Le JDD et le «lobby gay» au Vatican: à quand une information laïque?

On ne peut qu'être étonné de l'absence de laïcité de la presse française dans son traitement des affaires vaticanes. Prise dans la culture catho-laïque française – celle qui fait que bien des gens pensent avec des raisonnements catholiques tout en étant persuadée qu'ils sont laïques – les médias se laissent allégrement rouler dans la farine par la communication – propagande ? - vaticane, en particulier par les courants les plus réactionnaires.

On ne peut qu'être étonné de l'absence de laïcité de la presse française dans son traitement des affaires vaticanes. Prise dans la culture catho-laïque française – celle qui fait que bien des gens pensent avec des raisonnements catholiques tout en étant persuadée qu'ils sont laïques – les médias se laissent allégrement rouler dans la farine par la communication – propagande ? - vaticane, en particulier par les courants les plus réactionnaires.

Dernière affaire en date celle du « lobby gay » qui aurait été à l'origine de la démission du pape ! On nous aurait sorti qu'un lobby végétarien en aurait été la cause ne nous aurait pas plus fait halluciner... Je ne suis pas vaticaniste – ça presque 500 ans que les protestants ont renoncé à l'idée que cette institution était réformable (malgré l'espoir déçu de Vatican II) - et donc n'y accorde qu'un intérêt polémique ou lorsque les actes ou les positions de cet État autocratique ont des effets sur le reste du monde. Ce qui est le cas avec cette histoire qui fleure bon l'homophobie. Ce que j'en connais donc ne vient pas d'un savoir de vaticaniste que je ne suis pas et n'ai pas envie d'être mais de ce que je lis dans la presse.

Ainsi dans le Journal du Dimanche (JDD) de ce matin, que je lis habituellement avec plaisir, mais qui depuis quelque temps a pris l'habitude de se laisser rouler dans la farine en prenant pour argent comptant des « tuyaux » qui sont de la vulgaire intox. Hier, l'entourage de Cahuzac et de Moscovici qui donne des infos – mais aucun document – pour dédouaner le ministre des accusations sérieuses et « sourcées » de Médiapart. Aujourd'hui, d'un trio de Monsignor pompiers-pyromanes au sein de la curie romaine.

Le JDD dans le pétrin

Que nous en laisse comprendre le JDD ? Sortent dans la presse italienne des informations qui dénoncent la corruption au sein du Vatican, l'affaire Vatileaks. Le pape missionne trois prélats pour enquêter : non pas sur la corruption, mais pour trouver les méchants qui l'ont dénoncé en balançant des infos à la presse. Quelle est leur thèse : il y a des prélats qui sont homosexuels, qui vont dans les boites ou les parcs de Rome, qui se font « fournir » des prostitués masculins ; des méchants ont des preuves et les ont fait chanter pour obtenir des infos, d'où l'affaire Vatileaks. A la tête des trois prélats qui défendraient cette thèse, pas vraiment Edwy Plenel : Julian Herranz, un membre de l'Opus Dei, c'est à dire l'extrême-droite de l'église, tout juste à gauche de Civitas, puisque cette pieuvre internationale d'origine espagnol fut un fidèle soutien de Franco et de Pinochet. Ayant aussi fait le ménage face aux dénonciateurs : Tarcisio Bertone, cardinal conservateur, pape par intérim. Que des gens convenables ! Et c'est d'abord un journal de droite, Panorama – qui dit dans le contexte italien ultra-machiste, ultra-homophobe – qui sort la soi-disante affaire du lobby gay qui aurait balancé les infos et aurait fait démissionner le pape.

Et tout ça n'empêche pas le JDD de partir au quart de tour, de reprendre la thèse sans aucune distance, voir pire. La « une » : « Le diable et le bon Dieu » (pas sûr que Sartre aurait apprécié ce détournement moralisant de son titre...). Le titre intérieur : « « Le Malin rôde au Vatican ». Et les sous-titre évoquent à chaque fois le lobby gay au Saint siège, le lobby gay qui a poussé Ratzinger à démissionner. On peut faire une lecture charitable de ces titres : le Saint Siège, le pape sont victimes d'affaire pas « jolies-jolies » et ça montrerait que le Vatican est aussi sous l'influence du malin qui serait derrière ces pratiques douteuses (presque plus crédible que l'histoire du lobby gay...). Mais une lecture plus rigoureuse oblige à mettre en parallèle les deux protagonistes du titre aux deux protagonistes du sous-titre : le Vatican = le Saint siège et le Malin = le lobby gay ; le Vatican = le pape et le Diable = le lobby gay. Frigide Bardot, Christine Boutin et le patron de Civitas, mariées à trois par Taubira l'ont rêvé, le JDD l'a écrit...

Que des cathos homophobe d'extrême-droite puissent assimiler l'homosexualité au malin, c'est triste. Qu'ils voient un lobby gay partout jusqu'au Vatican, ça ne ferait que confirmer une légère tendance complotiste de plusieurs siècles (au 19e siècle, c'était le complot protestant et le complot juif, et encore aujourd'hui le complot franc-maçon). Mais que le JDD relaie ça, on reste interdit. D'autant qu'aucune distance n'est prise avec les soi-disantes pratiques homosexuels de prélats et l'expression « lobby gay ». Quelle surprise que parmi des hommes qui ont choisi de ne vivre qu'entre eux, il y ait une proportion plus importante d'homos que dans la population. Que certains aient choisi de ne pas la porter en bandoulière mais d'avoir une vie sexuelle : on les féliciterait volontiers de braver ainsi l'interdit réactionnaire. Qu'ils doivent pour cela payer des travailleurs du sexe, aller dans des boites et des jardins, certains trouveront cela un peu triste, mais tant que le mariage pour tous ne sera pas légalisé au Vatican, ça risque de durer. Mais le JDD n'est pas sur ce ton : C'est sur le ton de « regardez ces affreux dépravés », en accumulant les détails sordides.

« Lobby gay », mon cul...

Quant à la reprise de l'expression « lobby gay ».... Y-a-t-il au Vatican des homos qui se serrent les coudes, qui font avancer ensemble leurs intérêts communs, je n'en sais rien. Mais cela en fait-il un « lobby gay » ? Le lobby des industriels ou de la pharmacie, que fait-il ? Il fait avancer les intérêts de la pharmacie ou de l'industrie. Ces gays au Vatican qui se serrent les coudes, font-ils avancer la cause gay ou leurs intérêts personnels ? Je n'en sais rien, mais la première hypothèse serait une très heureuse surprise. Employer ainsi l'expression « lobby gay », n'a donc aucun sens mais surtout c'est alimenter cette thématique d'une « internationale gay » (expression qui fait tristement florès jusque chez quelques auteurs isolés de l'extrême-gauche indigène et bobo) qui relierait ces prélats avec l'Inter-LGBT française ou les associations gays LGBT dans d'autres pays (ou moi, puisque dans le milieux protestants on me relie parfois à ce lobby gay). C'est alimenter cette vision complotiste dont nous parlions plus haut et qui transforme les gays en nouveaux maîtres souterrains du monde manipulant les peuples. Vision complotiste qui s'en prend au gay après s'être vu interdite par l'opinion mondiale de s'attaquer aux protestants, aux francs-maçons et aux juifs. « Vous n'allez pas encore nous traiter d'homophobes !? » Parce que vous appelez cela comment ?

Ce qui fait franchement douter que ce réseau soit un « lobby gay » ou qu'il ait la puissance de faire démissionner le pape, c'est que depuis 10 ans, le Vatican n'a cessé – tout en jurant ses grands Dieux qu'il n'était pas homophobe – de durcir sa position sur l'homosexualité : blocage des décisions de l'ONU allant dans le sens de la dépénalisation de l'homosexualité, instructions pour empécher toute personne gay de devenir prêtres, attaques très dures contre les congrégations d'hommes et de femmes aux Etats-Unis et en Europe qui sont des lieux exemplaires de résistance et de vie des personnes LGBT consacrées dans l'Eglise catholique romaine, lutte sans merci contre l'extension du mariage...

Un air tristement connu

Tout cela montre aussi que la journaliste qui a écrit cet article n'a pas beaucoup de recul sur ces sujets (et d'ailleurs, son article est surtout une citation d'articles et d'autres journalistes ou d'experts, sacré travail d'enquête !). Quand le Vatican a voulu se sortir des affaires pédophilies aux États-Unis, comment a-t-il fait ? Il a mis en cause l'importance des positions progressistes de liberté sexuelle et la culture gay chez les prêtres, les moines et les bonnes soeurs américaines. Que dans la plupart des affaires de pédophilie, les principaux mis en cause soient des évêques réactionnaires et qu'assimiler pédophilie et homosexualité soit une honte n'a en rien gêné les boys du Panzer Kadinal. Quand le pouvoir camerounais – aidé par les églises catholiques et protestantes – a voulu dézinguer ses opposants, comment a-t-il fait ? Il a publié une liste de soi-disants homosexuels qui auraient utilisé leurs pratiques homosexuels pour corrompre ou être sensible à la corruption (ce qui au Cameroun donne tout son sens à l'expression « l'hôpital se fout de la charité » puisque toute la société est corrompue de la base au sommet comme dans peu d'endroits dans le monde).

On retrouve finalement les bons vieux ressorts de tous les complots où l'on instrumentalise des minorités pour cacher ses propres crimes. De l'affaire Callas à l'affaire (antisémite) des blouses blanches sous Staline. Quant on veut tuer le chien intérieur qui vous menace, on accuse un chien qui passe d'avoir la rage...

Maladie de l'information et de l'information religieuse en particulier

En quoi cela montre l'absence de laïcité de la presse française dans son traitement des affaires vaticanes ? Son incapacité à se sortir de la culture catho-laïque française qui lui fait se laisser rouler dans la farine par la propagande des hommes en robes ? Il y a quinze jours, dans l'excellente émission de France-Culture "Le secret des sources", une journaliste de Paris-Match disait benoitement (c'est le cas de le dire) qu'elle croyait Benoit XVI quand il disait quelque chose car un pape ne saurait mentir ! (Ce qui lui valut une avoinée justifiée de son collègue de Libération). Actuellement, on nous présente la course à la succession de Benoit 13 et 3, comme un gentil concours de miss voir même une compétition démocratique dans un système libéral exemplaire. On nous a bassiné avec la majesté du geste de démission de B16. Oui, les journalistes de l'information religieuse sont fascinés par ce monde. Ceux qui nous abreuvent d'une succession dont nous ne devrions rien faire d'autre que rigoler traitent ces affaires là d'une manière religieuse, révérencielle, sans l'esprit critique nécessaire et souvent sans la connaissance nécessaire (car ils restent en général peu de temps à cette rubrique). Un peu comme on traite les histoires people. A quand les affaires religieuses traitées comme Médiapart traite l'information en général ?

On s'en ficherait – car le Vatican est depuis longtemps un astre certes très gros mais mort, en tout cas pour le message de libération de Jésus – si cela ne permettait pas à l'institution vaticane de fourguer sa camelote homophobe, sexiste et autoritaire. Par exemple au JDD, que j'achète tous les dimanches en allant animer mon culte. Ce journal qui était grand quand il accueillait les articles historiques d'un Claude-Marie Vadrot sur l'écologie devient, de l'affaire Cahuzac à l'affaire du lobby gay, une feuille sensationnaliste (car le vrai de ressort de ce traitement est l'envie de titres et d'un contenu croustillant pour vendre du papier) qui prend des vessies propagandistes pour des lanternes propre à éclairer le lecteur... Le JDD est le syndrome d'une maladie plus profonde de l'information religieuse. Et de l'information en général.

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