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Pour brouiller les pistes et continuer à se poser en victimes - version « elles disent que tous les hommes sont des terroristes » - les négationnistes du terrorisme masculiniste adorent tout amalgamer.
Leur dernière lubie, de Boulevard Voltaire au Point, consiste à confondre masculinité toxique et masculinismes, puis à feindre l’indignation quand on ne les considère pas comme des “alliés”.
En ce moment, l’argument massue mobilisé par le réactionnariat est une étude néo-zélandaise sur les masculinités, dont celles qui seraient toxiques. Brandie pour discréditer le dernier rapport du Haut Conseil à l’Égalité, lequel recommande d’inscrire la lutte contre les masculinismes dans les politiques de lutte contre le terrorisme, l’étude est présentée comme un correctif scientifique — la Science, la Vraie™ — face à un supposé dérapage idéologique du HCE.
En réalité, l’usage de cette étude révèle surtout deux choses : un antiféminisme parfaitement assumé et une méconnaissance assez spectaculaire de l’objet critiqué.
La masculinité toxique : un concept centré sur l’individu
L’étude néo-zélandaise Are Men Toxic? A Person-Centered Investigation Into the Prevalence of Different Types of Masculinity in a Large Sample of New Zealand Men, qui circule largement dans la presse de droite en ce moment, rappelle que le concept de « masculinité toxique » est forgé dans un cadre psychologique et thérapeutique pour désigner des traits individuels jugés destructeurs. Pour les hommes eux-mêmes, pour les femmes et pour la société. Toxique est choisi comme qualificatif précisément pour distinguer ces traits d’autres formes de masculinité.
À lire les items des questionnaires et le cadrage, l’étude néo-zélandaise n’a ni le même objet, ni les mêmes questions, ni les mêmes publics que le rapport du HCE. Les mettre en concurrence relève donc davantage d’une manipulation de discrédit que de la rigueur intellectuelle. Mais peu importe, le ractionnariat avance que contrairement au Baromètre du sexisme, l'étude néo-zéelandaise fut publié "dans une revue scientifique" "autrement plus sérieux". Le discrédit est posé.
Par ailleurs, les chercheuses ne réfutent absolument pas la notion de masculinité toxique. Du coup je me suis demandée aussi pourquoi cette étude circule autant chez ceux qui s'offusquent pour la réputation de tous les hommes à la simple évocation militante, ou pas, du terme.
Et la réponse c'est 3% (vous allez voir).
Les masculinismes et l’action collective.
Ce qui distingue les masculinismes de simples attitudes individuelles c'est l’action collective. Même si les définitions évoluent selon les périodes et les champs de recherche, Francis Dupuis-Déri rappelle que le terme « masculinisme » est un enjeu de lutte politique et définitionnelle. Dans son acception dominante en contexte francophone contemporain, il désigne un mouvement social conservateur ou réactionnaire fondé sur l’idée que les hommes seraient dominés par les femmes et par le féminisme.
Dans une perspective d’adaptation aux réalités contemporaines, j’ai proposé la définition suivante, qui a le mérite d’expliciter un point souvent laissé dans l’ombre : la menace ou l’usage de la violence, sous toutes ses formes. C’est ce qui caractérise tous les milieux masculinistes.
Masculinismes : Un ensemble d’offres idéologiques identitaires suprémacistes masculines, construites, diffusées et opérationnalisées au sein de divers milieux radicaux, en ligne et hors ligne, qui valorisent ou promeuvent la violence sous différentes formes afin de maintenir ou renforcer la domination des hommes sur les femmes et les minorités de genre.
Cette définition permet de penser la diversité des courants masculinistes, leur convergence vers le suprémacisme masculin, leurs espaces de socialisation et de radicalisation, leurs modes opératoires violents et leur finalité politique. Elle est surtout mobilisable dans les politiques publiques de prévention et de lutte contre la radicalisation.
J’adopte par ailleurs une approche par les milieux radicaux, issue des recherches sur les radicalisations violentes. Les auteurs de violences idéologiquement motivées n’agissent pas dans le vide. Ils évoluent dans des environnements sociaux qui partagent leurs représentations, légitiment certaines violences et offrent des soutiens symboliques ou matériels.
Le terrorisme peut être compris comme une tactique reposant sur la menace ou l’usage de la violence par des acteurs non étatiques sur une cible immédiate afin d’atteindre une cible symbolique, à savoir la transformation de normes sociales. À ce titre, l’article 421-1 du Code pénal permet déjà d’appréhender les actes motivés par des idéologies masculinistes.
Le principal obstacle reste ailleurs : dans la formation des forces de l’ordre et des agents des services de renseignement pour défaire les lieux communs du terrorisme — spectacularité, espace public, cibles aléatoires, figures déviantes et essentialisées du terroriste. Autant de filtres qui rendent impensables des violences idéologiquement motivées par le suprémacisme masculin lorsqu’elles s’exercent dans la sphère privée ou numérique.
Un chiffre néo-zélandais, le smoking gun en France
Pour neutraliser la menace masculiniste pourtant réelle, le réactionnariat tourne en boucle sur un seul chiffre : 3 % d’hommes qui seraient réellement toxiques. Ceux qui cocheraient toutes les cases de la masculinité toxique. Sur le plateau de Public Sénat, Jean-Sébastien Ferjou (ex-Atlantico) et Peggy Sastre (Le Point) poussent encore plus loin le raisonnement en assimilant ces 3 % à la proportion supposée de psychopathes dans une société.
Et voilà. Extrapolation faite. Le problème politique est réglé par un diagnostic clinique au doigt mouillé.
Or l’étude ne conclut absolument pas à l’existence d’une infime minorité pathologique. Elle identifie plusieurs configurations distinctes, dont deux groupes présentant des niveaux élevés sur les marqueurs de la masculinité dite toxique : un groupe « Benevolent Toxic » représentant 7,6 % de l’échantillon, et un groupe « Hostile Toxic » représentant 3,2 %. Ce sont donc plus de 10 % des hommes interrogés qui combinent, à des degrés divers, adhésion à des normes inégalitaires, tolérance à la violence et légitimation de la domination.
Et surtout, on évacue l’essentiel. En restant dans le champ de la psychologie sociale, l’étude ne permet pas de mesurer la part d’une éventuelle minorité active (cf Serge Moscovici) d’hommes qui se sentiraient dominés par les femmes, par les autres hommes, par les minorités de genre, par la société tout entière, et qui agissent pour influer sur les attitudes, et les comportements des autres hommes, notamment en matière de normalisation des violences fondées sur le genre. Or c’est précisément de cela qu’il est question lorsque l’on parle de milieux radicaux masculinistes.
Et alors que tous les réactionnaires en France hurlent « que trois pour cent, que trois pour cent », les autrices de l’étude néo-zélandaise rappellent explicitement dans cette étude - que personne ne semble avoir lue - que leurs résultats ne peuvent pas être extrapolés sans précaution à d’autres contextes nationaux ou culturels.
Avec au moins trois attentats incel déjoués, un attentat meurtrier MGTOW connu, une entreprise industrielle de proxénétisme de camgirls opérée par un MGTOW français radicalisé par Andrew Tate et "nomade fiscal" dans les pays de l’Est de l’Europe, des soirées en non-mixité choisie attaquées au mortier d’artifice ou à l’essence, il est difficile de nier la réalité de la menace. Sans même parler de la persécution dont font l’objet les associations et militantes féministes. Que ce soit 1 %, 3 % ou 10 % des hommes qui soient toxiques importe peu. Les actions violentes suscitées par les idéologies masculinistes sont difficiles à quantifier, précisément parce qu’aucun financement n’est alloué à leur prévention, punition ni le recensement de hommes embridés dans ces mouvances.
Sécuritisation des masculinismes et backlash révélateur
En vrai, je m’amuserait de l’indignation à géométrie variable du camp réactionnaire, si ce n'était pas aussi grave.
Pour situer le niveau : deux rapports distincts recommandent l’inscription des masculinismes dans les politiques de lutte contre le terrorisme - le rapport parlementaire Vojetta–Delaporte et celui du HCE. Un seul déclenche des attaques.
Devinez lequel ?