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Depuis son premier mandat, Donald Trump est régulièrement qualifié d’« irrationnel », d’« imprévisible » ou de perturbateur des règles élémentaires des relations internationales. Ses décisions seraient incohérentes, ses prises de position erratiques, son rapport aux alliances instable. Cette lecture, largement dominante dans les commentaires médiatiques et académiques, repose sur un angle mort. Le problème n’est pas l’absence de rationalité chez Trump, mais l’inadéquation des grilles d’analyse mobilisées pour comprendre son exercice du pouvoir.
Pour celles qui travaillent sur les violences fondées sur le genre, et en particulier sur les violences sexuelles, le comportement de Trump n’a rien d’énigmatique. Il s’inscrit dans une trajectoire documentée de manipulations et d’impunité. Donald Trump a été accusé publiquement par au moins vingt-six femmes, pour des faits s’étalant sur plusieurs décennies. En 2023, il a été reconnu civilement responsable d’agression sexuelle dans l’affaire E. Jean Carroll, puis condamné pour diffamation aggravée à l’encontre de sa victime. À ces condamnations s’ajoutent des propos assumés revendiquant l’appropriation des corps des femmes et le contournement de leur consentement comme attribut du pouvoir masculin - « when you’re rich, they let you do it ». Sa complicité durable avec le pédocriminel Jeffrey Epstein est documentée, tout autant que ses tentatives de la faire taire.
Le comportement de Trump s’inscrit ainsi dans une logique profondément familière : le contrôle coercitif au sens précis que lui donne Evan Stark, ainsi que la stratégie de l'agresseur pour garantir son impunité.
L’épisode des échanges autour du prix Nobel de la Paix relève de cette logique. La revendication explicite, l’auto-désignation, la mise en scène d’une récompense symbolique censée consacrer la violence comme œuvre de pacification. Une inversion du réel que l'on connait. Le prix Nobel constitue un prétexte. Un test adressé aux institutions, aux alliés, aux médias : jusqu’où la brutalité peut-elle être intégrée au langage ordinaire du pouvoir sans produire de rupture, de sanction ou de disqualification ? Comme dans le contrôle coercitif interpersonnel, l’enjeu n’est pas la reconnaissance immédiate, mais la banalisation progressive. La violence ne cherche pas seulement à s’imposer ; elle cherche à devenir la norme.
Chez Evan Stark, le contrôle coercitif ne renvoie ni à une accumulation de violences, ni à un abus psychologique diffus. Il désigne un régime de domination qui apparaît précisément dans des sociétés où l’égalité formelle progresse. Lorsque la subordination des femmes n’est plus garantie par la loi ou la coutume, elle est reconstruite par des moyens “sous le seuil de la guerre”.
Le cœur du contrôle coercitif réside dans la suspension sélective de la règle. Les droits existent, leur effectivité devient conditionnelle. La liberté n’est pas niée, elle est rendue impraticable. L’accès aux ressources nécessaires à l’autonomie — sécurité, argent, mobilité, reconnaissance, capacité à se projeter — devient instable, révocable, soumis à des tests de loyauté. La violence physique peut être absente ; elle fonctionne comme un signal parmi d’autres, rappelant que toute résistance a un coût.
Stark insiste sur un point central : le contrôle coercitif constitue une atteinte à la liberté, un liberty crime, par la captation totale des ressources. La personne, les groupes, dominés demeurent formellement libres, mais privés des conditions matérielles et symboliques qui rendent cette liberté effective.
Cette grille permet de comprendre la cohérence du comportement de Trump dans un système international fondé sur des règles. Le droit international, les traités, le multilatéralisme et les alliances ne constituent pas pour lui un cadre partagé, mais un réservoir d’instruments. Les règles sont mobilisées lorsqu’elles renforcent un rapport de force, neutralisées lorsqu’elles limitent sa capacité de domination.
Les alliances sont transformées en relations de dépendance personnelle. Les engagements ne valent que tant qu’ils servent une loyauté démontrée. La stabilité renforce l’autonomie de l’autre et affaiblit la domination ; l’imprévisibilité permet de capter l’attention, de désorganiser les stratégies adverses et de maintenir une position de pouvoir.
Cette logique ne distingue pas alliés et ennemis. Dans un régime de contrôle coercitif, il n’existe pas de partenaires égaux. Les alliés historiques sont humiliés, rappelés à leur dépendance, soumis à des tests de loyauté. Les adversaires sont maintenus dans un climat d’incertitude permanente. Dans les deux cas, l’objectif reste identique : réduire l’autonomie d’autrui.
Cette rationalité s’inscrit dans une trajectoire longue, marquée par une impunité structurelle. Trump n’entretient pas un rapport naïf aux règles. Depuis sa jeunesse, il a appris que la richesse et le statut permettent de transformer les normes en variables négociables, les procédures judiciaires en outils, les sanctions en coûts temporaires. Comme dans le contrôle coercitif décrit par Stark, la domination ne repose pas sur l’absence de règles, mais sur la capacité différenciée à s’en affranchir.
La brutalité de Trump défend une masculinité « américaine » fantasmée — blanche, riche, hégémonique — qui dans un monde de plus en plus régulé, se sentirait dépossédée de ses privilèges. Cette masculinité ne vise pas la disparition des règles ; elle vise la reprise de contrôle sur leur application, y compris par la recomposition des institutions chargées de les appliquer (nomination de juges loyaux, création de “Conseils” extra-onusiens, etc).
Qualifier Trump d’irrationnel permet d’éviter de nommer la violence de genre à l’œuvre dans son exercice du pouvoir. Cette qualification maintient également une séparation artificielle entre violences dites « privées », sa politique domestique et sa politique internationale, alors que les mêmes logiques traversent ces espaces.
Continuer à analyser le comportement de Trump et celui de son régime à travers des grilles historiquement dégénérées conduit à qualifier d’irrationnel ce qui relève d’une logique du contrôle coercitif. Une lecture genrée du pouvoir - surtout en considérant sa trajectoire d’auteur de violences sexuelles - permet de saisir la cohérence de ces comportements, de nommer les violences qu’ils produisent et de comprendre comment les logiques masculinistes structurent aujourd’hui aussi bien les relations interpersonnelles, la montée des fascismes, ainsi que le chaos engendré au sein de l’ordre international.