Soutien de Juppé à Fillon : Highway to « Elle ».

Que vaut la parole publique d'Alain Juppé et de manière générale la parole publique aujourd'hui quand elle dit "brun" le mardi et "bleu" le dimanche ? Il y a là une expression de ce mal spécifique de la politique que dénonçait Ricoeur : la « falsification de la parole ». Et à la fin, c'est Marine qui gagne...

Certes, Alain Juppé a laissé entendre qu'il ne ferait pas la campagne de François Fillon, se replierait sur sa mairie de Bordeaux et a esquissé une vision du monde en contraste avec celle du gagnant. Mais est-ce suffisant ? Dès les premières minutes sur les plateaux télé, on a vu un Benoit Apparu – porte parole de Juppé - faire comme s'il ne s'était rien passé dans l'entre deux-tours et assurer une fidélité absolue à Fillon. Mais il s'est bien passé quelque chose. Si nous avons été des centaines de milliers d'électeurs de gauche à voter à cette élection de droite c'est que la candidature de Fillon n'est pas une candidature de droite. Fillon doit sa victoire à la conjonction d'un électorat de retraités de droite profondément lepénisés et d'un lobby catholique intransigeant qui a toujours combattu la République, collaboré avec ses ennemis, tenté de remplacer ses valeurs de liberté-égalité-fraternité par travail-famille-patrie, cherché à éliminer y compris physiquement les minorités. Il suffisait de voir ses portes paroles sur les plateaux télé dimanche soir : une femme la croix au cou et l'ancien bras droit du chouan De Villiers, président du Conseil général de Vendée, qui y installa une crèche pour provoquer une soi-disant cathophobie, se faire le hérault d'une France chrétienne menacée par la laïcité et l'Islam.

Que vaut la parole publique d'Alain Juppé et de manière générale la parole publique aujourd'hui ? Alain Juppé dénonce que"les soutiens de l'extrême droite arrivent en force" derrière Fillon, met en garde contre sa "vision extrêmement traditionaliste, pour ne pas dire un petit peu rétrograde sur le rôle des femmes, sur la famille, sur le mariage" et au soir du second tour de la primaire pourrait souhaiter sa victoire ? S'inquiète pour le droit à l'avortement, se dit plus proche du pape François que de la Manif pour tous et va le soutenir le dimanche ?

Paul Ricoeur en 1957 dans Le paradoxe politique mettait en avant la « conscience mensongère » comme mal spécifique de la politique, ce permanent mensonge entre l'idéal des idées et la violence des rapports de force. Défendre des idées le mardi en dénonçant les alliances et la proximité des idées de Fillon avec le courant historique du catholicisme d'extrême-droite et revenir aux allégeances partidaires le dimanche soir ? Si Marx en parlait pour la monarchie constitutionnelle, Ricoeur l'évoque pour les élections de 1956 qui a vu la gauche (déjà !) trahir ses promesses : « la décomposition de la constitution et du monarque, du droit et de l'arbitraire est une contradiction intérieure à tout pouvoir politique, c'est vrai aussi dans la République. Voyez comme l'an dernier nous avons été volés de nos voix par d'habiles politiques qui ont retourné le pouvoir de fait contre le corps électoral ; toujours le souverain tend à escroquer la souveraineté ; c'est le mal politique essentiel. »

Une route à double voie – autant dire une autoroute - est ainsi offerte au Front National de Jean-Marine Le Pen quand « la conscience mensongère » se fait aussi banale et décomplexée.

Une première voie ouverte spécifiquement pour le Front national. Dire qu'il est possible de soutenir Fillon après avoir dénoncé ses proximités avec l'extrême-droite signifie que pour le centre-droit et la démocratie chrétienne les idées de l'extrême-droite, au fond, ne seraient pas si graves. Cette légitimation continue à dynamiter une digue devenue bien poreuse autour de l'extrême-droite, de règle du « ni soutien à l'extrême-droite, ni à la gauche » à la radicalisation des idées de la droite traditionnelle, aux politiques du Parti socialiste (déchéance de nationalité, chasse aux roms, islamophobie d’État, indulgence pour les violences policières...). Elle dit la banalisation des idées fascistes pas seulement à droite, la lepénisation avancée des esprits, le poids qu'a pris l'extrême-droite catholique de la Manif pour tous, ce que nous avions sans doute sous-estimé en appelant à faire battre Fillon par le vote Juppé. Comme toujours, au bout du compte, le Front National en tirera tous les bénéfices : comme le disait avec lucidité et gourmandise Jean-Marie Le Pen, les électeurs préfèrent toujours l'original à la copie.

Une seconde voie, plus générale et profonde, est ouverte au Front National. La « conscience mensongère » n'est pas pour Ricoeur un raté de la politique mais un mal spécifique qui grandit en parallèle des progrès de la rationalité politique. « Le mensonge se glissera si aisément dans la politique » dit Ricoeur. La « falsification de la parole » étant par essence un pouvoir humain, il faut donc des contre-poisons à ce mal spécifique, comme la liberté de la presse, les contre-pouvoirs du monde du travail et de la société, l’État de droit... Mais quand on ne choisit pas de combattre ce mal, par des outils institutionnels ou par une cohérence dans le discours public, quand on dit brun le mardi et bleu le dimanche, on prépare le pire : « Le mensonge, la flatterie, la non-vérité – maux politiques par excellence – ruinent ainsi l'homme à son origine qui est parole, discours, raison. » L'homme ruiné laisse la place à la bête, immonde du Front national, de l'Apocalypse, dont le fascisme est l'une des expressions historiques.

Alain Juppé et ses soutiens doivent faire preuve de cohérence – se désolidariser de François Fillon – s'ils ne veulent pas ouvrir cette double voie – cette autoroute – au Front National. Oui, plus que jamais, comme écrit dans notre appel des protestants et catholiques de gauche à barrer la route à Fillon et la manif pour tous, il faut se « mobiliser dès aujourd'hui, que vous soyez de la rose ou du réséda, pour la défense de l'égalité des droits, des libertés, des droits sociaux et de la planète. Le temps se fait court, les réalités se dévoilent et la bête est à nouveau à combattre. »

Comme Ricoeur terminait son article sur le « paradoxe politique » : « le problème central de la politique, c'est la liberté ; soit que l’État fonde la liberté par sa rationalité ; soit que la liberté limite les passions du pouvoir par sa résistance ». Alors, liberté et résistance.

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