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Billet de blog 26 nov. 2014

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Exhibit B : j'irai au TGP (mais cette fois pour manifester)

J'irai manifester jeudi 27 à 18h devant le TGP même si je ne suis pas pour l'interdiction, pour qu'on entende les questions sur le racisme que pose le collectif contre Exhibit B.

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J'irai manifester jeudi 27 à 18h devant le TGP même si je ne suis pas pour l'interdiction, pour qu'on entende les questions sur le racisme que pose le collectif contre Exhibit B.

Je ne suis pas pour l'interdiction car je pense que la liberté d'expression est un droit aussi fondamental que fragile qui ne doit être restreint que dans des cas limités et précis, ceux que la loi française prévoit. Le trouble à l'ordre public, dont le respect de la dignité humaine serait une composante (jurisprudence « lancer de nain »), invoquée par le collectif, me semble une pente glissante car elle s'appuie sur des concepts juridiques fourre-tout. Par ailleurs, personne ne va jusqu'à dire que ce spectacle inciterait à la haine raciale, cas d'interdiction que je soutiendrais. Pour autant est-il raciste ? Cela dépend de ce que l'on appelle racisme.

Il y a le racisme explicite. Les paroles clairement racistes, la discrimination explicite à l'embauche, etc. Dans ce cas, le racisme est au minimum une opinion, un comportement clair. C'est contre ce racisme que la mobilisation est – insuffisante mais – la plus courante. Ce racisme explicite fut longtemps en recul, il revient sans doute, la banalisation du Front national et la contamination qu'il exerce sur la droite de droite et la gauche de droite (le PS) aidant.

Et puis il y a le racisme qu'on appelle structurel – présent dans le premier mais qui le dépasse par son ampleur social - qui représente moins une opinion qu'un rapport de pouvoir mettant des gens en situation dominée en raison de leur supposée couleur de peau, religion, origine etc.

En quoi cela a-t-il un rapport avec Exhibit B ?

Je voudrait répondre à cette question à la fois comme spectateur du TGP, adorant ce théâtre et comme blanc, qui pense que si on peut poser la question « Qu'est-ce qu'être noir ou arabe en France ? » on peut aussi poser la question à mon propos. (voir le livre « La mécanique raciste » de Pierre Tévanian et notamment le texte « la question blanche »).

Quand je vais au TGP, je suis très bien accueilli par des personnels très attentives. Ils et elles vous ouvrent la porte, vous vendent les billets, vous déchirent vos billets, prennent la parole au début du spectacle pour notamment annoncer aux parisiens qu'il y a une navette qui les attendra à la fin pour les ramener (ils ne prennent pas le RER D ou le transilien H, ce n'est pas complément un autre sujet...). Il y a des noirs et des blancs.

Dans la salle, à chaque spectacle où je suis allé, il y avait des groupes de lycéens et de collégiens, représentatifs de la jeunesse de Saint-Denis. Noirs, blancs, arabes, etc. Je raconterai une autre fois la violence symbolique et de classe qu'exercent à leur égard un certain nombre de spectateurs qui trouvent qu'ils ne se tiennent jamais assez bien (qui en fait leur disent : vous n'êtes pas à votre place ici).

Le TGP fait visiblement – ce que j'en voie comme spectateur – un effort de non-discrimination dans son propre personnel et un travail pour rejoindre tous les publics, comme on dit.

Mais quand le spectacle commence, c'est comme si on n'était plus à St-Denis. La scène est blanche. Dans les 9 derniers spectacles que j'y ai vu, je ne me souviens d'aucun acteur noir ou arabe (bien sûr, ça ne se voit pas toujours...). C'est le cas dans la plupart des théâtres en France, mais cela m'a frappé immédiatement quand j'ai commencé à fréquenter avec bonheur ce théâtre car cette monocolore n'est pas la situation vécue au quotidien dans la ville voisine où j'habite (L'Ile-Saint-Denis) ni à St Denis : la rue est très mélangée, tirant vers le noir. Peut-être dans les spectacles que je n'ai pas vu, il y avait des noirs et des arabes. Mais je ne crois pas me tromper en disant que c'est une vaine espérance... En tout cas, je n'en ai jamais vu. Il y a bien sûr des occasions comme le festival de musique Africolor qui s'ouvrira début décembre où la proportion sur scène sera renversée. Ou le concert de la Black Rock Coalition pour lequel nous avons déjà nos places... Et bien sûr, cette extrême blanchitude du théâtre contemporain est une réalité écrasante.

C'est dans ce contexte que prend place la polémique sur Exhibit B, comme une supplémentaire du ce puzzle. Ou le miroir grossissant de la réalité que je viens de décrire.

Le TGP non seulement n'est pas une institution raciste – et d'ailleurs personne ne l'a dit. C'est au contraire un lieu qui lutte contre cela mais qui reste pris dans ce système de racisme structurel qui justement structure notre société. On peut y voir - comme dans la plupart des institutions politiques, sociales, économiques, culturelles - une certaine configuration des places qu'ont les uns et les autres en fonction de leur supposées couleur de peau. Sur scène il n'y a quasiment que des blancs. Les auteurs de pièces et les scénaristes sont quasiment tous et toutes blanc-hes-s. Pour accueillir les spectateurs, ouvrir les portes, déchirés les billets, le personnel technique, là sont les noirs et les arabes. Ceux qui sont actifs lors des pièces, qui sont les créateurs, les artistes, sont blancs. S'il y a des noirs et des arabes, ils sont dans la salle, ils sont spectateurs et non acteurs. Au passage, pour ce jeune public, cela ne facilite sans doute pas la capacité à s'imaginer dans la place des acteurs... ou s'il le font, ils se disent que comme noir ou arabe, ils auront du mal à percer... puisqu'ils n'en voient pas sur scène. Et là où des noirs sont massivement présents – et encore heureux ! - c'est dans un festival de musique axé sur l'Afrique ou quand vient jouer un groupe de rock étasunien.

Voilà qu'arrive Exhibit B. Dont le metteur en scène est blanc, une fois de plus. Qui met en scène des personnes noires – je laisse de côté le débat pour savoir si dans certains cas représenter l'humiliation n'est pas la reproduire - certes pour dénoncer la chosification qu'elles ont subi dans l'histoire, mais dans une situation - certes d'acteurs - mais passifs, sans parole, sans action. 

Le racisme explicite induit une intention de l'auteur. Le racisme structurel, c'est la situation où des gens antiracistes ou non-racistes agissent sans se poser de questions sur la question des discriminations et reproduisent l'ordinaire des façons de recruter, des gens qu'ont met à l'écran, sur une scène, etc. On choisit sans y réfléchir presque à chaque fois un blanc plutôt et non un noir ou arabe, non par racisme mais parce qu'il nous ressemble, parce qu'il est dans notre cercle, etc. On ne fait rien de particulier voir, on développe un peu de bonne volonté antiraciste mais insuffisante car les habitudes des gens qui décident font spontanément la part belle à certains et pas à d'autres. Et choix après choix, s'installe une discrimination systémique. Et au bout du compte on aboutit à cette situation des les théâtres, partis politiques, les syndicats, les églises , les médias toujours les mêmes personnes - parce qu'elles sont noirs, arabes, musulmans - sont presque toujours en situation d'être subalterne, d'arriver toujours en second quand il n'y a qu'une place de gagnant, d'être discriminés par des gens non explicitement racistes, etc.

Ça ne fait ni du TGP, ni d'Exhibit B un théâtre ou une installation raciste, au sens du racisme explicite. Mais cela montre que même quand on manifeste le contraire, le racisme structurel nous rattrape toujours et aura le dessus si on ne met pas en place des vraies politiques de long terme, nationalement mais aussi institution par institution pour résoudre cette violence permanente qui casse notre société – en particulier les classes populaires - en groupes concurrents. C'est cela qui serait vraiment antiraciste...

Il faut écouter ce que disent les artistes noirs du collectif contre Exhibit B de leur difficulté à trouver des rôles, à monter des pièces, en dehors des obligatoires thèmes de l'esclavage ou du folklore. Exhibit B semble avoir été « la goutte d'eau qui met le feu au poudre » pour reprendre le nom d'un journal lycéen des années 70. Le TGP voulait parler du racisme : qu'il écoute – même s'il a mis des semaines pour accepter de leur donner la parole dans le débat qu'il organisera le 28 au soir – ce qu'est le racisme réellement vécu aujourd'hui par les artistes noirs. On essaie tous de changer le monde, mais on peut au moins essayer dans les associations, les syndicats, les partis politiques, les églises, les médias où l'on a des leviers pour agir.

J'aime le TGP, je suis sûr qu'il saura relever ce défi d'être le premier des grands théâtres français qui s'attaque aux discriminations systémiques qui rendent nos scènes désespérément blanches.

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