Extension du domaine de la pornographie (et de la démocratie ?)

Qu'est-ce qui est privé, public ? Pornographique ? Cette dernière catégorie ne s'étend-elle pas aux reportages de Paris-Match, soumettant la vie privée des politiques au débat ?

La frontière entre ce qui est privé ou public est mouvante. Dans la Bible, Loth couche avec ses filles, la vie sexuelle du roi David est contée par le menu, Jésus peut avoir dans sa généalogie Tamar qui a piégé son beau-père en se déguisant en prostituée pour l’obliger à respecter ses droits de veuve. Non seulement tout cela est exposé aux yeux de millions de lecteurs mais sujet à débat théologique. On peut d’autant débattre de chose aussi privées, intimes, sexuelles que c’est là que l’on rencontre la Parole du divin. « Révélation » n’a pas le même sens qu'en "une" de Closer : si « la vie privée est sacrée », cela en fait une question extrêmement publique.

Depuis, les choses ont changé et il faudrait faire l’histoire du « black out » de la vie sexuelle des héros et du fait d’en débattre. Mais l’affaire Griveaux ne fait-elle pas éclater que quelque chose a de nouveau fortement bougé en la matière ? Un quelque chose qui ne se résume pas à la question des « méchants réseaux sociaux ».

Qu'est-ce qui est pornographique ?

Il y a une vidéo qui a donné lieu à un « revenge porn » : une vengeance par des images pornographiques. Selon le juriste Daniel Borillo, la pornographie est la « représentation complaisante — à caractère sexuel — de sujets, de détails obscènes, dans une œuvre artistique, littéraire ou cinématographique »1. Première évolution : cette représentation peut avoir lieu sur internet, en dehors des supports habituellement "artistiques". Attachons-nous au terme obscène. Littéralement (ob, comme oblitérer joint à scène), il signifie qui ne devrait pas être sur la scène, ne pas être vu du grand public pour des raisons de bienséance. Cela semble évident pour la vidéo de masturbation de l’ex-candidat à la mairie de Paris. Mais selon la règle que « le privé n’est pas public », les situations photographiées et les éléments de la vie de couple parus dans Paris-Match pour le grand public, privés mais mis sur la scène ne sont-ils pas, au sens littéral, obscènes ? Relatant une histoire amoureuse et parentale, de façon mièvre et avec l’accord du couple, ne sont-ils pas une « représentation complaisante — à caractère sexuel — de sujets, de détails obscènes » ?

Continuum d'obscénité

Il n’est pas nouveau que les professionnels de la politique mettent en scène leur vie privée tout en exigeant qu’on la respecte. Emblématique en est le choix du président actuel de mettre au cœur de sa communication une figure de la presse people, au risque de voir surgir son pendant anti-système, Piotr Pavlenski. Le lien narratif dans l’affaire Griveaux entre cette mise en scène complaisante et cette sortie de scène déplaisante ne fait-elle pas réaliser qu’il y a un continuum d’obscénité, de représentation complaisante à caractère sexuel, donc pornographique entre les deux ? Un continuum du plus soft - mention par les candidats aux municipales de leur état marital et de leur nombre d'enfants - jusqu'à la vidéo de Piotr Pavlenski avec sur le chemin, le couple Griveaux dans Paris Match, le scooter de Hollande en "une" d'un journal people (tient, encore "Mimi" Marchand)... Les nouvelles technologies – messageries électronique, site internet, tweeter – ne font que rendre visible que depuis longtemps la presse papier la plus classique et la plus complaisante – Paris Match, Point de vue et images du monde... – avait produit une extension du domaine de la pornographie, du hors-scène mis en scène. L’éléphant était au milieu du couloir et nous faisions comme si nous ne le voyions pas. En ce sens, l’hypocrisie dont parle Piotr Pavlenski n’est pas seulement celle des politiques qui mettent en scène leur vie privée, mais la nôtre qui sommes si contents de lire cela – au moins chez le coiffeur.

Prouver par sa vie personnelle

Il y a une deuxième extension. Pourquoi les politiques mettent-ils cela en scène, nous imposent-ils donc cette obscénité au risque du retour de bâton ? Parce que pour se faire élire, les politiques d’aujourd’hui ne mettent pas en avant que des idées, ne demandent pas que de trancher des orientations politiques. Ils mettent en avant, aussi, des qualités que l’on croit pouvoir prouver par sa vie personnelle mise en scène. En Israël, depuis longtemps, pour prouver qu’on sera un président ayant le courage de défendre le pays, avoir été général est un atout. Aux États-Unis, avoir été un businessman intraitable peut vous aider à devenir celui qui redresse l’économie. Il semble logique que les journalistes puissent enquêter sur la réalité de votre carrière d’homme d’affaire ou de général pour vérifier que ce qui est dit est vrai. Nous sommes dans les règles de l’espace public, avec sa presse libre, le droit de demander des réponses – qui est le vrai sens de la responsabilité de la personne au pouvoir -, de contester les affirmations publiques, etc.

Extension du domaine du débat

Mais qu’en est-il quand pour prouver ses qualités on met en avant des éléments de sa vie familiale, de couple, sentimentale ? Ses qualités de « family man » et bon catholique pour prouver ses qualités à l’électorat de l’ouest parisien ? Mis dans l’espace public, pourquoi seraient-ils considérés autrement que l’état financier de l’empire Trump ou la carrière de Benny Gantz ? N’y-a-t-il pas alors une extension du domaine du débat : à la vie privée quand les politiques la mettent eux-mêmes en scène ? Encore plus quand ils prétendent mettre en scène des qualités et pas seulement des idées, des qualités privées et pas seulement dans la gestion des affaires publiques ? N’ouvrent-ils pas la porte à ce que l’on fasse de leur hypocrisie ou sincérité un sujet de débat voir de dénonciation, comme l’a fait Piotr Pavlenski ?

Le paradoxe sexuel

Est-ce une extension du domaine de la démocratie ? Eric Fassin parle de démocratie sexuelle quant au fait que les normes sexuelles qui furent longtemps hors du débat démocratique (en partie du fait des Eglises) lui sont désormais soumises. Mais, dans le cas de savoir par exemple si c'est un problème qu'un politique se masturbe et ait une maîtresse en contradiction avec son catholicisme classique, cela n'entre-t-il pas en contradiction avec le fait que le développement de la démocratie sexuelle allait jusque-là de paire avec le développement du libéralisme culturelle et de l'autonomie corporelle ("je fais ce que je veux de moi") ? Comme le disait Ricœur y a plus de quarante ans, constatons que la politique et le pouvoir déroulent le paradoxe d’un double progrès dans la rationalité et les possibilités de perversion. Que les « machines », loin d’introduire de la rationalité, sont solidaires de la démagogie et du plébiscite. Quand le « nouveau monde » pousse les feux de la rationalité, des machines et de la la co-extensivité du domaine de la pornographie et (à son corps défendant, si j'ose dire) de celle du débat, la perversion est à son comble. Il s’agit alors de se demander s’il faut ménager et encadrer la politique, comme nous y inviterait Ricoeur, ou… la changer radicalement.

 

1 Daniel Borillo, Le droit des sexualités, Presses Universitaires de France, Paris, 2015, p. 47.

 

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