XR, bilan 1: Violence, non-violence, déplacer la question morale.

Les réactions à la semaine d’action d’Extinction Rebellion – mobilisation non-violente sans précédent depuis la lutte du Larzac – interroge. La gauche radicale a été aussi dubitative qu’elle est sympathisante des méthodes d'action des gilets jaunes et du Black bloc. Le gouvernement a été aussi indifférent qu’il été réprobateur moralement des façons d'agir de ces derniers.

Place du chatelet, mardi 8 octobre © s.l Place du chatelet, mardi 8 octobre © s.l
Le croisement de ces deux constats indique un triangle des Bermudes de la pensée politique, en particulier en France où la tradition non-violente est plus faible que dans d’autres pays : la violente est-elle un outil comme un autre ? Sur cette question, ne met-on pas la morale au mauvais endroit ?

La violence n’est pas un outil neutre

Du côté de la gauche radicale, la réaction de Geoffroy de Lagasnerie nous semble emblématique. Le 8 octobre, invité de l'émission "Par Jupiter" sur France-Inter, après avoir dit beaucoup de bien de la mobilisation d'Extinction Rebellion, en particulier dans sa convergence avec les Gilets jaunes et le comité Adama, il s'est montré ensuite montrè très critique, développant l’idée selon laquelle, la non-violence laisserait le monopole de la violence à l’État, le vrai enjeu étant de le lui contester. Cette réflexion nous semble faire l’impasse sur l’apport principal de la critique non-violente par rapport à l’histoire du mouvement social qui dans son histoire n’a jamais hésité à utiliser la violence. Dans le raisonnement de Geoffroy de Lagasnerie ce jour-là, la violence est un outil, dont on fait ce qu’on veut. Un outil neutre pour atteindre un objectif. La question principale étant s’il est entre les mains des dominants ou des dominés.

Or, comme l’avançait Paul Ricoeur en 1949, penser comme cela, c’est ne pas avoir traversé la spécificité de la violence « dans toute son épaisseur » : « Que l'émeute explose dans la rue, que la patrie soit proclamée en danger, quelque chose en moi est rejoint et délié, à quoi ni le métier, ni le foyer, ni les quotidiennes tâches civiques ne donnaient issue ; quelque chose de sauvage, quelque chose de sain de l'aventure, de la disponibilité, un goût pour la rude fraternité et pour l'action expéditive, sans médiation juridique ni administrative (…) Ce sens du terrible est aussi idéologique ; soudain la justice et le droit, la vérité prennent des majuscules en prenant les armes et en s'auréolant de sombres passions ». Sans doute est aussi délié une dimension de virilisme. Penser la violence, c’est la penser dans sa verticalité – sa transcendance - c’est aller chercher « très bas et très haut » son affectivité avance Ricoeur. Le haut de nos transcendances : le Peuple, la Patrie, Dieu qui s’ornent de majuscules… Mais aussi le bas de nos sentiments profonds.

Le bas de cette verticalité, Martin Luther King l’a évoquée. Huit ans après le texte de Ricoeur – qui pense alors la non-violence avec les exemples de Gandhi et de l’oublié Garry Davies – le pasteur noir argumentait pour la non-violence dans le lancement de l’action pour les droits civiques en soulignant que la violence ne crée pas seulement un préjudice à autrui, individu ou groupe, mais pour celui qui hait : « Vous devriez aimez vos ennemis (parce que) la haine pervertit la personnalité de celui qui hait (…) la ruine et le préjudice sont encore plus grand pour celui qui hait ».

Ce qui est vrai individuellement l’est a fortiori collectivement. De leur tradition non-violente, les écologistes ont gardé cette idée que la fin est dans les moyens comme l’arbre est dans la graine. L’outil n’est pas neutre, il a sa propre logique qui a puissance sur nous : quand nous utilisons la violence, la question n’est plus si les objectifs que nous poursuivons sont justes, mais si nous n’allons pas en être détournés par elle. Comme pour d’autres puissances - comme l’argent ou la technique - la question éthique n’est pas « qu’en faisons-nous ? » mais « que nous font-elles ? ». Collectivement, cela signifie qu’un mouvement qui utilise la violence n’est jamais allé dans l’histoire avec un fonctionnement démocratique. D’ailleurs l’utilisation de la violence par l’État, dans la guerre comme dans l’exacerbation du maintien de l’ordre, va en général avec un reflux des libertés. On voit se répéter dans l’histoire des révolutions violentes donnant naissance à des pouvoirs violents. La violence n’est pas qu’immorale en elle-même – elle ne correspond pas à la vie bonne que nous désirons – elle nous détourne de nos objectifs.

Il faut donc penser la violence dans ce double paradoxe. Elle est à la fois à la fois énergisante (verticalité partant vers le haut) et ruinante (verticalité vers le bas). Une contradiction que nous avons tous vécu si nous avons fréquenté le cortège de tête et qui traverse le mouvement des Gilets jaunes dans son attirance/répulsion pour la violence. Le second paradoxe est qu’elle apparaît comme le moyen le plus rapide et le plus radical d’aller à un objectif, alors qu’elle nous en détourne la plupart du temps.

 

Un rapport de bon sens à la violence

Du côté du pouvoir, la réaction à la semaine d’Extinction rebellion a été l’indifférence. D’une certaine manière, il répète ses erreurs du mouvement des Gilets jaunes. Au début, en octobre, le mouvement des Gilet jaunes est bon enfant et s’illustre par la figure du barrage filtrant sur un rond point où l’on fait griller des merguez. Comme Monsieur Jourdain, il fait de la non-violence sans le savoir. Mais le gouvernement attend que ça passe. Le 10 décembre, Emmanuel Macron fait ses premières concessions. Que s’est-il passé entre temps ? L’acte II le17 novembre et les suivants, où des affrontements violents et des bris de vitrines ont eu lieu sur les Champs-Élysées. Ainsi un Jérôme Rodrigues qui se défie au début des stratégies des Black bloc d’attaques contre des biens symboliques et d’affrontement avec la police en vient à déclarer aujourd'hui : « Pas de casseurs, pas de 20 heures ». Même si les personnes connaissent intimement la contradiction de cette violence qui énergise et qui en même temps détruit, ils constatent à ce moment là – et en général tout en le déplorant - que c’est la violence qui a fait bouger le pouvoir.

Car a contrario, que constatent-ils depuis des années ? En 1986, un mouvement lycéen et étudiant entraîne le retrait du projet de loi sur la sélection à l’université. En 1995, un mouvement social fait reculer le gouvernement Juppé sur une série de mesures. Mais en 2010, malgré des manifestations qui regroupent à huit reprises plusieurs millions de personnes, la loi sur la réforme des retraites est mise en place par le gouvernement. Depuis, les manifestations syndicales n’arrivent plus à réunir autant : si on parle souvent de 1995, n’y-a-t-il pas une rupture aussi en 2010 ? Regardons du côté de l’écologie. Une pétition pour le climat réunit 2 millions de signatures, des marches pour le climat ont une affluence inégalée, deux milles personnes bloquent une journée entière des sièges sociaux et le Ministère de l’écologie, XR fait une semaine de blocage du centre de la capitale... le gouvernement ne change rien à sa politique.

Les personnes ont un rapport moral à la violence, ayant des idées sur le fait qu’elle serait un mal ou un bien. Ils ont un rapport intime (énergisant/destructeur) qui les divisent. Mais ils sont d’abord de bon sens : ils choisissent leur mode d'action pour qu'elle donne quelque chose et en change si ça ne donne rien. Certes, comme le montre une des « bibles » d’XR (Why civil resistance works)(1), qui a étudié 323 campagnes de résistance, entre 1900 et 2006, les mouvements principalement non-violents atteignent deux fois plus souvent leurs objectifs que les mouvements violents. Mais en France, où la tradition non-violente est faible, le bon sens pour qu’il se passe quelque chose – se « radicaliser » - signifie généralement devenir plus violent.

 

Là où est la morale

Il est de peu d’intérêt de savoir si c’est moral ou pas, comme si la violence était un objet abstrait et la morale, une parole métaphysique qui ferait descendre le bien et le mal des cieux sur les gens qui agissent comme ils peuvent. La question morale est bien davantage d’interroger quoi faire dans les situations concrètes que nous avons évoquées.

Du côté des mouvements non-violents, la réponse est déjà prévue et réfléchie. En France, cette semaine était une répétition générale qui permettait d’abord de se faire connaître et grossir les rangs. La suite, comme cela s’est passé en Angleterre qui en est déjà à l’étape suivante, est d’aller davantage dans la désobéissance, plus loin dans le non-respect de la loi et le blocage des centres urbains en adressant des demanes précises aux autorités. Cette montée en conflictualité fait aller plus loin dans l’illégalité mais reste néanmoins légitime : elle a comme fond une crise climatique que tout le monde reconnaît et le constat partagé que les gouvernements ne respectent pas les engagements qu’ils ont pris eux-mêmes.  Persévérer ainsi dans la rage et l’amour, pour reprendre le slogan d’XR, peut déjouer les deux paradoxes de la violence que nous avons évoqués : avoir assez de rage pour avoir l’énergie et la radicalité nécessaire tout en ayant assez d’amour pour ne pas laisser la violence dicter sa loi.

Mais la question morale du « que faites-vous maintenant ? » est d’abord à adresser aux gouvernements. Elle est d’interroger la responsabilité des gouvernants dans leur façon de répondre aux interpellation en fonction de comment sont faites ces interpellations et l’effet que cela entraîne en retour sur les choix pragmatiques dans les modes d’interpellation.

 

L’immoralité est dans la non-réponse du pouvoir

En ne répondant pas aux demandes quand elles sont faites de manière pacifique, en ne répondant toujours pas quand elles sont faites sous forme d'occupation de ronds-points, de désobéissance ou de blocage, pire en multipliant des violences policières sans prédédent, les gouvernants entraînent ceux qui les interpellent à monter en conflictualité. Comme on l’a vu dans le mouvement des Gilets jaunes, cette montée en conflictualité fait se brouiller la frontière entre violence symbolique et violence réelle, violence contre les biens et contre les personnes : il est symptomatique que pendant le mouvement contre la loi travail le graffiti qui eut le plus d’écho fut « nos condoléances aux familles des vitrines » (qui soulignait qu’il n’y avait pas de personnes en deuil mais uniquement des bris symboliques) et que lors du mouvement des Gilets jaunes, il ait pu être scandé : « suicidez-vous » à destination des policiers.

La morale – bien davantage que dans le refuge principiel du « c’est mal la violence » qui n’est que préservation de soi – se doit d’interpeller les dirigeants sur les grands risques que font courir leur non-réponse, littéralement, leur irresponsabilité. Leur façon de répondre produit la façon de les interpeller. Là est d’abord la question morale. Gouverner, c’est choisir ; également choisir quand et à qui l’on fait des concessions.

(1) voir la rencension qu'en fait Philippe Quirion, chercheur au CIRED : http://www2.centre-cired.fr/IMG/pdf/cr_chenoweth_stephan-2.pdf

 

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