Karachi : Bazire et Donnedieu de Vabres reconnus coupables. En attendant d’autres ?

C’est l’une des affaires d’État aux ramifications les plus sombres de la Vème République. La Cour de justice de la République tente actuellement de faire la lumière sur les soupçons de financement occultes de la campagne présidentielle de 1995, l’un des pans les plus complexes de l’Affaire Karachi.

En juin dernier, plusieurs acteurs clés du dossier, comme Nicolas Bazire ou Renaud Donnedieu de Vabres, ont été reconnus coupables — entre autres — d’abus de biens sociaux. Le mois dernier, c’était désormais à l’ancien Premier ministre, Édouard Balladur, et à François Léotard, ancien ministre de la Défense, d’être jugés par la Cour de justice de la République.

Naissance du réseau K

Tout commence le 21 septembre 1994. La France signe, avec le Pakistan, un contrat pour la vente de trois sous-marins de classe Agosta 90B, armés de missiles Exocet et fabriqués par l’industriel français DCN, ancêtre de Naval Group. Ces bijoux de technologie, symboles de l’expertise d’un complexe militaro-industriel encore florissant, sont vendus 5,4 milliards de francs. Un mois après, un nouveau contrat est signé avec l’Arabie Saoudite et acte la vente de trois frégates lance-missile au Royaume. Montant : 28 milliards de francs. Un nouveau triomphe pour l’industrie dé défense tricolore. 

Pour faciliter la vente, des pots-de-vin sont versés à des intermédiaires. Une pratique classique dans le cadre des contrats d’armement, servant à rémunérer des agents dont l’influence peut être décisive auprès des acheteurs étrangers. Ces pratiques, alors parfaitement légitimes, étaient même autorisées jusqu’en 2000, année de l’entrée en vigueur de la Convention de l’OCDE contre la corruption. Dans l’affaire Karachi, ces intermédiaires sont Abdul Rahman el-Assir et son associé, Zied Takieddine, deux hommes d’affaires franco-libanais. Le second, proche des réseaux de la droite sarkozyste, occupe ponctuellement les « Une » pour ses scandales financiers, dans lesquels sont régulièrement mouillées des figures politiques françaises. À eux deux, Zied Takieddine et Abdul-Rahman el-Assir constituent ce que la justice nommera, des années après, le réseau K — le K étant une référence au King d’Arabie Saoudite.  

Des centaines de millions de francs de commissions

Pour le contrat pakistanais, le montant de ces commissions s’élevait à 216 millions de francs. Takieddine et Rahman el-Assir obtiennent que la somme leur soit rapidement versée – 85 % dès la première année ! —. Une décision rarissime, car la coutume exige que les versements soient progressivement payés aux intermédiaires. Pourtant, DCN, habituée à l’export, disposait déjà d’un réseau d’agents bien en place. Les juges répondront, des années après, à cette interrogation : non seulement la mobilisation de ce réseau était parfaitement inutile pour conclure le contrat, mais les deux intermédiaires ont encore été imposés à DNC pour contribuer au financement de la campagne Balladur.

L’ancien ministre de la Défense, François Léotard et, plus précisément, son ancien directeur de cabinet, Renaud Donnedieu de Vabres, seront mis en cause pour avoir forcé la main à DCN. Le second a été condamné à cinq ans de prison, dont deux avec sursis, ainsi qu’à une lourde amende. Dominique Castellan, l’ancien PDG de la branche internationale de DCN, a d’ailleurs été lui aussi inquiété pour avoir introduit ce réseau d’intermédiaires dans le contrat. Ou plutôt pour avoir, sans rechigner, accepté d’y recourir sur demande de Renaud Donnedieu de Vabres. En juin 2020, il est finalement condamné à trois ans de prison, dont un avec sursis.

Une partie de ces commissions est en effet immédiatement revenue en France et a contribué à financer la campagne du candidat malheureux Édouard Balladur, à hauteur de 10,25 millions de francs. Pour justifier la provenance de ces fonds, fournis en coupures de 500 francs dans des grands sacs en papier, les équipes de Nicolas Bazire parleront de « collectes dans les meetings et les recettes de la vente de tee-shirts ». Un argumentaire qui ne convaincra pas les enquêteurs.

Nicolas Bazire, cheville ouvrière du dispositif ?

Les fonds semblent avoir transité autour d’un homme, Nicolas Bazire, dont le rôle de pivot dans l’affaire a été prouvé par les enquêteurs. Cet énarque, ancien élève de l’École Navale et de Sciences Po, fut pendant longtemps l’un des plus proches collaborateurs d’Édouard Balladur. Après avoir été son directeur de Cabinet à Matignon entre mars 1993 et janvier 1995, il devient président de l’Association pour la réforme, une structure créée par Édouard Balladur après la présidentielle malheureuse de 1995. Mais c’est surtout son rôle pendant la campagne présidentielle qui interroge. Directeur de la campagne de Balladur, il aurait téléguidé une partie des rétrocommissions reversées par les deux intermédiaires vers les comptes de campagne du candidat.

« M. Nicolas Bazire était le directeur de campagne du candidat Balladur. À ce titre il était nécessairement tenu informé de la situation des comptes de campagne du candidat et de l’arrivée massive de fonds, qui plus est en espèces » précise un rapport des juges, cité par Médiapart le dans un article paru le 26 janvier 2021.

Hélène de Yougoslavie, ex-femme de Thierry Gaubert, acteur-clé de l’affaire et ancien adjoint de Nicolas Bazire à Bercy, a révélé en septembre 2011 que son mari allait régulièrement chercher des espèces en Suisse pour les remettre à Nicolas Bazire. Une vision corroborée par Zied Takieddine, qui reconnaît avoir fourni 6,2 millions de francs en cash à Thierry Gaubert, alors chargé de les remettre au directeur de campagne. Des affirmations contestées par les avocats de Nicolas Bazire, qui dénoncent les revirements réguliers de Zied Takiedinne.

« Ces faits commis au sommet de la hiérarchie du cabinet du premier ministre par un haut fonctionnaire, directeur de cabinet, dont les fonctions exigeaient une probité […] ont porté une atteinte d’une gravité exceptionnelle non seulement à l’ordre public économique mais aussi à la confiance dans le fonctionnement de la vie publique » affirment les juges à propos de N. Bazire, dans des documents cités par Médiapart dans un article paru le 15 juin 2020.

Que ces fonds aient servi à financer la campagne d’Edouard Balladur, c’est désormais une évidence pour la justice. Qu’ils aient servi au train de vie personnel de Nicolas Bazire — ou d’autres personnes impliquées — reste hypothétique. Nicolas Bazire a toujours contesté être au courant de ces transferts de fonds, affirmant simplement que son rôle dans la campagne se cantonnait aux discours et aux relations avec la presse. Sa « parfaite connaissance » du transfert de 10,25 millions de francs sur le compte de campagne lui vaudra une condamnation à cinq ans de prison, dont deux avec sursis. Une situation qui ne l’empêche pas de continuer à occuper une position stratégique au sein du groupe LVH de Bernard Arnault… De son côté, Thierry Gaubert, lui aussi condamné, a écopé de quatre ans, dont deux avec sursis. Pour les deux autres protagonistes, François Leotard et Édouard Balladur, la justice n’a pas encore tranché.

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