Écologie: fermer une longue parenthèse, commencer une nouvelle ph(r)ase…

Une fois passée la déception du retrait du candidat écologiste, montrant la déliquescence du parti EELV, il faut assumer la schizophrénie : ce sont des bonnes nouvelles pour faire renaître l’écologie politique loin des logiques présidentialistes et partidaires.

Il est toujours étrange de se découvrir schizophrène. Le retrait de Yannick Jadot me met dans cette situation. J’ai quitté EELV en 2002. A cette présidentielle là, j’ai voté Noël Mamère. En 2007, José Bové et non Dominique Voynet. En 2012, Mélenchon et non Eva Joly. Tout en me considérant comme écolo. La présidentielle où je soutiens à nouveau le candidat de mon ancien parti, il retire sa candidature au profit du Parti socialiste. Sentiment de tristesse, de trahison… Révolte à l’idée qu’il n’y ait pas de candidat écologiste depuis 1974.

Et pourtant… ce retrait est tellement plus cohérent à ce qui me semble être historiquement la spécificité de l’écologie politique. Il me semble être une fantastique opportunité pour reconstruire l’écologie politique après des décennies d'errement dans les logiques présidentielles et partidaires.

Cette idée d’un candidat à la présidentielle adossée à un parti ne devrait pas être une évidence et ne l’a pas été dans son histoire. Comme le disait Serge Moscovici en 2000 : « Comme l’écologie politique s’est focalisée d’abord sur la présidentielle, on a voulu construire la maison de haut en bas et ça a personnalisé beaucoup le mouvement écologiste. On a voulu aller trop vite, alors qu’on a le temps, on doit faire plus d’expérimentation. Il ne faut pas oublier que le mouvement politique de type parti n’a pas toujours existé, il est lié à l’industrie moderne, au type de marché classique, donc ce n’est pas éternel. Je ne sais pas si les partis sont l’avenir. Je crois l’écologie politique doit être de nature différente, que les écolos pourraient inventer quelque chose d’autre, d’autres formes de vie, de mobilisation des gens. Si l’écologie veut être un parti politique de même type que les autres, je doute qu’elle ait un avenir. »

Dans son fantastique petit « Que sais-je ? » (que devrait libre toute personne se revendiquant ou s’intéressant à l’écologie), Guillaume Sainteny (et il reprend dans « L’introuvable écologisme français ») montre que constituer un parti n’a pas été une évidence pour les écologistes. Il écrit : « les questions qui dominent l’écologisme français durant les années soixante-dix et quatre vingt sont, sans conteste, celle de la structuration et de son unification. Au cours de cette vingtaine d’années, elles se posent sans cesse, de manière lancinantes, semblant toujours, à la fois proche d’une solution, jamais résolues et à chaque instant remise en cause.(…) On ne peut comprendre la difficulté presque structurelle, des écologistes à s’organiser si l’on ne rappelle pas leur défiance absolue envers le concept de parti. Les partis politiques sont jugés dépassés car ne correspondant pas aux clivages actuels, contraignants et totalitaires car étouffant l’individu, antidémocratiques, car centralisés, hiérarchises, développant des intérêts propres et fondés sur la représentation, dévoyés car uniquement préoccupés par la prise de pouvoir au détriment d’autres fonctions sociales d’animation, de débat, d’association, de fête… Tout l’histoire du courant écologiste, jusqu’à aujourd’hui encore, apparaît dominé par une question essentielle, une quête incessante, et rythmée par les réponses successives qui y sont apportées : Comment faire de la politique autrement ? Comment intervenir dans le champs politique sans adopter les formes d’organisation des partis classiques ? » écrit-il en 1991.

Il raconte ensuite dans le détail les aventures chaotiques de cette construction en parti. De 1974 à 1979/80, le refus non seulement du parti mais de toute organisation permanente et nationale. Puis de 1979 à 1982, l’acceptation (contestée) du principe d’une structuration permanente du mouvement mais pas en parti. Puis l’acceptation (contestée) de la formation d’un parti, mais le refus d’un parti de pouvoir. Et Guillaume sainteny donne comme dates de cette dernière phase : « (1982-?) ». Le point d’interrogation peut se comprendre de deux façons. Le moment où Les Verts puis EELV sont devenus un parti de pouvoir. 1992 et l’entrée massive de d’écologistes dans les Conseils régionaux : 212 élus et combien de salariés liés aux élus, donc de centaines de personnes qui vont durablement dépendre financièrement d’une participation aux pouvoirs locaux et nationaux. 1997 et la gauche plurielle : depuis la plus grande difficulté à ne pas s’allier systématiquement au Parti socialiste. Le point d’interrogation peut s’entendre d’une autre façon, complémentaire de la première : la fin de l’acceptation (contestée) de la formation d’un parti.

Je crois que nous en somme là, et qu’au point d’interrogation on peut substituer 2017.

D’abord parce que les écologistes engagés dans la lutte des partis et pour des fonctions d’élus ne sont plus qu’à EELV. Sans donner crédit à Benoît Hamon ou Jean-Luc Mélenchon quand ils se disent écologistes – parce que l’écologie n’est pas que la défense de l’environnement mais une vision du monde – je dois constater que je discute avec Yann Werhling qui est au Modem (et qui j’imagine soutient Macron), Jean-Luc Bennahmias (qui soutient Hamon après avoir donné quitus à la présidence Hollande), qu’il y a un grand nombre d’écolos au Parti de gauche, à Ensemble, au NPA, dans les mouvements libertaires… Bref que les écologistes sont dispersés du centre droit à la gauche la plus radicale. Le PS et le PCF font exception, même s’ils ont en parti intégré les critiques des modes de de production et de consommation, les limites de la croissance, comme le montre le programme de Hamon, même si ça n’en fait pas un programme écologiste (cf. la question de l’armée).

Ensuite que l’écologie est surtout en dehors des partis. Elle reste comme dans les années 1970 un fantastique mouvement social des expérimentations locales (AMAP, jardins partagés…) à des mouvements de masse (La ZAD de NDDL), de l’économie alternative à des médias différents (AlterJT, BastaMag…).

Cette double réalité de la dispersion des écologistes, l’échec du parti EELV, l’opportunité de la non-présentation d’un candidat à la présidentielle sont un « alignement des planètes » unique, une occasion de reprendre le chemin là où un premier raccourci fut pris en 1974 avec la présentation d’un candidat à la présidentielle, puis un deuxième en 1984 avec la création d’un parti. Et où, comme dans le feuilleton des années 1970, les écolos ont pris un raccourci qui les a perdu et les a fait tomber sur des « Envahisseurs » qui les ont détourné de leur voie…

Mais que faire ? Il s’agit de ne plus donner à EELV la place central que « le parti » a eu dans le « mouvement » de l’écologie et de le laisser prendre sa juste place : amis de la gauche des Verts, vous ne transformerez jamais ce machin. Laissez le être à l’écologie ce que le Mouvement unitaire progressiste de Robert Hue est au communisme. Je sais que ce n’est pas facile, mais eu le même crève-cœur il y a 15 ans.

Ensuite d’inventer ensemble. Il s’agit moins de créer une nouvelle organisation que de réfléchir à des lieux, des moments, petits et grands rendez-vous qui permettent à tous les écologistes d’échanger sur le fond, de se former les uns les autres, de construire des stratégies ensemble, de construire des campagnes… Alternatiba fut une étape sur ce chemin, qui permettait de rendre visible la force de l’écologie politique. Ecrivons ensemble la seconde.

Ce n’est qu’un début, continuons le chemin...

 

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