Lordon et le climat : Plus et moins que le capitalisme.

Réponse à Frédéric Lordon sur son billet publié sur son blog sur « la Pompe à Phynance » à propos des appels pour le climat.

Dans son billet du 12 octobre, Frédéric Lordon s’en est pris vertement aux appels pour le climat qui sont parus dans la presse. Les saillies sont souvent jubilatoires, certaines attaques – encore davantage dans sur ton sur « l’appel pour les migrants » – injustes et inutilement insultantes mais comme toujours les questions de fond passionnantes, même si nous voudrions y apporter d’autres propositions de réponse. Y compris comme signataire de divers appels… et étant en train de préparer un appel de chrétiens sur l’urgence climatique !

A quel fond se lier ?

Deux questions nous semblent traverser le texte. La crise écologique est-elle la faute de l’homme ou du capitalisme ? Jusqu’où faut-il se lier au fondamental (et en rapport avec la première question : quel est ce fondamental?) dans la stratégie de l’action quand on est face à une urgence ?

La première question est un classique des débats au sein de l’écologie politique. Mais la radicalité – aller jusqu’à la racine, se lier au fondamental – n’est pas toujours du côté que l’on croit. Dès le début, les fondateurs de l’écologie politique dans les années 1970 (André Gorz, René Dumont, Barry Commoner aux États-Unis, etc.) disent l’incompatibilité de la sauvegarde de la planète avec la croissance sans fin des forces productives, la logique de profit et la propriété privée des moyens de production, bref, le capitalisme. Certes, au sein du mouvement écologiste, cette reprise est inégale suivant les mouvements, les époques, les personnalités. Il y a des écologistes qui ne remettent pas en cause le capitalisme, certains même, comme en Suisse, se définissent comme libéraux. Le refus du capitalisme est présent dès le début dans le mouvement de la décroissance, au début des années 2000 (1). Il l’est aussi au sein des Verts (devenus EELV) français et des écologistes qui participent à la France Insoumise et chez beaucoup d’animateurs d’ONG. Mais, oui, c’est vrai, elle apparaît absente dans les appels, nous y reviendrons.

Ma première question est plutôt : cela suffit-il à tout expliquer ? Nos vies ne valent-elle pas plus que la seule critique de leurs profits ? (2) Pour Frédéric Lordon dans ce texte, oui : « le problème du changement climatique, c’est le capitalisme ». Quand nait l’écologie politique, il y a un autre modèle, à l’Est, qui, sans être sans doute le socialisme, n’est pourtant pas le capitalisme. Et pourtant, il n’est pas plus vertueux écologiquement. Il semble donc qu’il ne suffit pas de se débarrasser de la logique de profit et de la propriété privée pour respecter la nature. Il faut chercher plus profond.

Humain et nature

De la reprise de l’économiste Karl Polyani aux travaux de Lynn White sur les racines religieuses de la crise écologique en passant par les réflexions de Serge Moscovici et de bien d’autres, s’est dessinée l’histoire longue d’un occident (et un peu plus large) qui, au moins à partir du XIIIe siècle, crée une epistémé, comme dirait Foucault, une vision du monde, un imaginaire, qui sépare artificiellement l’« humain » de la « nature », qui en fait un « environnement », un « cadre de vie », qui considère l’ensemble de la « nature » et des êtres vivants non humains, comme une ressource à sa disposition, une carrière à exploiter comme dit Ricoeur, qui veut domestiquer, dénaturer l’humain et mettre le monde en équation, en chiffre, l’objectiver/le réifier c’est à dire le transformer en objets.

Même après s’être débarrassé du capitalisme, il restera ça. Et si on ne s’est pas débarrassé de cela, le système alternatif qui sera construit à la place court le risque d’être aussi peu écologique. Est-ce l’homme ou le capitalisme la cause ? Il y a une manière de dire « l’homme » qui évite de dire que le capitalisme est en cause. Mais il y a une manière de dire « le capitalisme » qui évite de se poser la question de quel « humain » a été fabriqué par l’histoire (et bien sûr, certains rapports de force et de pouvoirs) qui a permis le capitalisme et, de manière plus générale, le productivisme.

Donc si la question est de savoir à quoi se lier de fondamental, il faut aller chercher plus profond, plus à la racine, plus radical, que seulement le capitalisme et oui, l’homme (l’humain), mais pas comme une espèce qui aurait une nature mais un construit historique anthopo-socio-spiritualo-politique.

Donc plus que le capitalisme.

 Moins que le capitalisme

Une fois qu’on a dit ça, on reste encore face à la crise climatique. Car notre difficulté est que, malgré notre désir commun, avec Frédéric Lordon et bien d’autres, d’abattre le capitalisme et peut-être même de remettre en cause plus que le capitalisme, nous avons beau nous retrouver dans le cortège de tête, dans toutes les manifs syndicales, celles pour les migrants, et dans pas mal d’autres de Notre-Dame-Des-Landes au Triangle de Gonesse (en passant par des marches pour Adama), il faut bien dire qu’on n’est pas parti pour ça. Pour le dire plus clairement : s’il faut abattre le capitalisme (et plus) pour sauver le climat mais qu’on sait bien que c’est pas demain la veille, alors que l’urgence climatique ce n’est pas demain mais aujourd’hui, ne faut-il pas juste dire que c’est foutu pour le climat ? N’y-a-t-il pas là, une manière de se lier au fondamental qui empêche toute action ? Penser qu’aucune initiative ne vaut la peine si elle n’est pas une attaque directe au fondement du problème, n’est-ce pas empêcher toute action et s’interdir en particulier d’accroître les contradictions de l’adversaire ?

Ou au contraire, ne faut-il pas, comme les divers appels, les manifestations de ONG, parler de moins que le capitalisme pour mettre les tenants du système au pied du mur de leurs propres actes et discours contradictoires. Après tout, les tenants du système nous disent qu’il est possible de sauver la planète sans faire tomber le capitalisme, ils signent des accords internationaux disant cela... Qu’ils le prouvent ! Et nous ne devons cesser de leur mettre la pression pour qu’ils le prouvent !

Même le syndicat le plus révolutionnaire n’attend d’avoir fait tomber le capitalisme pour demander des augmentations de salaire et des baisses du temps de travail. Il met en avant ces demandes concrètes pour fédérer largement et créer un rapport de force le plus large. Il espère que cela participera de la sape du système. Jésus ne dit pas : « A bas le système oppressif du pur et de l’impur ». Il dit à l’assemblée qui a traîné devant lui la femme adultère : « Que celui qui n’a jamais pêché jette la première pierre ».

Demandons des investissements massifs dans la transition écologique, surtout si ça fait péter le carcan des 3 % de déficit. Critiquons la folie de la consommation, surtout si cela remet en cause l’ouverture des magasins le dimanche. Exigeons des investissements dans l’isolation du parc social immobilier, a fortiori si cela remet en cause l’attaque de Macron contre les HLM…

Il faut penser plus que le capitalisme, pour parfois en dire moins, mais toujours proposer ce qui – dans un rapport de force défavorable – accentue davantage les contradictions chez l’adversaire. Et espérer, peut-être sauver le climat… Et le plus vite possible en finir avec le capitalisme et le productivisme.

 

(1) Stéphane Lavignotte, La décroissance est-elle souhaitable ?; Textuel, 2009.

(2) Stéphane Lavignotte, Nos vies valent plus que la seule critique de leurs profits ?, Contretemps n°11, mai 2004.

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