Extinction Rebellion, bilan 2: pas assez politique et anticapitaliste ?

Parmi les critiques adressées à la mobilisation d'Exinction Rebellion le caractère trop festif, pas assez social, pas assez anticapitaliste... Autant de révélateurs de débats anciens entre la gauche y compris radicale et l'écologie.

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Le mercredi 9 octobre, l’historienne Mathilde Larrère donne au magazine écologiste en ligne Reporterre ses impressions sur la visite qu’elle a fait le premier jour de l’occupation d’Extinction Rebellion : « Place du Châtelet lundi soir, ni les slogans, ni les discussions n’étaient politiques. »

Cette appréciation – très partagée sur les réseaux sociaux de la gauche radicale – m’a tout de suite interrogé. Factuellement d’abord : je n’ai pas vu la même chose quand je suis allé participer à cette occupation. Sur des cartons, des banderoles, partout il y avait des slogans. Si l’on prend seulement la journée du jeudi 10 octobre, sur son fil tweeter, XR annonce à 10h un débat sur l’écoféminisme, un stand d’Utopia 56 (association d’aide aux migrants), un autre sur la manière d’enlever Google de son portable, à 14h un départ de volontaires pour aller aider dans un camps de migrant, à 17h un débat sur l’énergie, à 20h une rencontre avec des exilés à la Porte de la Chapelle, des avocats et des militants engagés à leurs côté… Sur place, j’ai assisté à des débats sur la démocratie radicale ou sur l’éducation… Comme le reconnaît Mathilde Larrère, « quand on s’installe, qu’on monte des tentes, ce n’est pas le meilleur moment pour débattre et réfléchir du fond. Il est trop tôt pour porter une analyse, seulement, c’était déconcertant, je ne savais pas trop où j’étais ». Au delà d’un aspect factuel, d’autres remarques pointent des différences entre ce qu’il est convenu d’appeler la gauche – même radicale – et ce qu’est l’écologie depuis les années 1960 .

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Méditer c’est contester

D’abord sur ce qu’est une action politique : « En arrivant, un touriste m’a demandé s’il s’agissait d’un festival… De fait, il y avait de la musique, des funambules, des circassiens. Ce qui m’a surpris, c’est ce mélange des genres. Ça ne ressemblait pas à un blocage politique. Ce n’est pas tant le fait que ce soit festif, car les occupations d’usine ont été très festives, avec des concerts, des bals. Cela fait d’ailleurs partie de la bataille de l’opinion, donner une image joyeuse, non violente de la lutte ». La fête, la musique, les jongleurs ou la méditation pendant une occupation seraient dans la tradition de gauche, soit une manière de s’occuper pendant que l’occupation dure, soit une stratégie de communication. Dans la tradition de l’écologie – qui rejoint en cela la tradition libertaire – elle est bien plus. La politique ne s’articule pas entre des moyens et une fin, les uns et les autres étant dans la discontinuité (faire une révolution sérieuse pour arriver à une société joyeuse) mais dans la manière de vivre en même temps les moyens et les fins. Pour reprendre la formule bien connue de Gandhi : soyez le changement que vous voulez voir advenir.

Concrètement, l’occupation d’XR place du châtelet faisait vivre dès maintenant que la ville n’avait plus à être occupée par un des principaux moteurs de l’économie consumériste – la voiture – et régulée par la violence de l’État qui s’exerce d’abord en France pour faire circuler des voitures… mais consacrée à des activités différentes. Ces activités – parler, chanter, danser, méditer, se découvrir… - permettaient de déjà expérimenter que la richesse n’est pas dans l’accumulation des biens mais dans des expériences et des liens épanouissants. On pourrait multiplier les exemples.

Oui, ce festival fut politique : il a fait fonctionner différemment le monde, a soustrait aux logiques dominantes, a permis de vivre autrement, certes sur un lieu et dans un temps limité, en exprimant en débats, en slogans et en actes un point de vue sur la vie bonne et l’organisation politique qui permettraient cette vie bonne. D’ailleurs, l’historienne Mathilde Larrère le sait bien. Que ce soit 1936 ou 1968, le bilan des mouvements sociaux ne se comptent pas seulement en changement législatifs et augmentations de salaire mais en expériences libératrices, encapacitantes, en découvertes d’horizons… en changements culturels et de mode de vie. La transformation écologique et sociale se vit toujours sur trois fronts qui avancent ensemble : les structures, les modes de vie et les représentations (culture, sensations, affects, percepts…).

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Front principal, fronts secondaires

L’autre différence me semble rendue visible par cette appréciation : « La question sociale était complètement absente. Je n’ai pas vu non plus de discours anticapitalistes, plutôt des messages décroissants ou anti-consuméristes. Or le problème climatique doit être pensé avec le social, et dans une perspective anticapitaliste ». A contrario, comme la veille le sociologue Geoffroy de Lagasnerie, invité de Par Jupiter sur France-Inter, Mathilde Larrère dit son enthousiasme envers Extinction Rebellion quand le mouvement s’allie avec les Gilets Jaunes et le Comité Adama lors de l’occupation du centre commercial d’Italie 2 qui a ouvert la semaine de mobilisation.

Une partie de l’histoire du débat entre la gauche et l’écologie est celle de savoir ce qui est important. Du côté de la gauche, les auteurs cités le savent bien, la fixation sur l’exploitation capitaliste du travail par le capital a contribué durant des décennies à marginaliser les autres dominations : de race et de genre mais aussi de certaines cultures sur d’autres (cultures de migrations, des pays du Sud ou régionales) et sur la nature. Les années 1970 voient exploser les mouvements sociaux porteurs de ces questions. Les mouvements qui en ont été issus ont souvent aussi eu du mal à intégrer cette diversité. J’ai fait partie de ces militants écologistes qui ont porté au sein du mouvement écolo dans les années 85/90 l’idée que l’écologie ne pouvait se penser sans intégrer la question sociale, les questions de racisme, de banlieues, de féminisme, LGBTQI…

L’usage du concept d’intersectionnalité – ne pas donner de l’importance dans les dominations qu’à la classe, la race ou le sexe mais penser les trois ensemble – pourrait être un progrès dans cette réflexion politique. Je me réjouis aussi quand XR s’allie aux Gilets jaunes et au Comité Adama. Mais un certain usage de l’intersectionnalité ne cache-t-il pas souvent une manière de rabattre encore sur la classe : les violences policières intéressent moins en ce qu’elles révèlent du racisme systémique que parce qu’elles concernent des classes populaires (la classe plus que la race, donc) ; les luttes des femmes (de ménage par exemple) sont d’abord intéressantes en ce qu’elle montrent l’exploitation capitaliste plus que la domination patriarcale. Bien sûr, les deux… mais le réflexe classiste ne prend-il pas souvent le dessus ?

De plus le trio classe/race/genre n’omettait-il pas une autre domination : celle sur la nature. Et encore d’autres. Les critiques de la mobilisation d’Extinction Rebellion ne trahissent-elles pas un retour relooké de l’opposition entre « front principal » et « fronts secondaires » ? Race/classe (et genre quand on y pense...) vs nature ? On demande à juste titre aux écologistes de s’interroger sur leur « blanchité » et leur « bourgeoisie ». Si nous ne le faisons pas assez, je voudrais témoigner que lors du débat qui a eu lieu le 2 octobre à la Maison Ouverte de Montreuil le représentant d’XR a dit combien ils se posaient cette question et a raconté un début de mobilisation sur des thèmes locaux montrant une démarche dans ce sens. L’émergence dans le mouvement vert du concept d’ « écologie populaire » dit qu’il ne s’y passe rien. Mais ce qu’on demande à juste titre aux écologistes sur la race et la classe, il semble grossier de le poser en retour sur la nature aux militants de l’antiracisme et de la classe. Pourtant l’ensemble est bien lié…

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Anticapitalisme et antiproductivisme

Enfin, cette interview reprend un vieux débat entre l’écologie et la gauche radicale : « Je n’ai pas vu non plus de discours anticapitalistes, plutôt des messages décroissants ou anti-consuméristes ». La décroissance et l’anti-consumérisme, ce ne serait pas aller assez loin dans la critique des causes. Le fond du problème serait l’anticapitalisme. Ce débat a mille fois eu lieu (je renvoie aux passages que j’y ai consacré dans La décroissance est-elle souhaitable ? Textuel, 2008). Les écologistes répondent que se débarrasser du capitalisme n’est pas une garantie de société écologique : il y a des socialismes productivistes, les pays de l’Est en furent des caricatures. La fin du capitalisme ne garantit pas que la vision de la vie bonne partagée ne passe pas par l’accumulation des biens. Inversement, le capitalisme ne pouvant survivre qu’avec un accroissement infini des forces productives, non seulement il est par définition anti-écologique mais la décroissance – une réduction des forces productives – signifie sa mort. En ce sens, l’anti-productivisme serait plus radical que l’anticapitalisme.

Pour ma part, j’ai arrêté d’opposer les deux et toujours défendu la nécessité d’affirmer en même temps l’anticapitalisme et l’antiproductivisme. Plutôt que de reprendre ce débat, il me semble intéressant de m’interroger sur un paradoxe autrement plus compliqué dans lequel nous sommes : il faut mettre fin au capitalisme pour sauver la planète ; mais nous ne sommes pas au matin d’une révolution qui l’abatte le capitalisme ; cela veut-il dire qu’il faut se résoudre à la catastrophe climatique ?

Une manière d’en sortir serait ce Green new deal qui a le vent en poupe dans la gauche du Parti démocrate américain. Ce projet d’une nouvelle régulation du capitalisme – en plus de la régulation sociale à la manière du New Deal des années 30 – ajouterait la régulation écologique. Une partie de la question est : le capitalisme peut-il l’accepter ? N’y-a-t-il pas le risque que ce ne soit qu’un « red green washing » ? Ou le capitalisme peut-il être suffisamment régulé… pour sortir du capitalisme ?

 

 

 

 

 

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