Jacques Ellul: la mort n'arrête pas l'Espérance

Jacques Ellul est mort, il y aura 25 ans le 19 mai. Une occasion de rappeler une pensée centrale dans l'écologie.

Jacques Ellul né en 1912 à Bordeaux, dans une famille cultivée, mais peu argentée. Il restera toute sa vie en région bordelaise. Brillant étudiant, il rencontre à la faculté de droit Bernard Charbonneau avec qui il forge une solide amitié et complicité intellectuelle. A 18 ans, il se passionne pour l’œuvre de Marx et, en même temps, connaît une conversion intérieure au christianisme.

Ellul et Charbonneau créent dans les années 1930 un groupe militant qui se rapproche dans un premier temps d’Emmanuel Mounier et de la revue Esprit, ainsi que de Denis de Rougemont. Ils se séparent bientôt de Mounier à qui ils reprochent de rester dans une démarche purement intellectuelle : face à la montée concomitante du nazisme et du stalinisme, ils croient au développement de petits groupes de militance et de vie, dans un esprit libertaire et écologiste avant l’heure, liés de manière fédérale.

Jacques Ellul découvre, comme toute une génération protestante, le théologien suisse Karl Barth (1886-1968) qui participera à l’organisation en Allemagne d’une église résistante. Chargé de cours à la faculté de Clermont-Ferrand, il est révoqué en 1940 pour avoir critiqué Pétain devant des étudiants : installé dans une ferme de Gironde, il survit avec sa femme de leur autoproduction agricole.

Résistant, il cache des juifs et des prisonniers, et croit que les mouvements de résistance pourront changer la vie politique française à la Libération. Nommé conseiller municipal au lendemain de la guerre, il démissionne au bout de six mois, s’estimant sans pouvoir face aux services techniques, puis échoue aux élections législatives du 21 octobre 1945, où il se présente pour un mouvement politique issu de la Résistance. Son avenir sera intellectuel et non politique, mais engagé.

Engagé

Engagé dans l’Eglise réformée de France : il sera membre de son Conseil national jusqu’en 1970. Engagé pour la jeunesse en difficulté : il crée en 1958 un des premiers clubs de prévention de la délinquance. Engagé pour l’objection de conscience : le professeur de droit est souvent appelé à la rescousse comme témoin de moralité lors de procès d’insoumis. Et, surtout, engagé pour l’environnement : il alerte dans les années 1960 sur les pollutions dues à l’extraction de gaz et de pétrole à Lacq (1964) et crée en 1970 le Comité de défense de la côte Aquitaine contre un projet de tourisme de masse qui menaçait de défigurer le littoral.

Il participe au lancement d’Ecoropa, en 1976, par son ami Edouard Kressman qui en est le premier secrétaire général. Il reste cependant en retrait au moment de l’entrée en politique de l’écologie en France au début des années 1970. Et anime un groupe de réflexion autour de lui lors de retraites estivales dans les Pyrénées, qui exercera une influence sur des personnes au parcours prometteur comme José Bové ou Noël Mamère.

Devenu à la Libération professeur de droit à Bordeaux, où il donne notamment pendant une trentaine d’année un cours sur Marx, il publie en 1954 son premier grand ouvrage : La technique ou l’enjeu du siècle2, traduit et publié en 1962 aux Etats-Unis, à l’initiative de l’historien états-unien Lewis Mumford (1895-1990), qui inspirera Ivan Illich3. Pas moins de 44 titres suivront sur la technique et la théologie, sans compter plusieurs centaines d’articles et tribunes dans l’hebdomadaire protestant Réforme, le quotidien régional Sud-Ouest, Le Monde, etc.

Joyeusement polémiste, à l’écart du milieu parisien, il reste un intellectuel atypique, adoré par les uns, détesté par certains. Il publie dix huit ouvrages dont Le bluff technologique4 entre le moment de sa retraite de professeur en 1980 et son décès, d’un cancer généralisé, en 1994.

Menaces de la technique

Son œuvre se divise de manière assez stricte entre des ouvrages théologiques et d’autres sur la technique et l’implication de son développement dans l’information, les arts, les croyances etc.

Outre les deux livres déjà cités, Le système technicien5 est son troisième ouvrage majeur sur la technique. Il définit moins la technique comme un champ précis – la science ? La technologie ? L’appareil de production ? – que comme un ensemble de mécanismes qui répondent à la recherche de l’efficacité en toutes choses. A quoi ressemble la technique selon Ellul ? La technique est rationnelle, exclue toute créativité ou spontanéité. Elle est artificielle et artificialise le monde, et devient le nouvel environnement de l’homme qui remplace l’ancien, naturel.

La technique s’universalise. Elle étend sa logique à l’ensemble du monde et des activités humaines : la politique, l’art ou les loisirs deviennent des activités techniques. Elle fonctionne de manière automatique et autonome : l’homme n’a plus de choix, la technique elle-même induit les bifurcations. La politique n’a pas de prise sur les choix réels. De plus, selon Ellul, la technique connaît un auto-accroissement que rien ne peut arrêter selon l’adage « On n’arrête pas le progrès ». Les techniques entraînent la création d’autres techniques selon un enchaînement inéluctable, y compris quand elles échouent : la technique crée des problèmes pour la résorption desquels on crée d’autre techniques qui elles-mêmes créent des problèmes, etc. La technique est insécable : on ne peut choisir, ne prendre que certains aspects et pas d’autre, séparer le civil du militaire ou l’immoral du moral. La technique renforce l’Etat qui renforce à son tour la logique technicienne, ce qui inquiéte plus que tout l'ancien résistant et amoureux de la liberté.

La technique comme système

Plus que tout, Ellul insiste sur la technique comme système. Le problème n’est pas un objet isolé, mais l’interconnexion croissante de tous les objets techniques qui accentuent les caractéristiques évoquées et la rendent incontrôlable socialement et politiquement.

Dès 1972, alors que le Ministère de l’environnement vient d’être créé en France, il met en garde contre l’illusion que les destructions de l’environnement ne serait que des ratés du système technicien et défend qu’elles lui sont au contraire consubstantielles : lui, le militant écologiste de terrain, se prononce « contre la défense de l’environnement6 », car elle cache la nécessité d’être d’abord contre le système technicien.

Dans un dialogue serré avec le marxisme, il montre que le problème est moins la logique de profit que l’accroissement des forces productives, qu’il comprend comme le développement du système technicien.

Grand lecteur de la bible, passionné par la dimension paradoxale et iconoclaste du livre de l’Ecclésiaste, disciple de Karl Barth et du philosophe Sören Kierkegaard, il puise dans la théologie les racines de sa critique de la technique. Il pense que la technique est inéluctable au regard de l’imperfection de l’humain après la Chute du paradis. Elle est devenue ce qu’elle est parce que l’homme y a trouvé pour lui-même le moyen d’alimenter son envie de toute puissance, son hybris et que, de réalité seulement humaine, il en a fait un nouveau dieu. Dénonçant cette idolâtrie, il ne croit pas à la sécularisation des sociétés, persuadé que la science, le sport, les loisirs de masse, nouvelles religions techniques de Nouveaux possédés7, remplacent en fait les anciennes religions.

Résister à la technique ?

Il critique de manière virulente l’invasion de la technique dans les domaines de la créativité et de l’initiative humaine. Les techniciens des administrations piégeraient les hommes politiques qui n’auraient plus de choix. La musique serait réduite à une production d’émotion par des signaux et des chocs. L’art contemporain est une pure technique où la recherche permanente de nouvelles techniques prend le dessus sur tout sens ou émotion. Les images se font passer pour la Réalité et la parole – seule capable de faire s’approcher de la Vérité – est humiliée.

Le thème de l’information et de la propagande – développé en 1962 dans l’ouvrage Propagandes8– est une des démonstrations les plus convaincantes de cette invasion technique. Quelques décennies avant le développement d’internet, il démontre comment la propagande n’est plus tant la diffusion de fausses nouvelles – comme les « bobards » de la Première Guerre mondiale – que la capacité à orienter les personnes dans le flux incessant des nouvelles vers l’information voulue et à les lier à une émotion, une vision du monde, etc.

Outre une approche de la technique que ses critiques qualifient de trop monolithique, on a pu lui reprocher une vision désespérante du monde. Il reconnaissait vouloir dans ses ouvrages insister sur la fermeture des choses, se méfiant – inspiré par la guerre – de la capacité des humains à se rattacher à un tout petit espoir extérieur pour ne pas prendre leurs responsabilités personnelles et risquer ce qu’ils ont de plus important. Dans une dimension théologique, contre l’illusion de l’espoir, il choisissait l’Espérance, la passion de l’impossible qu’il liait à l’irruption de Dieu dans le monde quand tout paraissait impossible et qu’il semblait à l’homme être allé au bout de ses moyens.

Minoritaire marginalisé

Méfiant envers les intellectuels (dont il moquait les aveuglements, en particulier face aux communismes de l’Est et au tiers-monde) et les organisations, il avait dès l’après-guerre dans Présence au monde moderne9 appelé les chrétiens à une stratégie qui devait trouver une incarnation dans les mouvements écologistes et non-violents, affirmant également sa proximité avec les anarchistes.

Persuadé que le temps des révolutions était révolu et que la fermeture du monde par la technique était de plus en plus radicale, fermement opposé à la violence en politique, il appelait dans Présence au monde moderne puis dans ses ouvrages consacrés au thème de la révolution, à une stratégie de la non-puissance, de révoltes, à l’ouverture de brèches notamment en développant des styles de vie en cohérence forte avec les convictions.

Sa crainte de la fermeture du monde et son goût de la polémique l’ont poussé à s’attaquer tout au long de sa vie à tout ce qu’il percevait comme un consensus, pas toujours de manière heureuse. Dans les années 1980, il dénonce, sans guère de compassion pour les malades, le sida comme la conséquence logique d’une obsession irresponsable pour le sexe.

Piégé par une lecture littéraliste et peu informée du Coran qui le faisait réduire islam et violence, il demande l’expulsion de tout immigré diffusant l’islam en France. Ces textes le marginalisèrent dans les milieux protestants et écologistes. Pendant les dix ans qui suivirent sa mort, sa pensée connue une période de purgatoire, qui s’est achevée en 2004 et une série de publications, en particulier l’ouvrage de Jean-Luc Porquet, Jacques Ellul, l’homme qui avait presque tout prévu et la réédition régulière de ses ouvrages par les éditions de La Table Ronde.

 

1) Textuel, Paris, 2009.

2) Economica, 1957/1990.

3) Romain Felli. Ivan Illich, chrétien, libertaire, écologiste, LaRevueDurable n° 34, juin-juillet-août 2009, pp. 61-63.

4) Hachette, 1988.

5) Le Cherche-Midi, 1977/2004.

6) « Plaidoyer contre la défense de l’environnement », France-Catholique, janvier 1972.

7) Mille-et-une-nuits, 1976/2003.

8) Armand Collin, 1962 ; Economica 1990.

9) La Table ronde 1948/2007.

 

L’héritage de Jacques Ellul

Les ouvrages de Jacques Ellul précèdent et inspirent la première génération d’intellectuels de l’écologie politique, en particulier Ivan Illich et sa découverte du phénomène selon lequel les techniques deviennent contre-productives lorsqu’elles arrivent à un certain seuil de développement. Des fidèles, en premier lieu le politiste Patrick Troude-Chastenet, animent l’association internationale Jacques Ellul1 basée à Bordeaux.

Au début des années 2000, des auteurs qui se réclament de la décroissance, notamment Alain Gras et Serge Latouche, le journal La décroissance, remettent en avant Jacques Ellul. José Bové, Noël Mamère ou l’essayiste catholique Jean-Claude Guillebaud, qui l’ont côtoyé, revendiquent également leur filiation. Une nouvelle génération de théologiens, dont moi-même ou Frédéric Rognon ou les membres du réseau français « Bible et création », commence à reprendre et à redécouvrir son travail théologique, qui est le fondement spirituel d’une réflexion sur l’écologie et la non-violence.

1) www.jacques-ellul.org

2) http://blog.bibleetcreation.com

 

Bibliographie sélective

La propagande, Armand Colin, 1966.

L’Espérance oubliée, La table Ronde, 1972/2004.

Les nouveaux possédés, Les Mille et une nuits, 1973/1974.

Le système technicien, Le cherche midi, 1977/2004.

 

Sur Ellul :

Porquet Jean-Luc, Jacques Ellul l’homme qui avait presque tout prévu, Le Cherche Midi, 2004.

Rognon Frédéric, Jacques Ellul, une pensée en dialogue, Labor et Fides, 2007.

Troude-Chastenet Patrick, Entretiens avec Jacques Ellul, La Table ronde, 1994.

Stéphane Lavignotte (Dir.), Jacques Ellul, cinquante ans de chroniques dans Réforme, Réforme, 2004.

Jacques Ellul, l'Espérance d'abord, Édition Olivétan 2012.

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