39 secondes d'écologie (et de) politique

39 secondes de réponse, mercredi 23 novembre sur RTL. Jean-Michel Aphathie : « Est-ce que vous appelleriez à voter pour François Hollande ? Est-ce que vous pourriez répondre à ma question ?»

39 secondes de réponse, mercredi 23 novembre sur RTL. Jean-Michel Aphathie : « Est-ce que vous appelleriez à voter pour François Hollande ? Est-ce que vous pourriez répondre à ma question ?» « Pas là. Je ne me trompe pas d'ennemi, mon objectif est de battre Nicolas Sarkozy (…) Pourquoi vous ne demandez pas si François Hollande appellerait à voter pour moi ? C'est comme si cette situation ne pouvait pas se produire. » Et dans les minutes qui ont suivi, le ciel s'est ouvert et la foudre est tombée sur Eva Joly. Tous les commentateurs, les mâles politiques unis, y compris dans son propre parti se sont déchaînés pour qu'elle se reprenne, qu'elle revienne sur sa « bourde », sa « connerie ». Car ce n'était pas une position politique, une opinion à débattre. C'était l'erreur de quelqu'un qui n'a pas « les codes » lit-on.
En politique, comme à table, il y a des codes, une politesse, un non-dit de ce qui se fait ou pas. Chaque coude, chaque serviette, chaque fourchette et chaque couteau a une place et pas une autre. Et sinon, papa gronde et attend que cela soit « rectifié » pour que « l'incident soit clos » (Pierre Moscovici). Et Eva Joly n'est pas restée à sa place.
Une écologiste, un Mélenchon, un Poutou ont une place : ils ne doivent pas dépasser les 5% (sinon, c'est de leur faute si le candidat socialiste échoue), ils doivent ramasser des voix au premier tour dans leur petit pré carré, et appeler à voter pour le grand parti, dont il est déjà dit, vu, su, décidé que sa place à lui est d'être en tête au premier et présent au second. Et avant même le premier tour, on est prié de déjà l'annoncer et de le faire gentiment, clairement, poliment, comme il faut et pas comme on veut. Si comme Poutou, à la même question tellement originale « Vous appellerez à voter François Hollande !? »,  vous répondez  comme sur France-Inter le jeudi 24 novembre par cette position tellement original que ce fut de longue date celle de feu la LCR avant le NPA : « Nous on dit clairement que Sarkozy, c'est l'adversaire principal, et que le minimum syndical de ces élections là, ce serait qu'on fasse dégager Sarkozy. Le deuxième tour, on ne restera pas spectateur » alors la journaliste vous intimera soudainement violente et à cinq (!) reprises :  « Oui ou non ! Oui ou non !». Et que dire des réaction à ce Mélenchon qui refuse lui aussi obstinément d'obtempérer.
Une personne engagée en politique, si ça dit un jour : « je ne signerai pas un accord s'il ne contient pas la sortie du nucléaire », alors l'autre jour où l'accord ne le contient pas, ça doit dire « c'est un bon accord ». Si vous avez le culot de dire une phrase aussi violente que : « cet accord ne me fait pas rêver », vous n'êtes pas adultes. Parce qu'être responsable en politique c'est de passer des compromis, pas d'être fidèle à sa parole publique. Vous êtes un partenaire, et un partenaire surtout si c'est le petit qui doit ses députés au grand, c'est comme la femme au foyer ou un enfant : ça dit merci, amen, oui-oui et ça n'oublie pas à qui ça doit sa pitance. Et quand ça a fait une « connerie », ça devance la colère du mari pour dire « pardon ».
Une femme en politique ça doit être encadré. Ça se promène à la campagne avec un conseiller porte-parole qui lui souffle au vu et au su de toutes les caméras ses réponses. Ça n'est pas assez grand pour savoir toute seul ce que ça dit. Ça suit ce que disent ses conseillers mâles ou ça ferme sa gueule. Ça suit les éléments de langage. Etre une « femme libre » ? Un oxymore...
Ne pas respecter tous ces codes, cet agencement de la domination, ne pas rester à la place qui vous est assignée dans cet agencement, c'est ne pas savoir faire de la politique. Et si c'était seulement dans ces rares moments qu'il y avait justement de la politique ?
Le philosophe Jacques Rancière oppose deux sens du mot politique : la polis/ce et la politique proprement dite. La polis c'est la façon dont l'oligarchie qui gouverne maintient chacunE à sa place, fait la police en disant : « Ne bougez pas de la place qu'on vous a assigné ».
La polis dit : il n'y a qu'une politique, l'exercice du pouvoir ; il n'y a que certaines personnes qui l'exercent, ceux qui ont des titres à l'exercer par la naissance, la richesse, les diplômes, le professionnalisme. Et on fait de la politique dans un cadre bien cadré avec des manières bien... polissées.
La politique pour Rancière, c'est au contraire quand des personnes, des groupes, contestent ce partage du sensible, ce partage entre « ça c'est de la politique »/ « ça, ça n'est pas de la politique » ; entre « il n'y a que nous qui sommes légitimes »/ « non, nous le sommes aussi » ; entre « chacun est à sa place »/ « nous revendiquons une autre place ». Une occupation d'usine par des ouvriers, d'école par des parents, d'un musée par des sans-papiers, un pique-nique contre l'extrême-droite, des vélos en cortège qui contestent l'hégémonie de la voiture en bloquant la circulation, des jeunes qui font des émeutes en banlieues, unE ouvrierE, unE sans-bac qui se présente à une élection, une femme qui exprime des convictions, ce n'est pas moins de la politique. Jacques Rancière dirait même que c'est cela d'abord la politique : tout ce qui conteste dans la société l'ordonnancement des places – et des pouvoirs, et des richesses, et des légitimités – est de la politique. Le reste, c'est de la polis/ce.
Avec ces 39 secondes sur RTL, Eva Joly, incroyable d' « amateurisme » d' « inexperience », d'attitude « pas pro » en politique aurait mis en difficulté le passage de « l'adolescence » à « l'âge adulte » des écologistes. On apprend dans Libération que l'expression en vogue à Europe Ecologie Les Verts c'est que le parti  jouerait enfin « dans la cour des grands ». Serge Moscovici, un des fondateurs de l'écologie politique en France (le père du précédent !), employait déjà cette expression. Mais pour au contraire regretter cette évolution. Dans une interview à la revue Sciences-humaines en mars 1994, il disait : « La minorité qui bascule trop vite, c’est-à-dire qui adopte trop tôt les formes de relations et de comportements du groupe majoritaire, ne peut précisément pas devenir majorité parce que qu’elle n’a plus son influence spécifique. Autrement dit, une minorité n’a généralement pas intérêt à jouer dans la cour des grands. Le mouvement écologiste, dans lequel je suis engagé depuis sa création constitue un bon exemple de ce processus. Lorsque ses dirigeants ont voulu fonctionner sur le même registre que les responsables des autres partis politiques, ils ont perdu leur possibilité d’action ».
Les 39 secondes d'Eva Joly ne sont pas un mois d'émeute en banlieue. Les 39 secondes d'Eva Joly ne suffisent pas à rendre à EELV sa force de minorité active : cette écologie est sans doute aujourd'hui ailleurs, à tordre des rails en Normandie, élèver des moutons dans les Cévennes, se promèner à poil sur des vélos à Paris, partager de la quinoa bio entre bobos et prolos dans le 18e arrondissement de Paris. Mais la violence de la réaction montre que l'ordonnancement des places fut bousculé, même de manière infime. Que la majorité a été dérangée, a paniqué 24h pour 39 secondes, qu'il y a eu conflit et donc potentiel fragilisation de l'hégémonie de ses valeurs. A défaut qu'EELV s'en souvienne, la majorité sait au fond d'elle-même que la phrase de Gandhi est vraie :  « Premièrement, ils vous ignorent, puis se moquent de vous et vous haïssent. Puis ils vous combattent, et vous gagnez par la suite. »
Il y a eu 39 secondes d'écologie (et de) politique sur RTL le 23 novembre. C'est peu,  mais c'est tellement rare qu'il faut savoir l'apprécier comme on est grat d'un rayon de soleil en hiver.

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