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La gouvernance des politiques de lutte contre les dérives sectaires et celle des politiques de lutte contre le terrorisme relèvent de cadres institutionnels distincts. La lutte contre les dérives sectaires est pilotée par la MIVILUDES, rattachée au ministère de l’Intérieur, et repose sur la protection des individus face à des situations d’emprise, via des dispositifs de signalement, d’accompagnement et de prévention centrés sur les vulnérabilités individuelles. À l’inverse, la lutte contre le terrorisme et la radicalisation violente relève d’une gouvernance sécuritaire impliquant notamment le SG-CIPDR, la DGSI, le Parquet national antiterroriste (PNAT) et les services de renseignement, et vise l’identification de milieux radicaux, de processus de radicalisation idéologique et de modes opératoires violents. Confondre ces deux régimes institutionnels conduit à une sous-qualification des violences politiques et à l’inadaptation des réponses publiques.
Les masculinismes, un objet hors périmètre d'action de la MIVILUDES
Il est essentiel de rappeler que la MIVILUDES elle-même reconnaît les limites de son périmètre d’action concernant les masculinismes. Dans son rapport d’activité 2021, elle indique explicitement que « les thématiques associées au masculinisme, au virilisme ou à l’anti-féminisme relèvent a priori davantage d’un radicalisme idéologique, voire politique, que de thématiques d’ordre sectaire ».
Cette qualification inscrit clairement les masculinismes hors du champ principal de la dérive sectaire et les rattache au registre de la radicalisation violente idéologique, tel qu’il est appréhendé dans les politiques de lutte contre le terrorisme.
La MIVILUDES définit les dérives sectaires comme « un dévoiement de la liberté de pensée, d’opinion ou de religion qui porte atteinte à l’ordre public, aux lois ou aux règlements, aux droits fondamentaux, à la sécurité ou à l’intégrité des personnes », caractérisé par « la mise en œuvre, par un groupe organisé ou par un individu isolé, de pressions ou de techniques ayant pour but de créer, de maintenir ou d’exploiter chez une personne un état de sujétion psychologique ou physique, la privant d’une partie de son libre arbitre ».
Cette définition repose sur une logique d’emprise individuelle, de sujétion psychologique et de préjudice centré sur la personne, et décorrélée des rapports sociaux de genre, pourtant centraux pour comprendre les masculinismes.
À l’inverse, la MIVILUDES distingue explicitement la radicalisation comme « un processus graduel qui conduit l’individu à adhérer à une idéologie ou des croyances extrêmes qui légitiment la violence ».
L’apologie, la menace ou l’usage de la violence est précisément ce qui caractérise les milieux masculinistes : un ensemble d’offres idéologiques identitaires suprémacistes masculines, construites, diffusées et opérationnalisées au sein de divers milieux radicaux (en ligne et hors ligne), qui font l’apologie de, ou prônent, la violence sous toutes ses formes afin de maintenir, voire renforcer, la domination des hommes sur les femmes et les minorités de genre.
De l’emprise au contrôle coercitif : un conflit de cadres analytiques
En traitant les masculinismes comme un problème d’ordre psychologique, à travers une terminologie telle que « masculinité toxique » ou « emprise » plutôt que « contrôle coercitif », l’action publique dissocie la violence de sa fonction politique.
Or les milieux masculinistes opèrent en opposition aux avancées des droits des femmes et des minorités de genre, afin de maintenir, voire renforcer, la domination masculine. Ce sont donc des idéologies politiques violentes. La psychologisation affaiblit ainsi la qualification de la menace et empêche de penser les masculinismes comme des milieux radicaux produisant de la violence à l'égard de femmes et des minorités de genre.
L’opposition entre emprise et contrôle coercitif n’est pas un débat terminologique, mais un conflit de cadres analytiques. L’emprise psychologise la domination et recentre l’attention sur le comportement de la victime ; le contrôle coercitif politise la violence et recentre l’analyse sur les stratégies de l’agresseur.
Des loupés qui ont déjà produit des dégats
Du fait de l’approche par « l’emprise » et de sa décorrélation des rapports sociaux de genre, la lecture par la MIVILUDES des masculinismes bascule rapidement vers un effacement de la perspective des femmes. Elle déplace l’analyse vers les dispositions psychiques des hommes engagés dans ces milieux et détourne l’attention des violences produites, de leurs cibles et de leurs effets.
Ce cadrage reproduit l’un des piliers des masculinismes : l’androcentrisme, c’est-à-dire le recentrage du regard sur le supposé mal-être des hommes plutôt que sur le contrôle coercitif effectivement exercé sur les femmes et les minorités de genre.
Ce déplacement analytique produit des angles morts et des loupés majeurs dans l’identification et la prévention des violences. Le cas Jean-Marie Corda en constitue un exemple emblématique.
Le rapport d’activité 2021 de la MIVILUDES décrit précisément le mode opératoire de Jean-Marie Corda : animation d’un programme intitulé Domination By Love, diffusion d’une idéologie prônant la domination des femmes, enseignement de techniques de manipulation, valorisation explicite du proxénétisme, mise au travail de femmes dans des dispositifs de type camgirls, exigences financières répétées, recrutement de jeunes hommes sur le forum JVC 18-25 afin de faire la promotion de ces activités et de répliquer son modèle économique de proxénétisme. Le rapport mentionne également la proposition de relations sexuelles tarifées comme récompense pour les membres les plus engagés, ainsi que la diffusion de contenus explicitement violents à l’égard des femmes, tels qu’un tutoriel intitulé « comment étrangler ta femme ».
Pourtant, l’écriture institutionnelle neutralise ces faits : les violences sexuelles et l’exploitation économique des femmes sont dissoutes dans un vocabulaire de développement personnel, de coaching, de vente multi-niveau et de manipulation, qui déplace l’attention vers les mécanismes d’emprise psychologique et les préjudices économiques subis par les jeunes hommes recrutés.
Ce cadrage opère une hiérarchisation implicite des violences. L’exploitation sexuelle et économique des femmes apparaît comme un élément périphérique du dispositif, alors qu’elle en constitue le cœur. La violence n’est pas appréhendée comme une stratégie politique fondée sur le genre, mais comme une dérive individuelle ou commerciale.
Or le programme Domination By Love correspond à une duplication directe du modèle économique et idéologique du Pimping Hoes Degree (PhD) d’Andrew et Tristan Tate et de Miles Sonkin, enseigné au sein de la War Room de Tate. Et ceci n'est pas le fruit du hasard, puisque Jean-Marie Corda a reconnu, dans une vidéo publiée sur Youtube, avoir intégré cette War Room, monnayant environ 8 000 dollars.
Malgré ces éléments, disponibles publiquement au moment de la publication du rapport, les signalements concernant Jean-Marie Corda ont été classifiés dans le champ de la vente multi-niveau. Le même rapport consacrait pourtant une section aux masculinismes, réduites au Mankind Project, une organisation de type masculinisme chamanique.
Les discours et pratiques d’Andrew Tate s’inscrivent dans l’idéologie MGTOW, qui constitue aujourd’hui l’un des milieux masculinistes les plus dangereux. Le seul attentat meurtrier masculiniste connu en France est le féminicide de Mélanie Ghione, commis par un membre du milieu MGTOW.
Rien n’empêche de qualifier les violences sexuelles comme un mode opératoire terroriste. La question est celle du nombre de femmes exposées au terrorisme MGTOW de Jean-Marie Corda du fait de ce loupé majeur de la MIVILUDES.
Des proximités avec des thèses masculinistes anti-victimes
Alors même que la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE) a explicitement dénoncé les pseudo-théories de l’aliénation parentale et des faux souvenirs induits comme irriguant la logique judiciaire, la notion de faux souvenirs continue de circuler comme une grille d’analyse légitime. Elle connaît même un regain de visibilité, à la fois comme outil de contestation des avancées normatives en matière de violences sexuelles et comme ressource mobilisée dans la lutte contre les dérives sectaires.
Avant la refonte de son site internet, la MIVILUDES présentait l’AFSI (Alerte Faux Souvenirs Induits) comme association partenaire d’aide aux victimes. Cette association s’inscrit dans une constellation antiféministe transnationale issue de la False Memory Syndrome Foundation, organisation historiquement structurée comme un dispositif de défense des personnes mises en cause dans des affaires de violences sexuelles.
Par ailleurs, la MIVILUDES entretient des liens avec des organisations telles que l’association VIRAGE Grand Est (Violences et Rapports de Genre : Analyse, Gouvernance, Évaluation), qui se présente comme un collectif de professionnel·les intervenant en matière de violences intrafamiliales, violences conjugales et problématiques parentales. VIRAGE Grand Est organise des formations, des conférences et des vidéos, et diffuse sur son site et sa chaîne des contenus qui présentent la notion d’aliénation parentale comme un phénomène psychologique structurant des séparations parentales conflictuelles, en mobilisant les registres de l’emprise, de la manipulation et de la suggestibilité de l’enfant.
Dans ces conditions, il n’est ni cohérent ni opérant de prétendre lutter contre les masculinismes en s’appuyant sur une institution qui, par ailleurs, légitime ou relaie des thèses constituant l’un des socles idéologiques des stratégies masculinistes.