont répondu sans difficulté. S'il s'agit d'un homme politique qui prend toutes ses décisions uniquement au nom de dogmes religieux mais surtout en s'affranchissant du débat démocratique mais en prenant ses ordres des églises, c'est contraitre à l'article 2 sur la séparation. Si c'est seulement quelqu'un qui explique avec quelles convictions profondes, il réfléchit les décisions à prendre, c'est autorisé et même garanti par l'article 1 sur la liberté de conscience. Ont-ils des exemples à donner ? l'Abbé Pierre (qui fut député, en soutane à l'assemblée). Je leur cite les partis chrétiens démocrates (oubliés par Bayrou). Mais beaucoup de croyants pensent que cela doit rester de l'ordre de l'intîme : c'est un choix, pas une obligation. Ce n'est plus alors la question de la laïcité (juridique) mais de la sécularation (terme sociologique pour désigner l'invisibilisation du religieux dans la vie sociale, ce qui peut largement se discuter).

Comme toute liberté, elle a ses limites d'ordre public : l'article 26 interdit la tenue de réunions politiques dans les locaux servant habituellement à l'exercice du culte, un ministre du culte (art. 35) peut être condamné pour la diffamation d'un citoyen chargé d'un service public (visiblement, mes prédications ne sont pas sur écoute...), de prononcer une "provocation directe à résister à l'exécution des lois ou des actes légaux de l'autorité publique" (hé, oui, même concernant les lois sur les sans-papiers ou le voile : là on est un paquet de pasteurs en tôle...), "s'il tend à soulever ou armer un partie des citoyens contre les autres" (même contre les milices fascistes, la bourgeoisie et les possédants ?)...

Donc non. La déclaration de François Fillon ne pose aucun problème du point de vue des principes juridiques de la laïcité de 1905. Si François Bayroux et les autres responsables politiques ne connaissent pas ou ne comprennent pas cette loi, je leur propose un stage dans ce lycée de St Ouen où ces élèves du 93 - vous savez les sauvageons qu'au mieux vous regardez de haut, souvent vous méprisez, et que toujours vous privez de l'égalité de moyens (spécial dédicace à tous les lycées ZEP en grève) - vous expliquerons tout ça et aussi comment ils gêrent avec merveille leur diversité dans leur lycée avec leur administration si intelligente...

Mais il y a aussi une chose intéressante dans la déclaration de Bayrou, prise en sandwich entre deux formules fausses (pour un agrégé de lettres, un ancien ministre de l'éducation, un béarnais vivant au pays de père de l'Edit de Nantes, ça craint) :

"Je connais François Fillon depuis longtemps, je ne l'ai jamais vu faire de déclaration de cet ordre. Ça doit être lié aux élections d'une manière ou d'une autre, à ce qu'on croit être un corps électoral, et je me refuse à regarder les croyants comme un corps électoral, les athées comme un corps électoral, les agnostiques comme un corps électoral, je ne comprends pas qu'on se laisse aller à ce type de dérive-là, je trouve qu'il faut mettre un terme à ces mélanges déplacés (...) On a l'impression qu'on en est à un point, en raison d'un certain nombre de dérives, où on considère que tout doit être l'objet d'une instrumentalisation politique".

Ah bin, enfin, quelqu'un l'a vu ! Remarquez, il suffisait de lire notre tribune déjà citée, les journalistes qui font leur travail. Pas les interviewers et chroniqueurs qui laissent passer des énormités, genre : Apparu sur Inter disant que 1905 était la séparation de l'Etat et des religions, Dominique Seux parlant du succés des cars Macron (hé, lis l'Huma, Mégabuse !), Salamé tartinant sur Chérèque papa du dispositif carrières longues (ça marche ce truc ?) et pas un mot sur l'allongement des rettaites... et voilà une heure de France-Inter, des flots de commentaires noyant de fantastiques comiques et d'excellents reportages  comme celui sur la question du harcèlement éléctronique à La Poste ou la vitamine D (ils lisent Prescrire !).

Bayrou a vu que Fillon a réussi à la primaire - Hé, Yann, il a lu notre tribune ? - car il a volé l'arme de la gauche, à vrai dire notre seule, celle que nous utilisons dans les syndicats, pour les luttes environnementales, moi dans les quartiers de Gennevilliers, mes potes à Grenoble, Aubervillers et Rennes avec l'Alliance Citoyenne : s'organiser. Il est allé vers des groupes précis, a entendu leurs intérêts, a promis qu'il allait les défendre et leur a demandé les moyens d'agir. La difficulté est qu'il ne l'a pas fait auprès des plus pauvres, du populaire, de la majorité de la population, pour les intérêts populaires qui - parce qu'ils sont les intérêts des plus fragiles - en font souvent l'intérêt général. Non, il est allé vers la minorité catho réac qui s'est opposée au mariage pour tous, le courant légitimiste de la droite dont la figure tutélaire est l'antisémite Mauras. Il est allé vers certains réseaux économiques précis, que L'Humanité a détaillé dans un excellent article. Et sans doute d'autres "communautés organisées", elles. (Et nous, on s'organise, oui ou merde ?).

Avec ça, il a gagné la primaire. Mais, comme me l'a fait comprendre un ami de droite (pas encore compris en revanche en quoi il était de droite...) il perdra le premier tour, car ne sont pas des réseaux numériquement importants et surtout is font fuir la droite démocrate chrétienne, la plus importante, qui préferera Macron, Bayrou ou un socialiste mou (pléonasme) : "The catholic west, stupid !" pour paraphraser une formule américaine. Surtout, à plus long terme, se dessine une logique communautariste que pointe bien Bayrou : "regarder les croyants comme un corps électoral, les athées comme un corps électoral, les agnostiques comme un corps électoral", il n'a pas dit les musulmans et les juifs, mais certains le font. Logique en diable dans la tête de Fillon : la communauté de France la mieux organisée et qui défend le mieux ses intérêts, c'est la sienne, la grande bourgeoisie, catholique en particulier, il suffit de lire les Pinçon-Charlot pour le savoir. Mais dangeureux à l'extrême : casser l'unité du peuple, transformer sa belle divesité si bien vécue (pas sans accrocs, bien sûr, notament concernant l'antisémitisme et le racisme anti-asiatique) en communautés-clientèles. Ce qu'a fait Hilary Clinton et lui a coûté sa victoire, là où Obama était post-racial (cf Olivier Piton, livre à paraître). Ses amis dans les Hauts-de-Seine (et ailleurs) ont déjà commencé, en s'appuyant sur des mosquées réactionnaires pour contrer un islam plutôt de gauche.

Benoit Apparu avait raison avant qu'il change de bar à soupe : Juppé, c'était le multiculturalisme, Fillon le communautarisme. C'est pourquoi il faudra le battre, lui et tous les autres candidats communautaristes (Valls en deuxième et bien sûr les nazis du Front national) qui nous divisent en clientèles-communautés.

1905 est une super loi, qui peut aider à empécher tout ça. Raison de plus pour ne pas lui faire dire tout et n'importe quoi.

PS : chers obsédés de Jean-Luc Mélenchon qui n'avaient lu ce billet que parce que sur mon teasing Facebook je le citais, réalisez-vous l'énergie que vous dépensez à poursuivre toutes critiques à son encontre au lieu de combattre la droite (PS compris) et à aider le populaire à s'organiser pour défendre ses intérêts ? Sachez que JLM serait je crois d'accord avec ce billet, et même Alexis Corbières. Cela leur déplaîrait un peu d'être d'accord, mais ils ont une réflexion plutôt rigoureuse en cette matière, ce qui leur a évité de tomber du mauvais côté (de peu ?) lors de l'affaire du Burkini. Et puis Jean-Luc sait ce que la gauche française doit au mélange politique et religion des chrétiens de gauche et le rôle qu'ils jouent dans le monde entier, notament en Amérique Latine. Nous avons des désaccords mais - tout en venant eux du jacobinisme moi du girondisme - nous nous retrouvons sur l'équilibre de 1905. Merci Jaurès !

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