Camarades, et si l’herbe était plus verte ailleurs ?

Clémentine Autain, membre de la Fase et Stéphane Lavignotte, militant écologiste, ancien responsable des Verts, engagés au Front de Gauche.

Des adhérents quittent EELV. Certains disent déjà qu’ils ne renouvelleront pas leur adhésion. Et comme toute séparation, c’est triste. Un parfum de déception règne particulièrement chez celles et ceux qui sont attachés à une écologie politique articulée à la question sociale. L’impression de ne plus pouvoir peser à l’intérieur se mêle à la douleur d’envisager le départ de leur « pays politique ».

Il y a l’actualité immédiate : la signature d’un accord avec le PS malgré les divergences, au nom de la constitution d’un groupe parlementaire. Fallait-il avaler l’austérité des comptes publics comme réponse à la crise ? Fallait-il céder sur la sortie du nucléaire, la VIe République ou encore l’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-Des-Landes ? Beaucoup à EELV en doute. Et il y a une évolution de fond, durablement entamée depuis la participation au gouvernement Jospin entre 1997 et 2002 : une professionnalisation et une institutionnalisation qui ont achevé le rêve vert d’une politique autrement ; l’abandon – malgré les discours publics – d’une écologie qui se donne pas les moyens d’une remise en cause du capitalisme et du productivisme.

En 1992, Serge Moscovici, l’un des pères de l’écologie en France, s’inquiétait (déjà) de la généralisation d’une écologie vieillie prématurément, conformiste et banalisée, qu’il appelle « écologie d’intention », appelant à approfondir le sillon initial d’une « écologie d’invention ». Dès 1978, André Gorz met en garde : il faut choisir entre « leur écologie et la nôtre ». « Leur écologie », c’est celle d’un capitalisme qui intégrera les coûts écologiques sans rien changer par ailleurs : « dans le cadre de l’actuelle société et de l’actuel modèle de consommation, fondés sur l’inégalité, le privilège et la recherche du profit, la non-croissance ou la croissance négative peuvent seulement signifier stagnation, chômage, accroissement de l’écart qui sépare les riches et pauvres » et gestion autoritaire des matières première et des pollutions. André Gorz, décidément visionnaire, ajoute : « on détournera la colère populaire, par des mythes compensateurs, contre des boucs-émissaires commodes (les minorités ethniques ou raciales, par exemple, le « chevelus », les jeunes…) » .

Et puis il y a ce que Gorz, nous, et sans doute vous, avec lui, appellons « notre écologie » : celle qui sait que ce cauchemar ne pourra être évité que si « une attaque politique, lancée à tous les niveaux, arrache (au capitalisme) la maîtrise des opérations et lui oppose un tout autre projet de société et de civilisation » . Pour André Gorz, l’écologie ne peut être qu’une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les contraintes du capitalisme et, par là même, instaure un nouveau rapport des hommes à la collectivité, à leur environnement et à la nature.

Bien sûr, les dirigeants d’EELV jureront la main sur le cœur, non sans sincérité, qu’ils sont pour cette révolution écologique contre la croissance verte. Mais l’accord qu’ils ont signé avec le PS dit le contraire, et pas seulement sur le nucléaire ou Notre-Dame-Des-Landes (voir Politis du 24 novembre) : accord sur la prétendue règle d’or de l’équilibre budgétaire, Taxe Tobin rabougrie servant à éponger les déficits et non-plus destinée aux pays du Sud, abandon du retour à la retraite à 60 ans, etc. Cet accord ne peut passer pour l’égarement d’un moment : l’alliance est devenue maintenant quasi-systématique avec ce Parti socialiste dont le candidat à la présidentielle a montré lors de son enthousiaste visite au salon éco-capitaliste Pollutec le 29 novembre 2011 quel était son projet pour la planète. Beaucoup ont réalisé avec les déclarations d’Eva Joly sur François Bayrou qu’elle partageait ce projet. Les militants d’EELV sincères n’ignorent pas ce dangereux glissement. On entend dans leur rang le sentiment que Les Verts sont en voie de devenir ou sont même devenus un « PRG vert ».

Depuis quelques temps, ce qui en a retenu beaucoup, ce qu’ils nous disaient, ce que nous disions, c’était : « Où veux-tu que j’aille ?». Ce sentiment résigné qu’il n’y avait nul ailleurs où l’herbe aussi était verte. Et que donc, il fallait rester et endurer. Pourtant, à partir des années 2000, sans doute par réaction à la normalisation des Verts, l’écologie politque, l’écologie en action, a largement débordé le parti qui en avait eu jusque-là le quasi-monopole. En premier lieu, l’écologie politique est redevenue un mouvement social presque aussi fort que dans les années 1970 avec les mobilisations autour de l’agriculture paysanne et le refus des OGM, les expérimentations de la sobriété volontaire, la lutte contre les gaz de schistes, les mouvements de cyclistes contre l’automobile, l’opposition aux lignes à grandes vitesse et bien sûr la lutte anti-nucléaire qui prend aujourd’hui un tour extrêmement radical.

Parmi les organisations politiques, Les Verts ne peuvent plus revendiquer le monopole de l’écologie, même s’ils ont été moteur dans la prise de conscience et porteurs de novations idéologiques substantielles : en plus des Alternatifs, de la FASE ou des objecteurs de croissance, clairement écologistes, d’autres organisations politiques évoluaient. A la LCR puis au NPA, avant de régresser dans la dernière période, on redécouvrait la pensée écosocialiste venue des marxistes d’outre-atlantique. Au PCF, les lignes bougent, vite, les préoccupations écologiques n’étant plus minorées mais de plus en plus prises au sérieux. Au Parti de Gauche, l’héritage de l’écologie politique et la nécessité d’articuler les cultures et traditions s’assument clairement. De nombreux militants écologistes - dont des anciens verts y compris des ex-dirigeants ou des intellectuels - ont rejoint ces organisations au fil des années. Nous comprenons que beaucoup de militants d’EELV aient du mal à croire qu’aujourd’hui on puisse faire vivre l’écologie politique (et le féminisme !) au sein du un Front de gauche. C’est notre choix. Notre pari repose sur deux appréciations de la situation.

D’abord, regardons le mouvement des uns et des autres. Pense-t-on qu’EELV puisse revenir à des positions radicales d’affrontement avec le capitalisme, de modernisation des formes politiques et d’indépendance vis-à-vis du Parti socialiste ? Plus la gauche de transformation radicale, sociale et écologique, sera forte, moderne, attractive, plus EELV sera susceptible de revenir à son ancrage historique : c’est notre pari. Il nous paraît d’autant plus pertinent que la gauche de la social-démocratie s’écologise ces dernières années comme jamais auparavant, que l’idée de s’émanciper du Parti socialiste y gagne du terrain. Ce que le capitalisme donne à voir avec sa crise financière amène à renouveler les réponses dans l’autre gauche, à penser un projet qui ne s’accommode pas de la logique productiviste. Deux trajectoires se croisent : les Verts se tournent vers le centre, l’autre gauche se verdit. Faisons force à gauche, bien à gauche, en mêlant le vert et le rouge, pour emporter le plus largement l’adhésion.

Nous faisons un second pari, celui de la dynamique, du mouvement. Aucun évolution n’est écrite par avance quant à l’avenir du Front de Gauche et bien des obstacles sont encore sur ce chemin. Mais les rencontres que nous faisons dans cette campagne présidentielle bousculent déjà les étiquettes, les organisations et font espérer au-delà de la séquence électorale. « Stop ou encore » : cela dépend de chaque personne soucieuse de faire naître du nouveau à gauche, du nouveau réellement écologiste, anticapitaliste, antiraciste, démocratique et féministe. Celui qui est sûr de ne jamais se perdre, c’est celui qui ne se lance dans aucune aventure. Nous nous engageons avec un enthousiasme que nous voulons faire partager.

Nous nous adressons fraternellement et en toute sororité à nos amis - depuis parfois plus de 20 ans - qui militent à EELV pour une vraie alternative au système actuel et que nous voyons malheureux : rien ne vous oblige à continuer à vous étioler dans un écosystème partidaire qui ne vous donne plus l’air dont vous avez besoin, l’espérance qui vous donne envie de vous battre. Si vous quittez EELV, ne disparaissez pas dans la nature : l’écologie politique a toujours besoin de votre engagement. Nous pensons possible et utile de militer ensemble. Ce que nous proposons, c’est l’aventure d’une nouvelle radicalité de l’écologie en train de s’épanouir : mouvement social écolo, gauche de la gauche en verdissement, émergence d’une nouvelle terre politique où se sentir à nouveau chez soi. Nous voulons entrer en dialogue avec vous, pour en inventer la langue.

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