COVID : le temps des responsabilités

Des perquisitions ont eu lieu hier chez des personnes en situation de responsabilité lors de la première vague du COVID. Le temps de la responsabilité pénale est-il venu ? Sans l’exclure, n’est-ce pas aussi d'autres dimensions de la responsabilité dont nous avons besoin, n'y-a-t-il pas urgence à penser la responsabilité au pluriel ?

Dans les Évangiles, Jésus semble troubler la logique de la responsabilité. Celle de la justice qui cherche à imputer l’action à son véritable auteur. Celle de la théologie de son temps, théologie de la rétribution pour laquelle suivant que l’on s’est bien ou mal comporté, on sera bien ou mal traité par Dieu. A propos des Galiléens qui ont été massacrés alors qu’ils célébraient un culte et d’une tour qui s’est effondrée en faisant 18 morts, Jésus demande : «Pensez-vous qu’ils étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? » Il répond : « Non, je vous le dis. Mais si vous ne changez pas radicalement, vous disparaîtrez tous pareillement » (Luc 13,1-5). Il ne dénonce ni la culpabilité des victimes… ni celle de Pilate qui a massacré, ni même celle des constructeurs de la tour !
Il ne se soucie pas du passé. A la manière d’Abraham qui « mis sa foi dans le Seigneur et il le lui comptât comme justice », l’apôtre Paul et les Réformateurs renversent la logique. Comme Paul Ricœur l’explique : « L’idée maîtresse n’est pas l’imputation d’une faute, voire d’un mérite, à l’auteur de l’action, mais l’imputation gracieuse des mérites du Christ, mérites acquis sur la Croix, au pêcheur qui confie sa foi en ce sacrifice » (1). Dieu accepte le pêcheur au nom de sa justice souveraine. Jacques Ellul, avec le goût de la provocation qu’on lui connaît, allait plus loin encore en affirmant que le salut universel signifiait bien que les tyrans comme Hitler et Staline étaient au paradis.

Excuse pour ne pas changer ?

Mais si le passé n’est plus, l’avenir ouvert, c’est qu’il se passe quelque chose à leur jonction. Se trouver libéré du point du péché pour prendre un autre chemin. Changer radicalement. Car sinon, « vous disparaîtrez tous pareillement ». Loin d’une disparition de la responsabilité, il y a un réalisme bien plus conséquent que ce que nous entendons dans les débats. « Dépêchons-nous de redémarrer – les usines automobiles, celles d’avions, les restaurants...- sans rien changer » disent les uns ». « Rien ne sera plus comme avant » disent les autres. Mais pourquoi un train qui reprend les mêmes rails ne rencontrerait pas les mêmes murs ? Voilà le réalisme de Jésus. Seul le « changer radicalement » évite de disparaître tous pareillement : d’une prochaine épidémie, de la crise climatique, d’un effondrement de la biodiversité... Aujourd’hui, paradoxalement, l’appel à la responsabilité n’est-il pas souvent une excuse pour ne pas changer radicalement ? Ne faut-il pas changer de responsabilité ?

« chacun prend ses responsabilités »

Le « chacun prend ses responsabilités » - qui signifie « à vos risques et périls » - a heureusement été décrédibilisé par la gestion catastrophique de l’épidémie par Bolsonaro et Trump. Mais ne revient-il pas quand le retour à l’école se fit lors du déconfinement sur la base du volontariat… des parents qui n’avaient pas d’autre choix quand leur patron leur demandait de venir travailler ? Cette crise n’a-t-elle pas montré que l’égoïsme n’avait plus sa place, que nous étions plus que jamais inter-dépendants : de Chine en France, de nos lavages de main aux respirateurs des hôpitaux, des pangolins aux humains ? Là est un premier lieu de changement radical : nous sommes radicalement responsables les uns des autres.

"Définir les responsabilités"

Le « définir les responsabilités » viendra vite. Pour les hommes politiques – héritage du parlement anglais devant lequel le souverain était responsable – être responsable signifiera que tel ex-ministre ou haut-fonctionnaire devra répondre à la question de savoir pourquoi les stocks de masques accumulés pour faire face au H1N1 n’ont pas été renouvelés. « Définir les responsabilités », glissera vers « répondre de ses responsabilités », puis signifiera rapidement chercher des coupables. Les victimes sont en droit de le demander. Les citoyens de savoir si les personnes qu’ils ont élues ont été à la hauteur. N’est-ce pas nécessaire dans une époque où chez beaucoup de dirigeants politiques l’expression à la mode « en responsabilité, j’ai décidé... » signifie surtout qu’on ne peut questionner leur décision ? Qu’être « aux responsabilités » s’assimile à être au pouvoir dans des systèmes politiques – des maires au Président de la République – qui ont bien peu de contre-pouvoir pour poser des questions, obtenir des réponses… N’y-a-t-il pas d’autant plus de procédures judiciaires qu’il y a peu de contre-pouvoirs ? Et ne parlons même pas de la Chine ou de la Biélorussie… La responsabilité signifie qu’il ne peut plus y avoir de pouvoir sans questions et sans réponses.

Le "quoi" plus radical que le "qui"

Pourtant, n’y-a-t-il pas le risque que trouver des coupables empêche de trouver les réponses ? Les pouvoirs préfèrent quelques personnes portant le chapeau plutôt que d’être obligés à des changements plus profonds. Changer de Premier Ministre plutôt que de constitution. Voilà un autre changement radical dans notre vision de la responsabilité : le « quoi » est plus radical que le « qui ». Dans le cas de la crise du Covid-19, il n’est pas uniquement question de légèreté sur la gestion des masques mais de destruction d’espèces naturelles et de leur écosystème entraînant une multiplication des nouvelles maladies, d’une mondialisation du tourisme des riches du monde et des voyages d’affaire qui baladent les virus d’un bout à l’autre de la planète en quelques jours. D’une paupérisation de l’État et des institutions de solidarité comme les hôpitaux publics ou les structures d’aide aux plus fragiles, pour répondre aux critères de l’économie ultra-libérale, etc. Combien de Fraternités nous ont fait remonter la quasi-disparition des mairies ou de l’État dans cette crise, laissant les associations en première ligne ? Roms, travailleurs étrangers, demandeurs d’asile abandonnés dans leurs bidonvilles, hôtels sociaux, foyers insalubres ? A la suite de Levinas, Paul Ricoeur a montré que la responsabilité connaissait un déplacement de son objet : de ses propres actes, vers la responsabilité de l’autre, « l’autrui vulnérable et fragile » (2).

La responsabilité préventive

Nommer clairement l’ensemble de ces responsabilité d’hier permet d’identifier ce qu’il faut changer radicalement maintenant : les rails du train qui doivent être dirigés dans une autre direction pour ne pas disparaître pareillement demain. Paul Ricoeur dans le même texte estimait qu’à une vision rétrospective de la responsabilité devait se substituer une vision prospective qu’il appelle « prévention » , insistant sur l’idée que les pouvoirs générateurs de nuisance – individus ou systèmes – en ont la responsabilité. Nous y sommes. Nous sommes à la jonction d’un passé qui nous amené à cette catastrophe et d’un futur qui nous en promet de pires. A ce point, à la fois krisis (moment de choix) et kairos (moment opportun), nous avons collectivement la responsabilité de dire aux pouvoirs économiques et politiques qu’ils ne peuvent plus fuir leur responsabilité, ni dans l’excuse des erreurs d’hier, ni dans les promesses de demain. La responsabilité du maintenant préventif contraint à changer radicalement.

Stéphane Lavignotte, théologien, pasteur de la Mission populaire évangélique, ancien président du Mouvement du christianisme social. A paraître en septembre chez Labor et Fides : André Dumas, habiter la vie.

(1) Paul Ricoeur, Le Juste 1, Paris, Édition Esprit, 1995, p. 46.

(2) Ibid., p. 69.

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