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Billet de blog 15 janvier 2026

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« Je suis masculiniste » : ce que révèle une revendication devenue possible

Lors d’un tractage aux municipales lyonnaises, un soutien politique s’est publiquement revendiqué « masculiniste » face à une femme candidate. Cette auto-désignation, rendue possible par la circulation médiatique récente du terme, marque un seuil : le masculinisme n’est plus seulement analysé ou dénoncé, il devient un outil électoral mobilisable sans coût politique immédiat.

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Illustration 1
Extrait de la vidéo publiée par la députée Anaïs Beloussa Cherifi © Anaïs Beloussa Cherifi

Lors d’un tractage sur le marché de la Croix-Rousse à Lyon, en janvier 2026, Christophe Cédat, gérant médiatique des cafés 203 et soutien de la candidature de Jean-Michel Aulas (centre-droite) aux municipales, s’est publiquement revendiqué « masculiniste » face à la députée et candidate Anaïs Belouassa-Cherifi (LFI-NFP), après un commentaire portant sur son apparence physique. L’épisode, filmé et relayé par la presse, dépasse le cadre d’un propos sexiste isolé. Il s’inscrit dans un contexte où le terme masculinisme a suffisamment circulé dans l’espace médiatique - notamment à la suite de l’annonce de la saisie du PNAT après un attentat masculiniste déjoué - pour devenir revendicable comme identité politique par des hommes adultes, socialement installés, au cœur même d’une campagne électorale locale. 

Cette séquence constitue ainsi un point d’observation pertinent pour analyser l’entrée du masculinisme dans l’arène politique comme position revendiquée.

  1. Un seuil de visibilité politique franchi
    Le fait qu’un acteur de campagne se revendique publiquement « masculiniste » marque un franchissement de seuil. Le terme n’est plus seulement mobilisé par ses opposant·es ou par la recherche féministe : il devient dicible comme auto-désignation politique, sans euphémisation ni justification. Hélas, cette revendication, même si formulée (à postériori) comme forme “d’humour”, indique que les masculinismes sont désormais perçus comme suffisamment intelligibles et socialement tolérables pour être assumés en tant que marqueur partisan.
  2. Des hommes adultes, socialement intégrés
    Ce déplacement est d’autant plus significatif qu’il ne concerne pas des jeunes hommes en cours de radicalisation numérique, mais un homme adulte, économiquement installé, médiatiquement identifié et inséré dans des réseaux politiques locaux. Le masculinisme cesse ainsi d’être assigné à une marginalité générationnelle ou sociale.
  3. Une actualisation située des rapports sociaux de sexe
    La revendication ne se produit pas dans l’abstrait : elle s’inscrit dans une interaction genrée, face à une femme candidate, à partir d’un commentaire sur son apparence. Le masculinisme fonctionne ici comme une pratique discursive de domination, permettant de réaffirmer une hiérarchie de genre dans un espace où l’autorité politique des femmes demeure contestée.
  4. Le continuum des masculinismes
    Il ne s’agit pas d’attribuer mécaniquement à cet acteur une adhésion aux formes les plus violentes du masculinisme. D’ailleurs, il est plus que probable que Christophe Cédat ignore les définitions des masculinismes. En revanche, cette prise de parole s’inscrit dans un continuum des violences - dans les espaces et par divers moyens - allant de l’antiféminisme banalisé à des mouvances explicitement violentes, dont certaines ont inspiré ou revendiqué des passages à l’acte qualifiés de terroristes. La banalisation des formes « modérées » constitue un maillon central de ce continuum.
  5. Le local comme espace de banalisation
    Le cadre municipal, souvent construit comme peu idéologique, favorise l’introduction de discours réactionnaires sous couvert de proximité, d’humour ou de sincérité. Cette configuration permet au masculinisme d’entrer dans la campagne par capillarité, non comme programme, mais comme posture, interaction et signal adressé à un électorat masculin en quête de reconnaissance symbolique.
  6. L’absence de coût politique immédiat
    Enfin, l’absence de disqualification claire et immédiate par Jean-Michel Aulas de cette revendication participe à sa légitimation implicite. Le masculinisme est traité comme une opinion parmi d’autres, et non comme une idéologie extrémiste et violente. Une telle tolérance aurait-elle été envisageable si Christophe Cédat s’était publiquement revendiqué du djihadisme ?

À mesure que le terme masculinisme gagne en visibilité médiatique, il est probable que ce type de séquence se multiplie dans les campagnes électorales. Loin de relever de simples provocations individuelles, ces prises de parole peuvent devenir des ressources politiques, mobilisées pour capter un électorat masculin sensible aux discours antiféministes, qu’ils soient formulés sur le mode de la transgression, de l’humour ou de la « sincérité ». Cette dynamique signale moins une radicalisation soudaine qu’un opportunisme stratégique : celui d’un champ politique prêt à tolérer, voire à instrumentaliser, des discours de haine afin de grappiller des voix, au prix d’une banalisation accrue des idéologies masculinistes de la propagande que les milieux radicaux produisent et des violences fondées sur le genre qu’elles légitiment. 

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