Madame la Ministre de la Culture et de la Communication,


Cette lettre fait suite aux nombreuses réactions et témoignages d’indignation quant à l’extravagante saga qui agite encore une fois l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts à Paris, et votre décision, pour tous incompréhensible, de mettre fin au mandat de son directeur, Nicolas Bourriaud. Ce courrier s’ajoute par ailleurs à celui que j’avais déjà co-signé avec Eric Troncy, il y a une année exactement, adressé à votre prédécesseur, Aurélie Filippetti, où nous nous inquiétions d’attaques infondées consistant à déstabiliser le projet de Nicolas Bourriaud. Un projet ambitieux de réforme, de modernisation, d’ouverture sur le monde d’une des institutions les plus importantes en France.

Au terme d’un examen soucieux de la situation, votre ministère avait alors fort heureusement conclu à un renouvellement du mandat de Nicolas Bourriaud, manifestant ainsi sa confiance et son soutien à la direction de l’école. Vous comprendrez aisément le désarroi, la colère de celles et ceux qui croient encore dans la parole publique, dans l’engagement de l’état auprès des institutions qu’il gouverne, face à ce retournement spectaculaire.  

D’autant que la raison évoquée dans votre communiqué du 2 juillet dernier, un « nouvel élan », semble bien trop vague et inconsistante pour justifier de cette mise à pied pour le moins brutale et de la nécessité d’une alternance. Une succession qui devrait donc se produire dans l’urgence, à travers un appel à projets clôturé le 21 juillet. Laissant ainsi aux futurs candidats quelques semaines seulement, un délai impossible à tenir, vous en conviendrez, pour qui souhaiterait sérieusement endosser de telles responsabilités, et qui ne manquera pas de faire sourire ceux qui connaissent la lenteur légendaire de l’administration française dans ce type de procédures d’admission.

De nombreuses personnalités de l’art s’inquiètent de la méthode, désinvolte, irrespectueuse, voire même de la légalité et des motifs réels de ce limogeage. Mais cette affaire révèle par ailleurs un problème de fond : l’ignorance et le mépris du politique quand il s’agit de la question de l’art.

Votre communiqué et les priorités évoquées en vue d’une nouvelle gouvernance indiquent ainsi clairement une méconnaissance totale du bilan de Nicolas Bourriaud et des chantiers qu’il a effectivement engagés depuis 2012. Parmi les points les plus importants, on citera le rayonnement international de l’école à travers des partenariats à Buenos Aires, Oulan-Bator, La Havane, Pékin ou Tokyo. La valorisation des collections patrimoniales de l’école, une nouvelle politique d’admission et d’encadrement social des étudiants (de plus en plus nombreux), la nomination d’enseignants de réputation internationale comme Dominique Gonzalez Foerster, Pascale Marthine Tayou. Mais encore une réforme structurelle de la direction, plus collégiale, avec la création d’un département des études dirigé par un professeur issu de l’école.

Autant de points dont vous devriez vous féliciter, qui renforcent la réputation de l’école,  et qui répondent précisément au cahier des charges d’un éventuel successeur à Nicolas Bourriaud. Ce qui fait de lui le candidat idéal d’un concours que vous jugerez, je n’en doute pas, tout à fait inutile.

Je me permets enfin de relayer quelques paroles d’artistes qui, comme moi, expriment avec force leur exaspération, leur soutien à Nicolas Bourriaud et vous demandent en conséquence qu’il soit maintenu jusqu’au terme de son mandat.

Bien cordialement,

Stéphanie Moisdon

Critique et commissaire d’exposition, responsable du Master Arts Visuel de l’ECAL/Haute école d’arts appliqués de Lausanne.

 

Il est tout simplement scandaleux que ce gouvernement ose traiter ainsi, non seulement le directeur de l'École nationale supérieure des Beaux-arts de Paris, mais également tous ses étudiants et ses enseignants. C'est - encore une fois - montrer l'absence de respect que les politiques et les pouvoirs publics d’aujourd’hui accordent à l'art et à la culture en général. Affligeant. L’année dernière c’était l’éviction scandaleuse d’Anne Baldassari du Musée Picasso par la ministre Aurélie Filippetti, aujourd’hui c'est au tour de Nicolas Bourriaud par la nouvelle ministre Fleur Pellerin. Les ministres changent, les méthodes restent les mêmes, c’est donc de la tête de l’État que ces ordres, dignes d’une république bananière, viennent et c’est encore beaucoup plus inquiétant. Comme disait François Mitterrand dans un autre temps où la politique culturelle avait encore une certaine allure, pour fustiger Jacques Chirac et son clan, nous sommes dans le temps « des copains et des coquins ». Daniel Buren

C'est la vision de Nicolas Bourriaud pour les Beaux-Arts de Paris, en collaboration avec l’artiste Jean-Luc Vilmouth, qui m'a donné envie de m'associer à ce nouvel élan.Je suis perplexe et très inquiète. J'espère que la raison prévaudra et que Nicolas Bourriaud pourra poursuivre cette transformation.Dominique Gonzalez-Foerster

 Je suis aujourd'hui très surpris d'apprendre l'éviction de Nicolas Bourriaud de son poste de directeur de l'Ecole des beaux arts de Paris. Il me semble que cette décision est sans fondement et survient au moment où les grandes directions choisies allaient commencer à porter leurs fruits. Il s'agit là d'un manque de respect pour le travail entrepris par tous au sein de l'école mais aussi d'une déstabilisation de la structure toute entière. Nicolas Bourriaud est sans doute l'intellectuel français dont la pensée est la plus influente dans le champ de l'art contemporain en France et plus encore à l'étranger : son rôle de directeur est un signe et tire l'école de son image parfois désuète en l'inscrivant comme un lieu de rencontre et de création contemporain et international. Paris a besoin d'une école d'art forte et reconnue. Xavier Veilhan

 Je viens d’apprendre la décision de limoger Nicolas Bourriaud et ne suis presque pas étonné d’entendre qu’il pourrait être remplacé du jour au lendemain et sans débat. Situation désolante et récurrente dans un territoire corrompu par les petits jeux de copinages politiques. Triste de voir régulièrement les intérêts à courte vue imposer leur arrogance et ignorance face à l’intelligence et à la dynamique. Je soutiens Nicolas Bourriaud non par amitié ou intérêt personnel, mais parce que j’apprécie son inventivité, l’ouverture d’esprit de ses perspectives et enjeux, parce qu’il est rare de voir un réel acteur du présent s’engager dans le lieu de la transmission. L’oxygène ou la fuite ! Pierre Huyghe

Madame la ministre, les artistes de toutes générations, vivant en France et partout dans le monde, là où l’art se crée, connaissent l’influence, l’importance, la modernité rare exercée depuis des années, dans différents postes de haute responsabilité, de la pensée et de l’action de Nicolas Bourriaud. Ce serait un crime de priver les nouvelles générations de ses idées novatrices, de sa connaissance profonde de l’histoire de l’art en train de se faire, de son rôle d’acteur reconnu mondialement dans le mouvement des idées qui relient les hommes entre eux. Les jeunes étudiants de l’Ensba ont la chance de l’avoir comme directeur. Je vous prie, Madame la ministre, avec toute ma conviction et toute ma confiance dans votre intelligence de la situation, de tout faire pour le garder à son poste et l’encourager à poursuivre un travail de fond dont rarement avant lui la jeunesse a pu profiterGérard Fromanger

 

 

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