Le déboulonnage de l’Histoire

Depuis quelques semaines, le déboulonnage des statues est devenu le symbole du rejet d’un passé racial et esclavagiste. Mais suffit-il de faire tomber ces mastodontes de bronze pour changer les mentalités ? Comment dépasser ce rapport à l’autre inégalitaire ? N’est-ce pas notre rapport à l’Histoire, en grande partie fabriquée par l’Europe du XIXème siècle, qu’il faut changer ?

Par le développement parallèle de la puissance matérielle et des ressources intellectuelles, l’Occident a su s’imposer au fil des siècles comme le système de référence en termes de réussite et de fait le modèle à suivre. Cette suprématie aujourd’hui incontestable, résultat d’une longue et laborieuse réflexion, puise ses sources dans la Renaissance du XVIè siècle, s’éclaire durant le Siècle des Lumières, s’intensifie durant la Révolution industrielle puis explose littéralement à partir du XXè siècle, avec des progrès spectaculaires dans les différents domaines du savoir, associés à ceux de la technologie.

Face à la tendance d’afficher cette suprématie justifiant par ailleurs des interventions auprès de nations « moins éveillées » (colonialisme), il convient de ne pas oublier que cette avancée décisive n’a pu se faire que grâce aux contributions préalables d’autres civilisations, ce que la tradition historique occidentale a tendance à occulter. Et à ce titre, il serait peut-être temps de déconstruire les mythes de l’histoire des civilisations, en soulevant un certain nombre de questions quant aux certitudes construites au fil des siècles.

Certains esprits subversifs ont remis en cause la conceptualisation du passé élaborée par de grands noms de l’histoire. Citons notamment l’ouvrage de l’anthropologue britannique Jack Goody intitulé Le vol de l’histoire et dont le sous-titre traduit parfaitement la pensée révoltée de l’auteur : Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde. Revenant sur les apports respectifs de ces grands penseurs de l’histoire, tels Fernand Braudel ou encore Joseph Needham, Goody relativise la portée de ces récits qui, certes, mettent en exergue le caractère exceptionnel d’une modernité européenne triomphante, mais qui, par le biais d’un ethnocentrisme manifeste, excluent de fait le reste du monde de l’histoire, occultant notamment l’apport conséquent des autres civilisations. Ainsi, bien que l’Europe prétende être l’héritière de la pensée grecque de laquelle sont issus les principes de la démocratie, peut-on véritablement occulter les liens anciens existant entre les Grecs et le monde arabe ? L’exemple de l’alphabet d’origine sémitique ou de la cité de Carthage reconnue pour son système politique et législatif de type républicain, doivent donner à réfléchir. Si le titre de l’ouvrage Vol de l’histoire peut paraître excessif, il a pourtant le mérite de soulever un certain nombre d’interrogations quant à l’objectivité de cette tradition historique occidentale. Cette dernière a non seulement oublié la dette envers les autres civilisations ayant, en leur temps, contribué à cette avancée, mais qui plus est, elle a indirectement induit une comparaison dépréciative entre les différentes civilisations.

Dans quelle mesure cette lecture critique du passé peut-elle influencer notre avenir ? Face au risque d’uniformisation de l’humanité sous la domination d’un système occidental jusqu’ici inégalé, peut-être pourrait-elle nous permettre de comprendre que la notion d’évolution ne doit pas être considérée comme une perspective unidirectionnelle, avec une cible à atteindre, la même pour toutes les civilisations. Certes, ce système a su démontrer son efficacité dans un certain nombre de domaines ; toutefois, aujourd’hui, on ne peut ignorer les signes d’un essoufflement incontestable, se traduisant notamment par les dérives incontrôlables de la sphère économique, le malaise politico-social ou encore les dérèglements climatiques. Il devient donc urgent de sortir de cette vision ethnocentrique exclusive pour appréhender avec un certain détachement les questions essentielles – voire existentielles dans la mesure où certaines déterminent l’avenir de notre planète – qui se profilent à l’horizon. Et à ce titre, c’est de la diversité et de la différence entre les civilisations que peuvent jaillir de nouvelles sources de réflexion pouvant pallier aux dangers que représente cette uniformisation.

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