Macron et la retraite: Thatcher ou Ricoeur?

La politique de pourrissement interroge sur la réalité de la volonté de négocier et le type de libéralisme que défend Macron.

Paul Ricoeur et Emmanuel Macron Paul Ricoeur et Emmanuel Macron
Sur tous les tons, le gouvernement répète que sa porte est ouverte, qu’il y a matière à discuter. A cette aune, le calendrier étonne. Le 17 décembre, a eu lieu la dernière journée de manifestation nationale ; le premier ministre a reçu les syndicats le 19 et promet une nouvelle rencontre… le 7 janvier ! Etonnant délai quant au même moment les représentants de la majorité disent sur tous les tons la « galère » des usagers des transports, le caractère « saint » de Noël (mais cependant pas assez pour interdire l’ouverture des magasins le 25 décembre), les pertes pour le commerce, qu’est mis en scène le « coût de la grève » par le nouveau patron de la SNCF. Si la situation est si grave, que ne se sont-ils pas mis autour d’une table pour négocier jusqu’à trouver une solution comme en 1936 ou 1968 ? Que ne l’ont-ils pas fait depuis la première grande journée du 5 décembre ? Depuis le mois de… septembre quand les syndicats de la RATP ont réussi plusieurs jours de grève en prévenant qu’ils allaient remettre cela en décembre sur la question des retraites ?

Pourrir, casser

Chez les commentateurs et sur les réseaux sociaux on parle de politique du « pourissement du gouvernement » et se développent une hypothèse : et si le gouvernement était tenté par le Thatchérisme ? En mars 1984, les mineurs britanniques se mettent en grève. La Première ministre se montrera inflexible, malgré un an de grève. Objectif : casser les syndicats. Cette tentation est celle de l’ultra-libéralisme. Aucun contre-pouvoir au marché et un État ayant pour tâche, non pas l'arbitrage entre le capital et le travail au profit des plus faibles et de « l'intérêt général » comme dans le modèle fordiste, mais éliminer tout frein à la « compétitivité ». Comme l’a claironné Nicolas Sarkozy le 5 juillet 2008 : « Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s'en aperçoit ». Quel est le choix de ce pouvoir : négocier ou casser la partie qui pourrait négocier ? Faire disparaître tout conflit, non par l'efficacité des négociations mais par élimination d'une des parties prenantes du conflit ?

Conflit, consensus, négociation

Pourtant comme le défendait Paul Ricoeur en 1990 : « Eliminer les conflits - de classe, de génération, de sexe, de goûts culturels, d’opinions morales et de conviction religieuse – est une idée chimérique. Dans une société de plus en plus complexe, les conflits ne diminuent pas en nombre et en gravité, mais se multiplient et s’approfondissent ». Le philosophe dont le président de la République invoque souvent la pensée, qui a soutenu avec l’équipe d’Esprit la CFDT lors du conflit de décembre 1995, insiste dans ce même texte pour dire l’importance en démocratie d’un espace public de discussion – et de ce point de vu, la difficulté à manifester sans craindre des violences policières est là aussi une forte interrogation - et de l’articulation entre consensus et conflit : « D’un côté, une démocratie n’est pas un régime politique sans conflit, mais un régime dans lequel les conflits sont ouverts et en outre négociables […] C’est ici que le conflit appelle le consensus, autant que le consensus rend possible la négociation ».

Des choix

La question de fond est donc celle-ci : si Macron est sans conteste un libéral, est-il un libéral économique comme Thatcher ou un libéral politique comme Ricoeur ? Thatcher ou Ricoeur ? Et l’on voit au passage que libéralismes économique et politique ne sont pas si compatibles qu'on l'a dit, n’en déplaise à la droite (sociaux-libéraux compris) comme à la gauche radicale. Dans les prochains jours, nous aurons la réponse. La clé du conflit est connue de toutes et tous : plus qu’avec la CFDT, c’est avec l’UNSA, l’autre syndicat réformiste, premier syndicat à la RATP et deuxième à la SNCF, qu’il est possible de négocier et d’obtenir un accord.

Un choix déjà fait ?

A moins que la question ne soit déjà tranchée et qu’Emmanuel Macron donne raison à la CGT, FO à Solidaires – qui demandent le retrait pur et simple – et à... Frédéric Lordon. Dans son dernier livre Vivre sans ?, l'économiste et philosophe défend l’idée que depuis trente ans les élites économiques ont connu une dérive psychique qui les a installé dans un habitus de déchaînement, de toute puissance et qu’elles ne s’embarrassent plus de compromis, ni de négociation… Pour lui, la réponse réside dans la force de la multitude, la révolution. Négociation ou révolution… la question n'est plus posée au mouvement populaire mais à l’État et au Capital...

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