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Billet de blog 8 déc. 2016

Sois belle et tais-toi !

La liste des 100 meilleurs films de l'histoire selon Télérama "se débarrasse des clichés", à l'exception notable des clichés sur l'absence de femmes cinéastes au cours des 70 premières années de l'histoire du cinéma.

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Carton Générique du film de Delphine Seyrig (1981)

« Pour commencer, la mort des ‘idoles historiques’. Pas un seul D.W. Griffith (Intolérance, Naissance d'une nation…) parmi les cent. » Sur le site de Télérama, Pierre Murat, nous fait part de « quelques remarques […] à la suite de cette liste des cent meilleurs films de l’histoire du cinéma établie, on le rappelle, par l'équipe cinéma de Télérama. » « On sent cette même volonté de fraîcheur, de renouvellement – d'audace, parfois – dans le choix des cinéastes préférés de l’équipe. » Noble intention.

Mae West © Getty

 « Mort des idoles et place aux jeunes ? C'est plus compliqué que ça… » nuance-t-il. Surtout pour les femmes cinéastes. « Peu de femmes dans cette liste. Agnès Varda et Cléo de 5 à 7 (vingt-cinquième) et Jane Campion et Bright Star (trente-quatrième). » 2% de femmes, c’est peu dire que c’est peu. Tout juste un début de fraîcheur, la perspective d’un renouvellement, le frémissement d’une audace. « C'est à la fois épouvantable et effroyablement logique, » s’épouvante un Pierre Murat saisi d’effroi. « Durant des décennies, les femmes ont été écartées de la réalisation, » poursuit le spécialiste qui n’est plus à un cliché près. Mais quelles décennies, au juste ? « Dans les années 30, en Amérique, Mae West écrit des scénarios (Je ne suis pas un ange, Fifi peau de pêche), mais ne parvient pas à les diriger. » Contrairement à Loïs Weber qui en réalise des dizaines de 1907 à 1934, ou à Dorothy Arzner et la vingtaine de films qu’elle tourne à Hollywood entre 1927 et 1943. Pierre Murat ne semble pas avoir lu cet article dans la rubrique cinéma de son propre magazine. 

Andreï Tarkovski et Larissa Chepitko

Le mystère des décennies maudites va-t-il enfin s'éclaircir ? «Ida Lupino, » cite Pierre Murat. Nous y voilà. « Dans les années 50. » Ah, mince, déjà ? Ou comment sauter deux décennies sans trop se fouler. « Outrage, Jeu, set et match, The Bigamistsans jamais convaincre les studios. » Ni l’équipe de Télérama, visiblement. Mais alors, ces décennies… « Et Barbara Loden ne tourne qu'un seul long métrage : Wanda, en 1970. » Tandis que la grande Larissa Chepitko, elle, n’en tourne que six entre 1956 et 1969. En bon cinéphile, Murat la science se livre à un audacieux et rafraîchissant flashback : « En France, si l'on excepte Alice Guy, au tout début du XXe siècle, » croit-il pouvoir nous apprendre — ou à la toute fin du XIXe (La Fée aux choux, 1896) croit-on pouvoir lui rétorquer, bien que ce point fasse débat — « et Jacqueline Audry, dans les années 50, c'est le vide… » Si l’on excepte aussi les 33 films que tourne Germaine Dulac de 1915 à 1934. N’ergotons pas, me direz-vous.

Leontine Sagan

Mais alors ces décennies de « vide » où les femmes sont « écartées de la réalisation »… En Allemagne ? Mais Léontine Sagan n’y tourne-t-elle pas son premier long métrage, « Jeunes filles en uniforme », dès 1931 ? En Espagne, alors. Sauf qu'Helena Cortesa y fait ses débuts de réalisatrice en 1921 avec Flor de España. 

À moins que Pierre Murat, en fin connaisseur de la place des réalisatrices dans l'histoire du cinéma, ne parlât de femmes « écartées de la réalisation » des films d’animation. Las… Ce serait compter sans Lotte Reiniger, qui tourna le premier long métrage d’animation de l’histoire en 1926, Les aventures du prince Ahmed, allant jusqu’à mettre au point une caméra multi-plans, et dont l’œuvre inspirera, plus tard, beaucoup plus tard, 14 ans plus tard, le premier film d’un certain Walt Disney, Blanche-Neige et les sept nains, qui a l’heur, lui, de plaire à la savante rédaction (100e position sur la liste). Ni sans Irene Starewitch, co-réalisatrice avec son père en 1930 du Roman de Renard, premier long métrage français d’animation, auquel l’auguste équipe préfère Ratatouille (67e place sur la liste, 24 places devant 2001, l’Odyssée de l’espace et 25 devant Le Guépard — mais n’entrons pas dans de basses considérations esthétiques).  

« C'est l'après 68 qui rendra, enfin, justice aux réalisatrices. Et encore… » Murat le fataliste, termine sa démonstration érudite noblement drapé dans sa résignation. Que voulez-vous cher lecteur, ce n’est pas faute d’avoir essayé d’en trouver une… Mais même après 68… Alors avant, vous pensez. Oh, bien sûr, en creusant un peu dans les années 60, on glanera toujours quelque prix de-ci de-là, celui de la mise en scène décerné en 1961 à Ioulia Solntseva au festival de Cannes pour Le dit des années de feu, ou les éclats avant-gardistes d’une Shirley Clarke. Mais à part cet épouvantable « vide », et pour paraphraser Delphine Seyrig dans le film qu’elle réalisa toute seule comme une grande en 1981, la place de la femme cinéaste dans l'histoire du cinéma pour la rédaction de Télérama se résume surtout à Sois belle et tais-toi. 

« Et encore… » comme dirait l'ami Murat.

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