Le procès en appel de Christophe Ruggia s’est tenu devant la cour d’appel de Paris après sa condamnation en première instance à quatre ans de prison, dont deux avec sursis, pour des agressions sexuelles commises sur Adèle Haenel alors qu’elle était âgée de 12 à 14 ans. En appel, le parquet a requis une peine plus lourde - cinq ans d’emprisonnement, dont deux assortis de sursis - estimant que l’instruction et les débats confirmaient la gravité des faits et la constance des déclarations de la victime. Cette aggravation des réquisitions souligne à la fois la solidité du dossier et l’importance désormais accordée à la prise en compte du temps long des révélations dans les affaires de violences sexuelles sur mineur·es.
Pourtant, en lisant une phrase prononcée lors de l’audience d’appel, je suis littéralement tombée de ma chaise. « Comment expliquer les accusations d’Adèle Haenel, ou pourquoi mentirait-elle ? » À cette question, l’avocate Fanny Colin répond : « Ce que je crois, c’est qu’elle ne ment pas, et j’adhère à l’hypothèse que ce sont des souvenirs reconstruits. » Ici, la défense ne formule pas une simple opinion : elle mobilise une arme sémantique bien identifiée du répertoire masculiniste - celle des « souvenirs reconstruits », variante de la pseudo-science anti-victimes des faux souvenirs induits.
La résurgence des faux souvenirs induits, une pseudo-science anti-victimes
Alors que le caractère peu scientifique et les effets délétères du concept d’« aliénation parentale » (AP) commencent enfin à être pris en compte, une autre thèse anti-victime continue de circuler presque intacte dans les affaires de crimes sexuels : celle des « faux souvenirs induits » (FSI). Pourtant, dès son premier rapport, la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE) a explicitement dénoncé ces deux pseudo-théories - l’AP et les FSI - comme irriguant profondément la logique judiciaire. Malgré cela, la thèse des FSI connaît aujourd’hui un regain de popularité, d’une part à travers sa légitimation sans recul dans la lutte contre les dérives sectaires, et d’autre part comme outil de contestation de toute évolution normative, notamment en matière d’imprescriptibilité des crimes d’inceste et de pédocriminalité.
Les promoteurs de la notion de FSI soutiennent que des souvenirs de violences sexuelles auraient été « implantés » chez les victimes par une personne ou un groupe exerçant une influence sur elles - le plus souvent un·e psychothérapeute - dans le but de nuire à l’accusé. Une thèse qui frôle les discours conspirationnistes. Cette accusation vise très majoritairement les femmes, qui sont présentées comme manipulables, suggestibles ou instrumentalisées. La thèse des FSI offre ainsi un dispositif commode pour neutraliser tout soupçon de violences réelles, en déplaçant l’attention des faits allégués vers la supposée fabrication du souvenir.
En 2021, lors de la publication du rapport d’activité de la MIVILUDES, la notion de « faux souvenirs induits » réapparaît dans un rapport institutionnel, notamment à propos de pratiques chamaniques. Elle est également très prégnante dans certaines sphères rationalistes et zététiques, où elle est mobilisée pour expliquer - et disqualifier - des accusations tardives de violences sexuelles, c’est-à-dire révélées à l’âge adulte. Cette persistance témoigne de la solidité d’un cadre interprétatif qui, sous couvert de rationalité, continue de produire du soupçon à l’égard des victimes. Avant la refonte de leur site web l’année dernière, la MIVILUDES affichait une association faisant la promotion des “faux souvenirs induits”, l’AFSI (Alerte Faux Souvenirs Induits) comme association partenaire d’aide aux victimes. Une association qui affichait son antiféminisme ouvertement puisque pour l’AFSI des accusation tradives d’inceste pouvaient découler, entre autres et de manière totalement infondée, de pensions alimentaires impayées. L'AFSI fait partie d'une constellation d'associations et de regroupements de chercheur·e·s constitués sous l'influence de la maintenant défunte association américaine, la False Memory Foundation.
Militantisme antiféministe transnational
L’idée selon laquelle des souvenirs de violences sexuelles pourraient être massivement « induits » s’est imposée au début des années 1990 aux États Unis dans un contexte non seulement de libération de la parole sur l’inceste et les violences sexuelles intrafamiliales, mais aussi de débats juridiques autour de l’adaptation des délais de prescription pour les victimes d’abus sexuels commis dans l’enfance, certaines juridictions introduisant des règles de « découverte différée » pour tenir compte de révélations tardives. Les travaux menés à la fin des années 1970 par Elizabeth Loftus, psychologue cognitive spécialisée dans l’étude de la malléabilité de la mémoire, ont été extrapolés bien au-delà de leur champ de validité. Ces recherches, portant sur des événements non traumatiques en laboratoire, ont été mobilisées par Loftus elle-même comme experte judiciaire afin d’évaluer la crédibilité de témoignages dans des procès emblématiques impliquant majoritairement des accusés masculins. Elle deviendra par la suite la figure tutélaire de la False Memory Syndrome Foundation (FMSF), et experte de la défense très controversée dans les affaires Harvey Weinstein et Epstein (entre autres).
La False Memory Syndrome Foundation (FMSF) est créée en 1992 aux États-Unis par Pamela Freyd, chercheuse en sciences cognitives, et Peter Freyd, professeur de mathématiques, après que leur fille adulte, la psychologue Jennifer Freyd, a accusé son père d’abus sexuels commis durant son enfance. Jennifer Freyd a par la suite élaboré la théorie du traumatisme de la trahison (betrayal trauma theory), montrant que la mémoire des violences sexuelles est profondément façonnée par les rapports de dépendance et de pouvoir, et que l’oubli ou la dissociation peuvent constituer des réponses adaptatives à des situations où la reconnaissance du danger mettrait la survie psychique ou relationnelle en péril. Elle a également conceptualisé le modèle DARVO (Deny, Attack, Reverse Victim and Offender) pour décrire une stratégie récurrente des agresseurs consistant à nier les faits, attaquer la crédibilité de la victime et inverser les rôles de victime et d’agresseur.
A partir de sa constitution, la FMSF se présentait comme une initiative scientifique destinée à alerter sur une supposée épidémie de « faux souvenirs induits », mais a principalement fonctionné comme un groupe de défense des personnes mises en cause dans des accusations de violences sexuelles. Elle a instrumentalisé le langage et l’autorité de la science - en sélectionnant certains résultats de recherche, en les sortant de leur contexte et en les généralisant abusivement - afin de donner une apparence de neutralité et de crédibilité à une entreprise de déni. À partir de ce cadre pseudo-scientifique, la FMSF a mobilisé des expert·es, des avocat·es et des relais médiatiques, et a impulsée la création d’associations satellites dans plusieurs pays occidentaux, y compris en France avec l’AFSI, contribuant à l’exportation et à la pérennisation de la rhétorique des faux souvenirs dans les champs médiatique et judiciaire.
Dès la fin des années 1990 et le début des années 2000, le « false memory syndrome » était pourtant déjà largement critiqué dans la littérature scientifique et qualifié par de nombreux chercheurs de junk science. Il n’a jamais été reconnu comme entité clinique, n’a jamais figuré dans le DSM, ni dans aucun autre manuel diagnostique ou index de référence en psychiatrie ou en psychologie clinique. Face à ces critiques, les promoteurs des FSI ont accusé les thérapeutes et chercheur·ses en mémoire traumatique et les féministes de militantisme idéologique. Cette controverse destinée à décredibiliser la science autour de la mémoire traumatique a été nommé « la guerre de la mémoire ». En dépit de l’absence totale de validation institutionnelle, la notion a continué à circuler dans les tribunaux et les médias comme si elle relevait d’un consensus scientifique, illustrant le décalage profond entre l’état réel des connaissances et leur usage social et politique.
Dans La Terreur masculiniste (Éditions du Détour, 2024), je décris comment se structurent certains promoteurs de nouvelles normes cherchant à enrayer les avancées en matière de droits des femmes, des enfants et des minorités, en s’appropriant un vernis de scientificité. Ces acteurs se présentent comme rationnels, objectifs et fondés sur la science. Ils s’organisent en communautés épistémiques, souvent astroturfées - c’est-à-dire donnant l’illusion de répondre à une « crise » ou à une « incertitude » qu’ils ont eux-mêmes fabriquées - et produisent, via des organisations militantes, des discours d’autorité à destination des médias, des institutions et des tribunaux. À l’instar des promoteurs du prétendu « syndrome d’aliénation parentale » ou de thèses transphobes, ils mobilisent des concepts non reconnus ou scientifiquement contestés pour fabriquer du doute, discréditer les personnes concernées et inverser les rapports de pouvoir. La science y devient moins un outil de connaissance qu’un instrument de légitimation, utilisé pour naturaliser l’ordre patriarcal, disqualifier les témoignages et présenter des positions réactionnaires comme du simple bon sens.
Un déplacement stratégique du soupçon vers les structures de soutien
Ce qui frappe dans la mobilisation de la thèse des « souvenirs reconstruits » au procès Ruggia, c’est l’absence totale de diagnostic, d’expertise clinique ou de cadre scientifique rigoureux. La notion est invoquée à l’état brut, comme une évidence disponible, ce qui révèle sa fonction réelle : servir d’outil rhétorique au service de la défense. Cette disponibilité immédiate n’est pas le fruit du hasard, mais celui de plusieurs décennies de militantisme visant à installer la thèse anti-victimaire des faux souvenirs dans l’espace judiciaire comme une grille de lecture présentée comme « raisonnable ».
Cette pseudo-science présente un avantage stratégique majeur : elle permet de ne pas accuser frontalement la victime de mentir. Dans le cas d’Adèle Haenel, dont les déclarations ont été constantes, circonstanciées et corroborées par l’instruction, la thèse du mensonge est intenable. Les « souvenirs reconstruits » offrent alors une échappatoire : la victime dit vrai, mais ce qu’elle dit serait faux. Ce déplacement est redoutablement efficace, car il conserve l’apparence de la bienveillance tout en neutralisant la portée de la parole.
Car les véritables coupables se trouveraient ailleurs. L’usage des FSI opère pour reconfigurer la scène en présentant la victime et l’homme accusé comme les co-victimes d’un système : celui d’une psychiatre supposément idéologiquement motivée et d’un environnement féministe, voire lesbien.
Dans False Memories And The Science Of Credibility: Who Gets To Be Heard ?, article de recherche publié en 2022 dans le Journal of Trauma & Dissociation, Michael Salter, sociologue et criminologue spécialiste des violences sexuelles et institutionnelles, et Ruth Blizard, chercheuse en psychologie clinique et en traumatologie, analysent la trajectoire et les usages sociaux de la thèse des faux souvenirs. Iels montrent que la thèse des faux souvenirs s’est d’abord construite à partir d’un scénario restreint d’implantation directe de souvenirs par des thérapeutes utilisant des techniques suggestives, avant d’être progressivement extrapolée vers de vagues « influences indirectes » - culturelles, médiatiques, environnementales - jusqu’à devenir une grille de lecture sélective permettant de disqualifier des témoignages dérangeants. Le procès Ruggia illustre les rouages de ce mécanisme : l’influence n’est plus seulement attribuée à un thérapeute, mais à des structures de soutien féministes, accusées de façonner ou de contaminer la parole de la victime.
Par exemple, l’avocate Orly Rezlan met explicitement en cause la probité de la psychiatre d’Adèle Haenel, qualifiée de « psychiatre militante », et souligne son refus de témoigner devant la cour, comme si ce refus devait nécessairement être interprété comme le signe d’intentions suspectes. Cette accusation s’inscrit directement dans la continuité de la campagne de discrédit visant les thérapeutes de la mémoire traumatique, connue sous le nom de « guerre des mémoires ». Ce ne sont plus les violences qui sont interrogées, mais la légitimité même de celles et ceux qui accompagnent les victimes. La science de la mémoire traumatique est ainsi requalifiée en idéologie - féministe - et la neutralité revendiquée par la défense devient un instrument de délégitimation.
Ensuite, cette extrapolation prend une forme particulièrement révélatrice : l’hypothèse des « souvenirs reconstruits » n’est plus rattachée à une pratique thérapeutique, mais à une influence culturelle, en l’occurrence un film - Les Diables - présenté comme susceptible d’avoir façonné le souvenir, avant que le soupçon ne s’étende à l’environnement de soutien de la victime, qualifié de militant ou d’idéologique.
La référence récurrente aux États-Unis dans la plaidoirie de la défense ne vise pas uniquement à souligner l’ampleur médiatique de l’affaire. Elle mobilise également un imaginaire transnational associé aux discours masculinistes anglo-saxons sur les « excès » de #MeToo et les accusations de violences sexuelles, renforçant l’idée que la parole de la victime serait façonnée par un climat idéologique importé plutôt que par des faits vécus.
La logique masculiniste qui sous-tend les insinuations de la défense se renforce lorsque celle-ci accuse l’environnement féministe d’exercer une pression indue sur l’institution judiciaire. Orly Rezlan évoque un « militantisme présent aux audiences » accompagné d’une « injonction ou d’une intimidation » adressée à la justice : « Si vous ne condamnez pas, vous porterez atteinte à l’ensemble des victimes. » Sa consœur Fanny Colin parle, quant à elle, d’une « véritable prise d’otage de l’institution judiciaire, condamnée à condamner ».
Circulation transnationale des thèses anti-victimes et résistances judiciaires
Si la défense évoque à plusieurs reprises les États-Unis pour souligner la médiatisation internationale de l’affaire Ruggia, la véritable influence états-unienne à l’œuvre dans ce procès réside dans l’importation et la persistance de la thèse des faux souvenirs induits, élaborée, structurée et diffusée depuis les années 1990 aux États-Unis par la False Memory Syndrome Foundation. Ce cadre pseudo-scientifique, largement disqualifié dans le champ de la recherche, continue pourtant d’irriguer les stratégies de défense dans les affaires de violences sexuelles, en France comme ailleurs, en offrant une technologie du doute clé en main.
La longévité de ces thèses dans le système judiciaire ne tient pas à leur validité scientifique, mais à leur utilité politique. Elles fournissent aux avocats de la défense un outil particulièrement efficace pour contourner la reconnaissance croissante des violences sexuelles et des mécanismes de révélation différée. Cette persistance est également entretenue par leur recyclage dans certaines sphères rationalistes et dans le champ de la lutte contre les dérives sectaires, où les faux souvenirs induits sont présentés comme une grille d’analyse légitime, contribuant ainsi à leur réinstitutionnalisation sous couvert de vigilance critique. Malgré les alertes répétées d’instances comme la CIIVISE, malgré l’absence totale de reconnaissance institutionnelle du « false memory syndrome », ces arguments continuent d’être mobilisés dans les prétoires, tant le sexisme qui structure encore aujourd’hui les institutions a permis de les internaliser comme des hypothèses « raisonnables ». Cette inertie judiciaire révèle la difficulté persistante à rompre avec des cadres de pensée qui protègent les auteurs et déplacent la charge du soupçon sur les victimes et leurs soutiens.
Les enjeux de dénoncer ces pseudo-sciences judiciaires dépassent largement le cas individuel de Christophe Ruggia. Ils concernent directement les débats contemporains autour de l’imprescriptibilité des crimes d’inceste et de pédocriminalité, et plus largement la capacité du droit à intégrer la réalité du traumatisme, du silence contraint et du temps long des révélations. Chaque mobilisation de la thèse des faux souvenirs vise à freiner ces avancées, à réinscrire le soupçon au cœur de la parole des victimes, et à maintenir un ordre juridique dans lequel la violence sexuelle demeure difficilement dicible et rarement sanctionnée.
Dans ce contexte, les procès comme celui de Ruggia, et le militantisme féministe qui les accompagne, jouent un rôle décisif. Ils ne constituent pas une pression illégitime sur la justice, mais un levier indispensable pour faire évoluer les normes, les pratiques et les représentations. Le courage d’Adèle Haenel, qui a pris la parole publiquement, a maintenu la constance de son récit malgré les attaques, et a accepté d’affronter un dispositif judiciaire et médiatique profondément éprouvant, s’inscrit dans cette histoire collective des luttes pour les droits des femmes, des filles et des minorités de genre. C’est précisément parce que ces paroles font bouger le droit et l’ordre social qu’elles continuent d’être combattues avec autant d’acharnement.
Références
Salter, M., & Blizard, R. (2022). False Memories And The Science Of Credibility: Who Gets To Be Heard? Journal of Trauma & Dissociation, 23(2), 141–147.
Esat, S. S., (2025) “The False Memory Fallacy”, Essex Student Journal 16(1)
Freyd, J. J. (1998). Science in the Memory Debate. Ethics & Behavior, 8(2), 101–113.