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Billet de blog 25 janvier 2026

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Quand la police communique sur le sexisme, c'est aussi gênant que révélateur

#EpicFail.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le 25 janvier est la Journée nationale de lutte contre le sexisme et pour une société plus égalitaire. Instaurée en 2023 par Emmanuel Macron, cette journée répondait à une recommandation du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE).

En 2026, la Police Nationale a choisi de s’en saisir à travers une vidéo de communication officielle diffusée sur tous les médias sociaux. Mais loin de traduire une compréhension des enjeux structurels qu’implique la lutte contre le sexisme, cette initiative se distingue surtout par un casting 100% masculin, révélateur d’un aveuglement institutionnel profond quant aux rapports de pouvoir et aux responsabilités propres de l’institution policière en la matière.

Que les équipes de communication de la Police Nationale n’aient pas perçu l’absence totale de femmes policières dans leur contenu, que personne ne s'est dit - à aucun moment de la chaîne de prise de décision de communiquer sur le sujet - que pour parler de sexisme et égalité, fallait peut-être faire preuve d'un minimum d'exemplarité, n’est pas un simple « raté ». C’est profondément gênant. Et surtout très révélateur.

Illustration 1
Tweet de la Police Nationale, le 25 janvier 2026

Pourtant des alternatives existaient. Mettre à l’honneur des femmes policières. Donner de la visibilité à leurs parcours, à leurs contraintes spécifiques, à leurs combats internes. Mentionner l’association Femmes de l’Intérieur, qui travaille précisément sur les violences sexistes et sexuelles au sein du ministère. Mais non.

Le choix opéré par les équipes de communication de la Police Nationale est celui d’une mise en scène androcentrée, où des hommes en uniforme s’octroient le monopole de la « protection » des femmes dans les transports, reconduisant l’imaginaire paternaliste selon lequel la sécurité serait nécessairement masculine, armée et incarnée par l’autorité policière.

À cette première faute s’en ajoute une seconde : la confusion des enjeux. Le message amalgame la lutte contre le sexisme et celle contre les violences sexistes et sexuelles - notamment le harcèlement dans les transports - un sujet pourtant historiquement et politiquement rattaché au 25 novembre, Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. Cette confusion est d’autant plus problématique que le contenu met également en scène des actions policières de contrôle sans aucun lien avec le harcèlement ou la prévention des violences sexistes.

Car, troisièmement, cette séquence révèle une instrumentalisation de la lutte contre le sexisme : la « protection des femmes » y sert de prétexte pour légitimer des pratiques de ciblage d’hommes perçus comme étrangers. Le sexisme n’est alors plus combattu, mais mobilisé comme ressource symbolique pour réactiver des logiques sécuritaires racialisées, au détriment de toute analyse des rapports de pouvoir qu’il produit. Il n’est pas anodin, à cet égard, que la patrouille mise en avant soit celle du Service interdépartemental de sécurité des transports en commun (SISTC), une unité de la Police nationale spécifique aux grandes agglomérations (Lyon, Marseille, Lille). Ces unités sont mobilisées pour « réaliser des contrôles d’identité sur l’ensemble du réseau : pour surveiller les personnes connues des services de police et susceptibles de commettre un délit, mais aussi pour lutter contre l’immigration clandestine. ». Le sexisme est ainsi systématiquement situé hors de la police : chez les usagers, les « délinquants », les hommes racisés.

Tout au long de l’année 2025, des incidents de sexisme et de violences fondées sur le genre et commis par des forces de l'ordre ont pourtant été largement médiatisés. Ils vont des injures misogynes, homophobes et sexistes proférées à l’encontre de manifestant·e·s à Sainte-Soline, au viol filmé commis par des policiers sur une détenue au sein même du palais de justice. Un épisode qui fut publiquement « expliqué » par l’absence de femmes policières, sommées d’assurer un travail supplémentaire de régulation, de surveillance et de contrôle des comportements de leurs collègues masculins.

Et lorsque des critiques sont formulées - y compris sous la forme de l’humour - elles déclenchent un backlash immédiat, allant jusqu’au dépôt d’une plainte par le Ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez. Autrement dit, le problème n’était pas le sexisme ni les violences sexuelles, mais le fait de les nommer. Ce réflexe défensif s’inscrit pleinement dans ce que la littérature désigne comme la cop fragility : une hypersensibilité institutionnelle à la critique, nourrie par une culture suprémaciste masculine et blanche, qui interprète toute interpellation comme une attaque contre l’identité corporatiste.

La communication produite par la Police Nationale lors de la Journée nationale de lutte contre le sexisme et pour une société plus égalitaire est, à ce titre, parfaitement cohérente. Lutter contre le sexisme, oui - mais entre hommes, et à condition de définir eux-mêmes ce qui constitue le sexisme, afin de ne jamais interroger leurs propres privilèges ni leurs pratiques professionnelles. 

Le sexisme dans la police demeure ainsi un impensé structurel, tant il heurte une perception profondément enracinée dans le dévoiement de la thèse wéberienne de la « légitimité du monopole de la violence », une exemplarité supposément naturalisée par l’uniforme, et une impunité renforcée par les législateurs eux-mêmes à travers des textes antidémocratiques, notamment ceux relatifs à la présomption de légitime défense. Il est toujours plus confortable de désigner des coupables extérieurs que d’interroger une culture professionnelle façonnée par la virilité, l’entre-soi et l’omerta.

Ce déni n’est pas sans conséquences. Il pèse d’abord sur les femmes policières elles-mêmes, à qui l’on délègue encore largement - et gratuitement - le travail de vigilance, de prévention et de signalement, tout en les exposant à des représailles professionnelles et à des violences sexistes documentées. Il fragilise ensuite toute politique publique crédible de lutte contre les violences fondées sur le genre : comment prétendre combattre le sexisme et les violences sexistes et sexuelles si l’institution chargée de les identifier refuse d’en reconnaître l’existence en son sein - y compris, et surtout, le jour même de la Journée nationale de lutte contre le sexisme et pour l’égalité ?

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