Le cinéma selon Jean André Fieschi

Le mercredi 1 juillet dernier Jean-André FIESCHI est mort brutalement à Sao Paulo dans la salle de la Cinémathèque brésilienne. Avec l'aimable autorisation de Michel Marie et par l'intermédiaire de Maxime Scheinfeigel, tous deux à ses côtés ce jour là, je transmets aux lecteurs de Médiapart cette lettre de Michel Marie en hommage à l'une des grandes figures de la cinéphilie française depuis les années 60.

 

"Jean André Fieschi est mort brutalement dans les premières minutes de sa conférence à la Cinémathèque brésilienne, dans la ville de Sao Paulo, le mercredi 1° juillet. Il a été foudroyé par une crise cardiaque, alors qu’il s’apprêtait à évoquer ses rencontres avec Jean Rouch et Jacques Rivette, leurs rôles respectifs dans la Nouvelle Vague, devant un auditoire suspendu à ses lèvres ; car Jean André Fieschi était un très grand conteur et un extraordinaire orateur, même s’il n’était pas un habitué des colloques universitaires et de leur rhétorique. Nous ne saurons jamais ce qu’il allait vraiment nous dire. Le destin en a voulu autrement. On peut y voir une sorte de malédiction, assez logique pour un admirateur du cinéma et l’anthropologie rouchiennes, riches en cérémonies funèbres et en décès accidentels depuis Cimetière dans la falaise en 1950. C’était la première fois qu’il venait au Brésil, pays dont les documentaristes et les chercheurs en cinéma et en anthropologie connaissent peut-être mieux l’oeuvre de Jean Rouch que ceux de son pays natal.

 

Jean-André Fieschi avait fait le voyage avec son vieil ami Emile Breton, ancien rédacteur de la Nouvelle Critique, et critique bien connu de L’Humanité, avec d’éminents anthropologues comme Luc de Heusch, Jean-Paul Colleyn, Philippe Lourdou, et des historiens et esthéticiens du cinéma comme Marcos Uzal, Maxime Scheinfeigel et moi-même, tous grands amateurs de l’œuvre rouchienne.

 

Je me réjouissais de retrouver Jean-André, que j’avais un peu perdu de vue dans les dernières années, après l’avoir bien connu quand il était critique aux Cahiers du cinéma, plus encore au sein de la commission « cinéma » de La Nouvelle Critique, animée par Emile Breton, avec Jean Patrick Lebel, Charles Bitsch, Edouardo de Grégorio, Bernard Eisenschitz, Jean Yves Delubac, et quelques autres.

 

Jean-André Fieschi possédait un évident charisme qui en faisait un excellent pédagogue, au ton et à l’attitude très personnels, souvent marqués par l’affirmation du goût et par la passion . Je me souviens de sa réaction furibonde lorsqu’un jeune étudiant plutôt inculte avait trouvé ridicule le jeu d’Ana Magnani dans Le Carrosse d’or. C’était dans un cours de Censier au début des années 80.

Jean-André Fieschi a d’abord été un très jeune critique dès 1961 dans les Cahiers du cinéma, ceuxde l’époque Douchet, après le départ des cinéastes de la Nouvelle Vague. Il a donc participé à la seconde grande période de la revue, entre 1961 et 1968, puis écrit dans La Nouvelle Critique, mais aussi dans de très nombreuses revues comme La Revue d’Esthétique, ça cinéma, Caméra Stylo. Plus récemment, il tenait une rubrique régulière dans la revue cinéphilique Limelight.

Il a d’abord enseigné au sein de l’I.F.C., (Institut de Formation Cinématographique) avec Noël Burch, puis à l’IDHEC, à l’époque de la direction de Louis Daquin, après 1968, mais aussi à L’Ecole Louis Lumière, de même qu’au DERCAV de Paris 3 entre 1978 et 1983, que je dirigeais alors. Depuis 1991, il enseignait l’histoire du cinéma et le montage à l’Ecole supérieure d’Arts Visuels de Genève.

 

Jean André Fieschi a écrit de nombreux articles, et il est l’un des co-auteurs principaux du Dictionnaire de cinéma (Cinema, A Critical Dictionary, 2 volumes) sous la direction de Richard Roud, publié à Londres en 1980. C’est dans ce volume qu’est paru son remarquable article sur Jean Rouch, « Dérives de la fiction », (publié en français dans la Revue d’Esthétique), article qui a été lu collectivement et in extenso au cours de l’hommage qui lui a été rendu à la Cinémathèque brésilienne, avant la projection de Mosso, Mosso, le lendemain de sa disparition.

Ce dictionnaire comprend aussi des articles de fond, tous remarquables, sur Luis Bunuel, Louis Delluc, Jean Epstein, Alfred Hitchcock, F. W. Murnau, Jacques Rivette, J.M. Straub, Jacques Tati et Dziga Vertov. La plupart sont inédits en français. C’est bien dommage.

En 1996, il a publié un livre très original sur le cinéma animalier, avec Patrick Lacoste et Patrick Tort, L’animal écran (BPI).

 

Mais les talents professionnels de Jean André Fieschi étaient multiples et sa culture très étendue. Il n’était pas qu’un simple cinéphile. Il a été directeur de production de la société cinématographique liée au PCF, Unicité, de 1972 à 1976.

Il a collaboré à la mise en scène théâtrale de Jacques Lassalle, Michel Vinaver et Jean Jourdheuil dans les années 80.

Mais il été aussi un réalisateur puisqu’il a d’abord signé deux titres prestigieux de Cinéastes de notre temps avec Noël Burch, sous le titre La Première Nouvelle Vague, premier volet Delluc et Cie, puis second volet, Marcel Lherbier une révision.

Il s‘est intéressé très tôt à la vidéo d’avant-garde dès les années 80 et a signé l’un des films expérimentaux parmi les plus inventifs, Les Nouveaux mystères de New-York (1976-1981).

Le Jeu de Paume, ces dernières années, a consacré une programmation spécifique à son étonnante filmographie qui comprend plus de 30 titres de tous formats et de toutes catégories (fictions, essais, portraits, etc.) depuis La Bande Eustache (1980) jusqu’à La Fabrique du « conte d’été » (2005).

 

Avec Jean-André Fieschi, disparaît l’une des personnalités les plus riches de la cinéphilie hexagonale, un très grand historien du cinéma, et un artiste surdoué.

 

Il est mort au pays de Glauber Rocha en parlant de Jean Rouch. C’est une mort brutale, mais aussi une belle mort, sous le signe de la meilleure cinéphilie."

 

Michel Marie, Sao Paulo le 6 juillet 2009.

Jean-Jacques Birgé, qui l’a connu à l’IDHEC, propose une filmographie de Jean-André Fieschi assez complète sur son blog internet.

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