Masculinismes : neuf idées reçues qui empêchent de qualifier la menace
Vous pensiez tout savoir sur les masculinismes ?
Je vous propose un exercice simple : passer en revue neuf idées reçues qui empêchent encore de qualifier et lutter contre la menace.
Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.
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La compréhension des masculinismes demeure entravée par un ensemble d’idées reçues largement diffusées dans l’espace médiatique, politique et parfois institutionnel. Ces représentations approximatives produisent des effets politiques concrets. En homogénéisant, individualisant, culturalisant ou dépolitisant les masculinismes, elles contribuent à retarder leur qualification comme idéologies violentes fondées sur l’identité de genre masculin et à affaiblir les réponses publiques.
Déconstruire ces idées reçues est une condition préalable à toute stratégie sérieuse de prévention, de qualification et de lutte.
Idée reçue n°1 : le masculinisme formerait un bloc homogène
Les masculinismes ne constituent pas un ensemble idéologique homogène. Ils relèvent d’une offre idéologique plurielle, fondée sur un principe commun - le suprémacisme de l’identité masculine - qui se décline ensuite dans des milieux radicaux distincts.
Ces milieux ne sont ni interchangeables ni équivalents. Chacun s’organise autour de ses propres référentiels, de ses propres récits et de ses propres modalités de justification de la violence. L’archétype promu dans les milieux incels n’est pas le même que celui développé dans les milieux chamaniques, pas plus que celui structurant les collectifs de pères enragés. Il s’agit de configurations idéologiques différentes, inscrites dans des contextes sociaux et organisationnels spécifiques.
Traiter les masculinismes comme un bloc homogène empêche d’en saisir la plasticité stratégique et conduit à une sous-qualification des risques, en invisibilisant la diversité des formes de radicalisation et de passage à l’acte. Il convient alors de parler systématiquement deS masculinismeS.
Idée reçue n°2 : les masculinismes promeuvent une seule masculinité hégémonique
Ce qui réfute également l’idée d’un masculinisme homogène, c’est le fait qu’il n’existe pas une seule masculinité hégémonique, mais une pluralité de masculinités produites et mises en circulation par les différents milieux masculinistes.
L’essor des idéologies masculinistes découle non-seulement de leur amplification par les médias sociaux, mais aussi de la mise en concurrence des hommes entre eux. Les milieux se développent précisément en multipliant des offres de masculinité hégémonique spécifiques, ajustées à des publics différenciés selon l’âge, la position sociale, la trajectoire conjugale ou encore les ressentis de déclassement. Chaque milieu propose ainsi une figure normative de l’homme « légitime », à laquelle les individus sont invités à s’identifier.
Les individus ne sont pas nécessairement captifs d’un seul milieu. Ils peuvent naviguer entre plusieurs espaces, s’approprier différentes formes de masculinité, participer à des actions collectives variées et contribuer, à des degrés divers, à la production et à la diffusion de la propagande masculiniste.
C’est ce que j’appelle le paradoxe de la masculinité au sein des milieux radicaux : tout en promouvant l’idée d’une masculinité unique, authentique et indiscutable, les masculinismes produisent et mettent en circulation une multitude de modèles concurrents.
Observer quel type de masculinité hégémonique est promu dans quels espaces permet ainsi de classifier les milieux masculinistes sans reprendre les termes qu’ils utilisent pour se désigner eux-mêmes. Ces dénominations indigènes font partie intégrante de leur stratégie de propagande : elles servent à naturaliser les rapports de domination, à légitimer les violences et à faciliter le recrutement.
Nommer les masculinismes sans reprendre la langue des milieux radicaux constitue dès lors un enjeu central - non seulement analytique, mais aussi politique - dans la lutte contre la propagande et les pratiques masculinistes, car s'occtroyer le pouvoir de les nommer et de les classifier c'est une forme de domination sur eux.
Idée reçue n°3 : les masculinismes relèveraient uniquement des réseaux sociaux
La focalisation quasi exclusive sur les plateformes numériques constitue une impasse. Si les espaces en ligne jouent un rôle important dans la diffusion et la circulation des discours masculinistes, ils ne sont ni les seuls ni nécessairement les principaux lieux de structuration idéologique.
Les milieux masculinistes se développent en ligne, hors ligne et de manière hybride : groupes de harcèlement de rue, groupes de parole, stages, associations, réseaux informels, pratiques pseudo-thérapeutiques ou spirituelles. Réduire le phénomène aux réseaux sociaux a un double effet : invisibiliser une grande partie des milieux radicaux et nier que les violences qu’ils produisent s’exercent aussi dans le réel.
Cette réduction entretient l’illusion d’une violence désincarnée, confinée au numérique, alors même que ses effets sont matériels, durables et parfois létaux.
Idée reçue n°4 : les masculinismes serait avant tout une affaire de jeunes hommes
La surreprésentation médiatique des jeunes hommes dans les discours sur le masculinisme reflète moins une réalité sociologique qu’une vision restrictive du phénomène. Les masculinismes développent des propagandes différenciées, capables de recruter à partir de griefs masculins exprimés à chaque moment du cycle de vie : adolescence, rupture conjugale, divorce, paternité conflictuelle, déclassement professionnel, vieillissement.
Limiter l’analyse aux jeunes permet aux hommes plus âgés de se penser extérieurs au problème, tout en continuant, pour certains, à adhérer à des discours explicitement conçus pour eux. Cette distanciation symbolique fonctionne comme un mécanisme d’exonération.
Idée reçue n°5 : les masculinistes seraient avant tout des « influenceurs »
La personnalisation des masculinismes constitue un biais analytique majeur. Réduire les masculinismes à quelques figures visibles, médiatisées ou suivies en ligne revient à essentialiser le phénomène et à en dévoyer la compréhension. Cela peut également être contrproductif en leur offrant une notoriété, voire, légitimité.
Ce qui distingue les masculinismes de la misogynie, c’est la dimension d’action collective. Il convient alors d'appréhender le phénomène communautaire « masculiniste » non pas comme une catégorie de personnes avec une identité figée, mais des groupes d’hommes - et parfois des femmes - qui adhèrent, relaient et participent à la propagande masculiniste, à des degrés variables.
Personnaliser la lecture des masculinismes dissout cette dimension collective et offre, de facto, une forme d’impunité à l’ensemble des milieux impliqués dans la production de la propagande et dans les violences qu’elle légitime : cyberharcèlement, menaces, violences physiques et sexuelles. Par ailleurs, figer une identité tend à freiner le renoncement des individus au processus de radicalisation.
A titre personnel, j'emploi le terme « prédicateur » pour ne pas banaliser la violence collective que les tête de proue des milieux radicaux sont capable d'engendrer.
Idée reçue n°6 : seuls les incels commettraient des actes terroristes
Cette affirmation repose sur une double fragilité analytique.
D’une part, nous ne disposons pas encore de données consolidées permettant d’identifier de manière systématique les motivations idéologiques masculinistes dans des violences telles que les viols, les féminicides, les menaces ou le cyberharcèlement. Cette lacune ne constitue pas la preuve d’une absence de lien, mais le produit d’un défaut historique de qualification des violences de genre, longtemps appréhendées comme des faits isolés, privés ou relationnels, plutôt que comme des actes susceptibles de relever d’une idéologie.
D’autre part, le seul attentat meurtrier explicitement revendiqué en France dans ce cadre a été commis par un homme issu du milieu MGTOW, une idéologie qui attire majoritairement des hommes socialement installés, souvent dans la tranche d’âge trente–quarante ans. Cette réalité contredit directement l’association exclusive entre terrorisme masculiniste et figure incel.
La qualification d’un acte comme terroriste dépend en outre du curseur de la violence retenu. En droit français, rien n’empêche qu’un viol ou des violences sexuelles - en tant qu’atteintes graves aux personnes - soient juridiquement qualifiés d’actes de terrorisme dès lors qu’ils répondent aux critères d’intimidation, de contrainte ou de déstabilisation de l’ordre public. Si cette qualification demeure marginale, ce n’est pas en raison d’un obstacle juridique, mais en raison de représentations collectives persistantes qui peinent à reconnaître les violences sexuelles comme des instruments de terreur idéologique.
Ces représentations sont renforcées par une vision excessivement restrictive du terrorisme, encore largement réduite en France aux seules violences spectaculaires commises dans l’espace public. Or, la notion d’ordre public ne se limite pas à l’espace public au sens strict. Elle recouvre l’ensemble des règles obligatoires qui touchent à l’organisation de la Nation, à la sécurité, à la paix publique, à la morale, à la santé, ainsi qu’aux droits et libertés fondamentales des individus.
Dans ce cadre, les violences exercées dans l’espace privé - en particulier lorsqu’elles visent à terroriser, discipliner ou contrôler des femmes - relèvent pleinement d’une atteinte à l’ordre public. La focalisation exclusive sur l’espace public comme théâtre légitime du terrorisme conduit à invisibiliser d’autres modes opératoires.
À cet égard, les milieux incels se distinguent moins par leur radicalité idéologique que par leur mode opératoire spécifique, fondé sur la projection de la violence dans l’espace public. Cette spécificité tactique ne saurait servir de critère exclusif pour définir ou circonscrire le terrorisme masculiniste.
Idée reçue n°7 : les masculinismes n’existeraient qu’à l’extrême droite
Réduire les masculinismes à l’extrême droite constitue une erreur analytique majeure. Si certains milieux entretiennent aujourd’hui des liens étroits avec des organisations d’extrême droite, les idéologies masculinistes ne leur sont ni exclusives ni originellement circonscrites.
Les masculinismes émergent partout où des hommes se perçoivent comme menacés par la présence des femmes dans leurs espaces et par l’avancée de leurs droits. À ce titre, ils sont largement agnostiques des appartenances partisanes, religieuses ou culturelles. Ils peuvent fonctionner comme courroie de transmission vers l’extrême droite, en habituant leurs publics à une hiérarchisation des humains, mais ne s’y réduisent pas.
Certaines formes de masculinismes se sont historiquement structurées dans des espaces situés hors de l’extrême droite, y compris au sein de groupes de parole entre hommes issus de la gauche radicale. Les cantonner à l’extrême droite permet à d’autres espaces de s’exonérer d’un examen critique de leurs propres angles morts.
Idée reçue n°8 : les religions seraient à l’origine des masculinismes
Attribuer aux religions une responsabilité originaire dans l’émergence des masculinismes repose sur une confusion causale. Il est exact que certains milieux masculinistes se sont structurés à partir de militantismes religieux réactionnaires — notamment issus du christofascisme — ou de mobilisations supranationales en faveur d’un ordre familial dit « traditionnel », impliquant des acteurs chrétiens et musulmans.
Dans d’autres contextes, notamment au sein de la région MENA, des milieux masculinistes développent des formes de masculinité hégémonique empruntant une grammaire religieuse musulmane, tout comme en Inde le modèle de la masculinité hégémonique hindu est exploité. Mais ces articulations ne constituent pas une preuve d’origine religieuse. Elles relèvent plutôt d’un fantasme de l’homme religieux, mobilisé comme figure d’autorité et de discipline.
À l’inverse, on observe également des milieux radicalisés masculinistes au sein de courants néolaïques ou de nouveaux athéismes, explicitement hostiles aux religions. Dans ces configurations, la domination masculine se légitime par d’autres registres : biologisation, scientisme, rationalisme dévoyé, ou instrumentalisation de la laïcité contre les féminismes.
Ce constat est central : les masculinismes ne nécessitent pas la religion pour se structurer. Ils sélectionnent les attributs masculins de légitimation les plus opérants dans un contexte donné. La religion n’est qu’un répertoire parmi d’autres.
Idée reçue n°9 : il faudrait des hommes pour combattre les masculinismes
L’idée selon laquelle la lutte contre les masculinismes nécessiterait prioritairement l’engagement des hommes repose sur une confusion entre sexisme, misogynie et masculinisme. Si l’investissement d’hommes dans la lutte contre le sexisme - entendu comme une vision de la société fondée sur des stéréotypes de genre disqualifiants pour les femmes et les minorités de genre - peut constituer un levier utile, il devient contreproductif lorsqu’il s’agit de lutter spécifiquement contre les masculinismes.
Cette contreproductivité tient à la structure même des idéologies masculinistes. L’un de leurs piliers centraux est l’action collective masculine : sociabilisation entre hommes, production groupée de discours, validation mutuelle, construction de communautés idéologiques fermées. Intervenir contre les masculinismes en recentrant l’action sur les hommes risque ainsi de reproduire le cœur même de la dynamique que l’on cherche à combattre.
Le second pilier est l’androcentrisme. Les masculinismes reposent sur l’effacement systématique de la perspective des femmes, leur objectification et, in fine, leur disqualification en tant que sujets politiques et en tant que voix légitimes pour nommer la violence qu’elles subissent. Dans ce cadre, ériger les hommes en acteurs centraux, experts ou porte-parole de la lutte contre les masculinismes revient à rejouer cette mise à l’écart, même lorsque l’intention affichée est alliée ou progressiste.
Autrement dit, confier la lutte contre les masculinismes aux hommes ne constitue pas une neutralisation du problème, mais un déplacement de l’autorité symbolique qui laisse intact les rapports de domination. Les femmes et les minorités de genre continuent alors d’être les objets du diagnostic, plutôt que les sujets légitimes de l’analyse et de l’action.
Cela ne signifie pas que les hommes n’ont aucun rôle à jouer. Mais leur rôle ne peut être ni central ni substitutif. La lutte contre les masculinismes exige en priorité la reconnaissance de la légitimité politique, analytique et stratégique des femmes, des chercheuses, des associations spécialisées et des observatoires qui documentent ces violences depuis des années. Toute stratégie qui recentre l’action sur les hommes, au nom de leur supposée capacité à « parler aux hommes », risque de renforcer l’androcentrisme qu’elle prétend déconstruire.
Combattre les masculinismes suppose donc moins de mobiliser « les bons hommes » que de déplacer le centre de gravité du pouvoir de nomination, de décision et de définition de la menace.
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