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Billet de blog 8 mars 2009

Notes nocturnes à propos d'Un Lac de Philippe Grandrieux

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© Thomas Ordonneau
© Thomas Ordonneau

« L’art est comme la prière, une main tendue dans l'obscurité, qui veut saisir une part de grâce pour se muer en une main qui donne.» Franz Kafka

Faire le noir

Aucune lumière parasite pour regarder Un Lac. Tel était la volonté de Philippe Grandrieux lors de la projection de son dernier film en avant première, le 6 mars à Montpellier. Exit donc sous un sac noir, la sortie de secours.

Un film doit être vu dans l’obscurité totale, une manière de rappeler la posture proche du rêve dans laquelle est maintenu le spectateur tout au long d’une projection.

La matière du rêve est celle avec laquelle se fait aussi le cinéma. Regarder Un Lac les pupilles entièrement dilatées, entrer dans sa lumière par la nuit (cinématographique).

La lumière :

Deux fantômes sont apparus à l’issue de la projection : Murnau (L’Aurore) et Turner (après son voyage en Italie, lorsque la lumière devient le seul « sujet » - dévastateur - de sa peinture).

La lumière d’un Lac est une enveloppe qui se déplie par le versant sombre, dans l’entre deux du jour et de la nuit. Le paysage est lui même « frôlé » sous les auspices d’un fantastique onirique, parfois effrayant « Grands bois, vous m’effrayez comme des cathédrales ; vous hurlez comme l’orgue »… (Baudelaire, Obsession)

L’expérience physique (l’œil, l’oreille et la main) :

L’univers diégétique d’Un Lac est infra mince, une famille isolée en pleine nature, un père qui revient, une mère aveugle et deux enfants. Le fils a des crises d’épilepsie violentes, la fille tombe en amour comme les arbres qui s’écrasent sur le sol après que le fils les ait vaincus à coups de hache. Pas de psychologie des personnages, plutôt une chorégraphie des gestes, de la marche, une amplification des respirations, du cri (même muet) et un éloge de la peau, profonde. À l’issue du film, le spectateur voudrait un silence, juste, aucun commentaire ; toucher et être touché(e), simplement. Expérience réelle et violente de la blessure et de la caresse. La bande sonore est remarquable. Elle frappe, amplifie et leste chaque image d'un hors-champ déjà là.

Un film épithélial ? :

La proximité obsessionnelle de la caméra caresse au sens propre les visages et les corps. Elle frôle, effleure la peau par la grâce de la photogénie. Les mains qui raccordent très souvent entre chaque plan témoignent pour une inquiétude quasi métaphysique de la caresse ; la main impose un rythme saccadé. La mère aveugle n’a que ses mains pour « voir » le visage de ses enfants. La nature elle-même est appréhendée comme une peau, une enveloppe : la neige, l’eau, le vent, les nuages bas, la fourrure du cheval… La perte de l’hymen pour la jeune fille résonne comme la promesse d’une autre rive, un lac qu’il faudra traverser à deux, plus tard.

Matière minérale ou organique, les cellules éclatent sous l’œil presque myope de la caméra. Creuser dans les déficiences physiques pour en révéler les forces et la grâce. Processus d’intensification, plus l’ombre est prégnante, plus la lumière sera forte ; la cécité rend le regard plus « voyant », les crises d’épilepsie renforcent le souffle et la blancheur de la neige autour du corps convulsé.

« Il n'y a pas d'homme pour arrêter le vent ».

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